Le capitalisme n'est pas le problème

Le capitalisme n'est pas le problème, mais une facette du problème. Ceci apparaitra aux yeux de beaucoup, ici, qui veulent des ennemis bien identifiés en leurs combats de gauche simplement balisés, et qui cherchent à éviter une trop grande remise en question (car c'est bien angoissant, ma bonne dame…), comme un intolérable blasphème.

Le capitalisme n'est pas le problème, mais une facette du problème. Ceci apparaitra aux yeux de beaucoup, ici, qui veulent des ennemis bien identifiés en leurs combats de gauche simplement balisés, et qui cherchent à éviter une trop grande remise en question (car c'est bien angoissant, ma bonne dame…), comme un intolérable blasphème.

Mais non, le capitalisme n'est pas le problème : c'en est simplement l'un des visages. Et ce problème, on peut le nommer à la suite de Henri Laborit, la dominance.

Dans Mon Oncle d'Amérique, Laborit en livre cette approche :

« Quand deux individus ont des projets différents ou le même projet et qu'ils entrent en compétition pour la réalisation de ce projet, il y a un gagnant, un perdant. Il y a établissement d'une dominance de l'un des individus par rapport à l'autre. La recherche de la dominance dans un espace qu'on peut appeler le territoire est la base fondamentale de tous les comportements humains, et ceci, en pleine inconscience des motivations.

Il n'y a donc pas d'instinct de propriété ; il n'y a donc pas non plus d'instinct de dominance. Il y a simplement l'apprentissage, par le système nerveux d'un individu, de la nécessité pour lui de conserver à sa disposition un objet ou un être qui est aussi désiré, envié, par un autre être. Et il sait, par apprentissage, que, dans cette compétition, s'il veut garder l'objet ou l'être à sa disposition, il devra dominer. »

Autrement dit, la volonté de dominer n'est pas lié absolument au capitalisme (même s'il s'en accommode plus que bien) mais à une éducation qui vise, pour l'individu comme pour la société, à assurer leurs survies, c'est à dire la pérennité de leurs structures. Ces deux projets ne font d'ailleurs qu'un :

« Le langage ne contribue ainsi qu'à cacher la cause des dominances — les mécanismes d'établissement de ces dominances — et à faire croire à un individu qu'en oeuvrant pour l'ensemble social, il réalise son propre plaisir alors qu'il ne fait, en général, que maintenir des situations hiérarchiques qui se cachent sous des alibis langagiers — des alibis fournis par le langage — qui lui servent en quelque sorte d'excuses. »

Et voila comment, combattant le capitalisme, on oublie de s'attaquer aux racines profondes du mal. Et que l'on va les reproduisant. Un tel aura lutté violemment contre la domination capitaliste mais pour quelle raison réelle ? La réponse est déplaisante : derrière la fable rationnelle, derrière le discours argumenté, il aura cherché à assoir sa dominance et n'aura fait, en cas de réussite, que substituer une domination à une autre. Et voila comment on s'étonne que tel système radicalement critique de l'exploitation capitaliste se transforme bien vite en une nouvelle organisation de l'exploitation, et que l'on constate avec Deleuze que « les révolutions tournent mal ». Que veut, au fond, le pseudo "critique radical" de l'ordre ? Bien souvent être calife à la place du calife. Et imposer un ordre qui lui serait plus favorable.

La domination, l'esclavage, la violence, la guerre ne datent pas du capitalisme et ne sont pas l'apanage d'un sexe, d'un genre, d'une ethnie, d'une couleur de peau, ou d'une classe sociale. Il faut critiquer le capitalisme en tant qu'il rend pérenne ces horreurs, mais savoir que cela ne suffit pas. Le cercle vicieux de « l'homme loup pour l'homme » prend naissance, bien en amont, dans le cerveau humain et sa socio-construction.

Comme en en sortir ? Essayer d'en sortir ?

Il faut, comme Laborit l'explique très bien, éduquer l'humain au fonctionnement de son propre cerveau, sans quoi l'on ne fait que perpétuer, sous d'autres formes, la violence de la domination :

« Tant que l'on n'aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l'utilisent, tant qu'on n'aura pas dit que, jusqu'ici, ça a toujours été pour dominer l'autre, il y a peu de chances qu'il y ait quelque chose qui change. »

Il s'agit donc de combattre, par l'éducation et la connaissance, la dominance dans sa dimension socio-culturelle mais aussi dans sa dimension naturelle. Car les deux sont mêlées, et inextricablement : l'humain invente des sociétés complexes, le langage, l'abstraction, mais il est aussi cet animal -ne jamais l'oublier !- qui s'approprie un territoire à une fin qui était à l'origine celle de la survie. Et voila au passage comment on se plait à remarquer, en riant, que la territorialisation de tel intellectuel brillant (qui se veut par exemple de-gauche-radicale-et-en-lutte-contre-toutes-les dominations) présente bien des caractéristiques communes avec celle de tel brillant corbeau qui chasse à grands coups de bec une buse de son morceau de ciel ! Alors que, largement rémunéré par la société, la survie dudit brillant universitaire n'est pas du tout en jeu...

Ceci commence par sa propre rééducation, par une permanente auto-analyse : quand suis-je, à mon corps défendant et malgré mes grands discours, un dominant ? Quand suis-je en train d'asseoir ma dominance ? A quel point les mots me servent-ils à faire taire l'Autre ? A quel point me sers-je de mon savoir comme d'un pouvoir, et non (sainement) comme d'une possibilité de mieux comprendre le monde et ce(ux) qui m'entoure(nt).

Et débouche sur un idéal, une utopie : il s'agit de refuser la dominance d'autrui en permanence mais sans chercher à lui imposer la sienne.

Facile à dire. 

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