Eduquer?

"Moi-même, oui, j'ai eu aussi de ces épouvantables professeurs sans scrupules, d'abord les instituteurs de village, puis les professeurs de la ville, et sans cesse tour à tour les professeurs de la ville et les instituteurs de village, j'ai été abîmé par tous ces professeurs jusqu'à une bonne moitié de ma vie, d'emblée mes professeurs m'avaient abîmé pour des dizaines d'années, me dis-je. A moi aussi et à ma génération ils n'ont rien donné d'autre que les abominations de l'État et le monde empoisonné et détruit par cet État. A moi aussi ils n'ont rien donné d'autre que ces désagréments de l'État et de la société marquée par cet État. A moi aussi, comme aux jeunes gens d'aujourd'hui, ils n'ont rien donné d'autre que leur inintelligence, leur impuissance, leur stupidité, leur platitude. A moi aussi, mes professeurs n'ont rien donné d'autre que leur incapacité, me dis-je. A moi aussi ils n'ont rien enseigné d'autre que le chaos. En moi aussi ils ont détruit pour des dizaines d'années avec la plus grande brutalité tout ce qu'il y avait originellement en moi pour me développer, avec toutes les possibilités de mon intelligence, dans un univers qui était le mien. J'ai eu moi aussi de ces professeurs terrifiants, obtus, dévoyés, qui ont une conception entièrement vile des hommes et du monde des hommes, la conception la plus vile, prescrite par l'État, à savoir que la nature, chez les jeunes gens tout neufs, doit être en tout cas toujours réprimée et finalement tuée dans l'intérêt de l'État. Moi aussi j'ai eu de ces professeurs avec leurs airs de flûte pervers et avec leurs pincements de guitare pervers, qui m'ont forcé à apprendre par coeur un stupide poème de Schiller de seize strophes, ce qui a toujours été pour moi l'une des punitions les plus atroces. Moi aussi j'ai eu de ces professeurs avec leur mépris des hommes secrètement érigé en méthode à l'égard de leurs élèves impuissants, ces sentimentalopathétiques suppôts de l'État à l'index dressé. Moi aussi j'ai eu de ces débiles intermédiaires de l'État qui, plusieurs fois par semaine, m'ont frappé les doigts jusqu'à l'enflure avec leur baguette de noisetier et m'ont tiré la tête en l'air par les oreilles, si bien que je n'ai jamais pu me guérir des crises de larmes cachées. Aujourd'hui, les professeurs ne tirent plus les oreilles, pas plus qu'ils ne frappent les doigts avec des baguettes de noisetier, mais leur aberration est restée la même, je ne vois rien d'autre lorsque je vois, ici dans le musée, les professeurs passer avec leurs élèves devant les soi-disant maîtres anciens, ce sont les mêmes, me dis-je, que j'ai eus, les mêmes qui m'ont détruit pour la vie et m'ont anéanti pour la vie."

 

Thomas Bernhard. Maîtres anciens. 1988. Trad. de l'allemand par Gilberte Lambrichs

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