Où commence la propagande (3). Les banques font chanter le Monde.

Un article, si l'on peut dire, du Monde.fr aborde aujourd'hui les licenciements pratiqués par les banques :

Les banques revoient leurs modèles, et la facture sociale est lourde(ici).

 

Le titre comporte le mot « sociale ». On peut donc s'attendre à ce que cette dimension soit prise en compte, même si le mot « facture» nous laisse l'amère impression que, là encore, le vocabulaire économiste s'est étendu comme une gangrène à toutes les extrémités du corps social, et que ce titre participe de cette gangrène.

Anne Michel nous explique doctement que les banques, « revoyant leur modèle », suppriment des emplois en quantité. C'est vrai, elle a des chiffres, c'en est même un festival, dans ce paragraphe intitulé « LOURD TRIBUT », qui aurait pu être résumé en une phrase : 24 banques américaines et françaises se sont séparées de 160.000 collaborateurs ont viré 160.000 employés depuis 2013.

Mis à part l'impact psychologique de ces chiffres énormes -la peur, l'incertitude, la résignation…-, on en vient, à la lecture de l'article, à se prendre de l'envie curieuse d'écrire à son député, à un ministre, voire même au roi au président de la République pour qu'ils fassent preuve d'un peu de ménagement. Car ce que l'on apprend est dramatique : « l'environnement bancaire a changé », les « banques ont été contraintes de s'adapter »… et qu'est ce qui a changé dans cet écosystème à la beauté fragile ? On vous le donne en mille : on y a imposé des « règles prudentielles » qui « sécurisent le système bancaire ». Voici donc l'origine de cette débauche à grand spectacle! Les politiques inconséquents qui ont légiféré -et on sait avec quelle fermeté et détermination, et avec quelle insoutenable ténacité...- sont donc responsables de la catastrophe en cours.

Voilà qui nous rappelle une règle : les règles sont définitivement à éviter puisqu'elles contraignent les entreprises qui en sont victimes à virer tout le monde. Credo in Unum…

 

Bon, d'accord, en fin de page, on rappelle tout de même vaguement que « plusieurs d'entre elles », telle HSBC, la seule vraiment citée (et pour cause... ce n'est pas celle qui annonce 25.000 douloureuses séparations de collaborateurs, qui sera suivi de 25.000 autres, au point qu'on peut se demander s'il s'agit là d'un amour du chiffre rond ou d'un fétichisme pour le chiffre « 25.000 » ?) ont été prises les doigts dans le pot de confiture…

Mais quel pot ? Et puis quelle confiture ? Il y en a tant. On mélange un peu tout : « scandales financiers », « taux de change », « blanchiment d'argent », « fraude fiscale » dans une seule phrase marmeladesque qui n'explique rien des enjeux de ces scandales et met sur un même plan un aspect technique (le taux de change) et le crime (blanchiment d'argent de la drogue). D'ailleurs, on se demande même pourquoi on en parle, de ces quelques petites anomalies car il n'y a pas vraiment de lien : « ces crises ont servi de révélateur, pour celles des banques qui avaient cédé à la course au gigantisme pendant les années d’euphorie financière. » « Leur taille, qui avait porté leur croissance, est devenue un handicap… » nous dit-on.

Leur difficulté ressemble donc à celle des dinosaures : trop gros pour s'adapter, ils étaient très gentils, mais ont beaucoup souffert des changements climatiques et n'ont pu survivre… En quoi étaient-ils coupables d'un soleil lunatique ?

 

Jamais le lien entre illégalité, grand banditisme mafieux et système bancaire n'est évoqué clairement, ni interrogé sérieusement. Les règles gênent tout commerce, et tout commerce est bon, donc supprimons les règles.

Jamais la question des salaires des dirigeants n'est abordée. Ni les dividendes de l'actionnariat. Ceux-ci suivent-ils la courbe descendante du nombre d'employés en même proportion ? Ce n'est pas sûr... Je blague: il est certain que non. Et c'est peut-être même l'inverse.

 

 

Mais il faudrait s'interroger sur le sens d'un mot, d'un tout petit mot placé en plein milieu de l'article qui nous livre sur un plateau l'impensé de tout ceci :

« TRIBUT ».

 

Le TLFI nous renseigne :

A. Ce qu'un État vainqueur imposait de payer à un État vaincu en signe de soumission; contribution imposée par un État à un autre État, par un peuple à un autre peuple en signe de dépendance. (...)

B. Contribution payée à un seigneur, à un État par les sujets, les citoyens. (…)

D. Au fig.
1. a) Ce que, pour des raisons morales, on accorde ou supporte comme dû. (...)
b) Toute contribution à une action qui entraîne de lourds sacrifices.

Étymol. et Hist. 1re moit. XIVe s. trebu « impôt, taxe » (L'Entrée d'Espagne, éd. A. Thomas, 242); en partic. 1. a) 1485 « contribution forcée imposée au vaincu par un vainqueur » (Mist. Viel Testament, éd. J. de Rothschild, 8141); b) 1485 « contribution, impôt levé par un État, un seigneur, un roi... sur ses sujets pour servir à son entretien, à ses dépenses » (ibid., 7411); c) 1660 payer le tribut à la mort (BOSS., 1er sermon, Assompt. de la Ste Vierge, 1 ds LITTRÉ); 1662 « ce qu'on est obligé d'accorder, de supporter » (CORNEILLE, Sertorius, III, 1, 763) (…)

 

Et nous pouvons alors nous poser de nouvelles questions :

Quel est cet impôt ? Qui est le vainqueur ? Le seigneur ? Qu'acceptons-nous de supporter ? De quel droit ?

 

La voici, la « facture sociale » présentée aux Etats. Elle ressemble à s'y méprendre à un chantage poli et (un tout petit peu) argumenté. Il y a tout de même des gens qui savent se tenir! Elle n'est pas à regretter ou à déplorer puisqu'elle est la conséquence logique, divine, d'une politique absurde car anti-libérale.

Moloch réclame son dû, et il lui sera livré pour que soit préservé l'équilibre cosmique. Baudrillard avait raison d'insister sur la persistance des structures primitives dans notre société de consommation. La barbarie présente des "factures", c'est bien sûr plus moderne, plus rationnel en apparence, mais le fond est le même. Et nous le touchons peu à peu.

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