A l'adresse de Brice Couturier et des quelques malheureux égarés qui ont écouté sa chronique.

Ce matin, je me suis éveillé. C'était la guerre.

Ce matin, je me suis éveillé. C'était la guerre.

Brice Couturier l'explique doctement:

« C’est donc cette troisième génération que nous affrontons, celle qui s’appuie sur la constitution progressive, dans nos banlieues, d’enclaves régies par la charia, parce qu’elles ont été conquises par les réseaux salafistes. C’est à partir de ces enclaves, de ces territoires perdus de la République, que la 3° génération djihadiste entend nous mener une guerre, « quartier par quartier » ; nous entraîner dans un processus à la libanaise, où on se mitraille, d’immeuble à immeuble. Les politiques auront porté une bien lourde responsabilité dans la constitution de ces ghettos islamistes, en état de sécession.(…) L’école, qui pouvait opposer le discours de la rationalité aux prêches fanatiques, perd de plus en plus en puissance, à mesure qu’elle cesse de garantir une intégration professionnelle réussie. (…) Houellebecq a raison : si tout ce que nous avons à opposer à l’appel à se prosterner devant Dieu est le nihilisme consumériste du « dernier homme » nietzschéen, nous serons certainement vaincus. »

 

C'est un choc, au réveil, que d'apprendre tout de go que la banlieue est salafiste et que la charia y règne, qu'on s'y mitraille à la libanaise et que si ce n'est tout de suite, c'est pour bientôt. Sécession… ghettos islamistes… enclaves... vaincus… mitraille… conquises. Isotopie de la franche rigolade. Ainsi parle notre pithye de pacotille.

Responsables de cette débandade pour notre oracle matinal ? Simple: les politiques, la troisième génération de musulmans importés, et l'école.

Ah oui, l'école est grandement responsable pour Brice : elle a cessé « de garantir une intégration professionnelle réussie » ! On rêve… On se pince. Non, on ne rêve pas: on a mal où on s'était pincé.

C'était donc à l'école de créer des emplois ? d'accueillir tout travailleur sans discriminations de couleur de peau ou de sexe ? L'école est responsable du chômage de masse, ce crime social absolu ? Mais on ne le lui avait pas dit...

 

On peut émettre quelques questions, peut-être: le grand patronat n'a-t-il pas mené de guérilla contre l'état pour que soit abandonnée l'idée du partage du temps de travail ? ou celle du partage des richesses ? ou de la lutte contre l'exil fiscal ? de la taxe sur les transactions financières ? n'a pas robotisé, externalisé, exporté le travail en décriant le «facteur humain », nécessairement défaillant, et les grèves trop fréquentes, et les syndicats si archaïques ?

Brice, immense résistant, ne s'est-il pas fait le fervent défenseur de ces opprimés de l'Etat ? De ces pauvres grands patrons, de ces pauvres actionnaires, dont les bénéfices et les dividendes explosent proportionnellement à la misère et au chômage ?

Non? Non.

 

Le libéralisme ? Rien ?

Les guerres pour le pétrole ? A'xistent pas ?

Les destructions des services publics (éducation, renseignements, police…) ? Non plus ?

Le « temps de cerveau disponible » ?

Rien d'« obscurantiste » là-dedans, Brice ? L'homme, moyen ou fin, dans les mots et les actes de l'inénarrable Le Lay?

 

L'entreprise n'a donc aucune responsabilité sociale ? N'est-ce pas elle, pourtant, qui profite de ce « nihilisme consumériste » qu'elle fabrique à la chaine et que Brice feint de dénoncer à la suite de Houellebecq ? N'est-ce pas elle qui a tout intérêt à ce que le politique s'efface devant l'économique ? Elle qui préfère des consommateurs formatés, moutonniers, décervelés à des citoyens formés, critiques et intelligents ?

 

On ne pourra pas, en tous cas, reprocher à Brice de ne pas avoir les idées « claires ».

On voit bien où sa lumineuse clarté nous mène: à l'affrontement sans nuance. Civilisation contre barbarie. Nous gentils contre eux méchants. La belle démocratie libérale, enfin... disons le libéralisme démocratique, contre le vilain totalitarisme obscurantiste. Mais évacue la moindre interrogation sur ce qui nous a mené là. Les puissances de l'argent sont innocentes, qu'on se le dise ; nos politiques, aux ordres des pétroliers et soumis aux lois d'airain de l'économie sans frein, n'y sont pour rien; la dette privée des banques transférées aux états à présent ligotés: une vue de l'esprit malsain.

L'ennemi a été identifié une fois pour toutes : l'état liberticide et ses services publics, d'odieuse inspiration bolchevique.

 

Où il apparaît donc, par la voix de l'un de ses fervents serviteurs, que notre système économique, à bout de souffle et au bord de l'implosion, a bien besoin d'un ennemi pour focaliser les attentions, les rancoeurs, et servir d'exutoire, renforçant ainsi, au prétexte de le combattre, le Mal qu'il a en partie créé.

L'Histoire jugera ceux qui nous aurons entrainé dans ce cercle vicieux, au nom d'intérêts plus que discutables, et pour empêcher, justement, qu'ils soient discutés.

 

 © Dorothea Lange © Dorothea Lange

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour lire, ou écouter, ce morceau d'anthologie extra-lucide:

http://www.franceculture.fr/emission-les-idees-claires-contre-le-djihadisme-une-guerre-culturelle-2016-01-11

 

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