"Opium du peuple": une tentative d'y voir (un peu) plus clair.

Que dit Marx de la religion ? En ces temps où les religions reprennent du poil de la bête et où certains croyants sombrent corps et biens dans le fanatisme, l'enjeu, à gauche, est de taille. Certains lisent Marx comme un combattant de la religion, tandis que d'autres lui font quasiment dire que la religion est révolutionnaire et progressiste. Qu'en penser?

« On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable. »

Pascal. Pensées.

 

 

 

 

Que dit Marx de la religion ? En ces temps où les religions reprennent du poil de la bête et où certains croyants sombrent corps et biens dans le fanatisme, l'enjeu, à gauche, est de taille. Certains lisent Marx comme un combattant de la religion, tandis que d'autres lui font quasiment dire que la religion est révolutionnaire et progressiste. Qu'en penser?

Sans être un grand connaisseur de Marx, contrairement à de nombreux grognards mediapartiens, je l'ai un peu lu, et suis toujours sidéré de voir à quel point un texte -ça vaut aussi pour la Bible, le Coran, et Tintin- peut être lu aussi diversement.

Ce doit être le propre des grands textes, qui sont des enjeux de pouvoir.

 

Comment comprendre Marx, et notamment cet extrait de la Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843), qui contient la fameuse expression « opium du peuple » ?

Allons donc à la source :

Le fondement de la critique irréligieuse est : c'est l'homme qui fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu'a l'homme qui ne s'est pas encore trouvé lui-même, ou bien s'est déjà reperdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde à l'envers. La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c'est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.

La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu'il renonce aux illusions sur sa situation c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l'auréole.

 

Pour Marx, la religion est d'essence protestataire, puisque elle prospère sur le malheur des hommes : le fait que ceux-ci en ait besoin prouve que la situation qui leur est faite est inhumaine, indécente, invivable. Mais cette protestation contre la misère est falsifiée, mal exprimée, ou exprimée dans la langue de l'ennemi : la religion est l'une des aliénations qui rendent possible et pérenne l'exploitation capitaliste car elle empêche l'exploité de s'en prendre aux vraies raisons de sa misère.

Comment comprendre la fameuse expression « opium du peuple » ? Simplement : l'opium est ce qui permet d'endormir, d'anesthésier la souffrance. L'homme souffrant d'être exploité, si l'on veut qu'il supporte en silence sa souffrance, mieux vaut l'en distraire. L'opium a cette fonction : il empêche de ressentir la souffrance et/ou d'en comprendre les sources réelles. La religion détourne de la critique sociale rationnelle en proposant un au-delà sur mesure, inverse exact de l'enfer vécu. Elle offre un horizon, non pas d'émancipation, mais de soumission, au nom d'un hypothétique paradis après la mort. A l'analyse raisonnée d'une situation objectivement infernale, elle substitue les fantasmes irrationnels d'une félicité post-mortem.

De ce constat nait le besoin, pour Marx, de critiquer la religion, non pas tant pour elle-même que comme indéfectible alliée de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Pour que ce monde devienne humain, habitable, pour que ce monde ne soit pas celui du « bonheur illusoire », il faut la supprimer. Critiquer la religion est donc, pour qui veut critiquer le monde de l'exploitation capitaliste, une nécessité absolue et minimale, le but ultime étant son abolition. C'est sur ces notes insistantes que se terminent ces deux paragraphes :

« Lutter contre la religion c'est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel »

et :

« L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. »

 

Cette critique de la religion, dont il faut souhaiter la disparition, disparition qui serait la preuve de l'existence d'hommes libres, se retrouve dans le Capital :

« En général, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître que lorsque les conditions du travail et de la vie pratique présenteront à l'homme des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature. La vie sociale, dont la production matérielle et les rapports qu'elle implique forment la base, ne sera dégagée du nuage mystique qui en voile l'aspect, que le jour où s'y manifestera l'oeuvre d'hommes librement associés, agissant consciemment, et maîtres de leur propre mouvement social. »

 

Conclusion N°1 :

La charge contre la chape de plomb religieuse est donc évidente ; mais il est non moins évident que la religion n'est pas vu comme cause première de la souffrance. Elle est ce qui la rend supportable et pérenne mais son existence est à mettre au discrédit du monde qui l'engendre. Elle est donc, pour Marx, à mettre du côté des forces « conservatrices », et non « progressistes » ou « émancipatrices ».

 

Conclusion N°2 :

« Panem et circenses » disait-on en d'autres temps… Hélas ! Le pain « et toutes les belles marchandises » se font chers ; les jeux de nos arènes médiatiques perdent de leur force soporifique, comme usés, et apparaissent pour ce qu'ils sont : de la fausse monnaie. Hélas ! Le capital croît par la destruction de ce qui nous relie… Et la religion est bien une forme pervertie de lien, de reliance.

Il était donc l'heure d'un retour aux choses sérieuses : les dieux, et la force monstrueuse qu'ils tirent des esprits humains intoxiqués, reviennent pour soustraire les hommes à leurs velléités, plus ou moins crédibles, d'être libres.

Tombant d'obscurantisme marchand en obscurantisme religieux, nous sommes quelqu'uns à ne pas vouloir y croire, et nous frottons les yeux devant ce dilemme sans fond.

Ulysse, comment diable rentra-t-il, déjà ? Mais les dieux antiques étaient tellement plus humains que ceux de fabrication récente...

 

Ulysse combattant Charybde Ulysse combattant Charybde

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