Histoires de mains

En cette année 2009, Raymond  essaie d’oublier sa main broyée dans un concasseur, l’amputation a été la seule solution pour le sauver. Que faire de sa vie sans sa main motrice qui en plus le nargue avec des douleurs fantômes pour lui rappeler son passé. Vivre ou se jeter par la fenêtre ?

En cette année 2009, Raymond  essaie d’oublier sa main broyée dans un concasseur, l’amputation a été la seule solution pour le sauver. Que faire de sa vie sans sa main motrice qui en plus le nargue avec des douleurs fantômes pour lui rappeler son passé. Vivre ou se jeter par la fenêtre ? Comment supporter l’idée de ne plus prendre ses enfants par la main, comment faire pour caresser sa femme qui masque son dégoût pour ne pas lui faire de la peine, comment serrer la main de ses amis et leur donner un coup de main ?

Raymond  trouve un peu de répit en regardant la télévision, il se dit même parfois j’ai de la chance c’est l’année du Mondial de foot. Cette soirée c’est Irlande/France suspense jusqu’au bout, il décompte les minutes oubliant même sa main et se surprend à hurler de joie. La France a gagné.

Puis les jours  se déroulent se ressemblant un peu tous, avec les soucis qui arrivent : payer les factures, finir son appartement dont il devait faire les finitions avec ses deux mains. Chaque mois il attend avec impatience sa rente accident du travail, 800 euros par mois.  Chaque année  il mesure tout ce qu’il ne peut plus faire, il s’habitue au  regard fuyant de ceux qui le croisent mais il faut bien vivre se dit-il.

En ce jeudi 4 juin 2015 il apprend par cette même télévision qui  lui a tenu compagnie toutes ses années  que la main de Thierry Henry se chiffre  à 5 millions d’euros. Des larmes coulent sur son visage, il se lève doucement,  arrache la prise électrique,   soulève  son poste de télé avec des rictus de douleurs  avec sa main gauche et son moignon  droit, s’approche de son balcon du 10 étage, la sueur de l’effort se mêle à ses pleurs, sa décision est prise dans le silence  et sa solitude. Quelques minutes plus tard un silence de mort règne dans le salon sans télé et sans Raymond.

Les mains des hommes ne sont décidément  pas égales.

Brigitte Font Le Bret le 5 juin 2015

 

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