Sur le duel Diallo / Geerts

Ce billet est partiellement la reprise d'un commentaire publié ici :

 http://blogs.mediapart.fr/blog/kamalam/230215/port-du-voile-les-glissements-lourds-de-sens-de-nadia-geerts#comment-6045859

 L'auteur, très critique vis-à-vis de Nadia Geerts, lui reproche de ne pas considérer que le port du voile relève pour partie d'une logique d' « appropriation du stigmate » et pointe comme une contradiction le fait de se dire « de gauche » et de ne pourtant tenir compte ni du « contexte historique » ni des « questions sociales ».

Sans être un défenseur absolu de Nadia Geerts, il me semble que cette critique appelle quelques remarques :

 

1- Appropriation du stigmate ?

S'approprier un stigmate, c'est retourner une insulte en concept fièrement revendiqué : Louis Leroy, narquois, est « impressionné » par un tableau de Monet : nous nous appellerons les impressionnistes ! On nous traite de « petits nègres » ? Nous, Senghor et Césaire, en ferons un étendard, et vive la négritude !

Dans ce cas précis, le port du voile, peut-on parler d' « appropriation du stigmate » ?

Si l'on considère que oui, c'est que l'on pense que la religion musulmane est utilisée comme insulte et que les femmes se voilent par défi en reprenant à leur compte cette insulte.

Que l'Islam soit montré du doigt est évident, mais cela est finalement assez récent. Le premier stigmate, le stigmate originel pourrait-on dire, est pour moi celui de la couleur de peau, le deuxième celui de la misère. Racisme de peau, racisme de classe.

Il y a donc une manipulation politico-religieuse à faire passer le port du voile pour une « appropriation de stigmate » : porté de façon minoritaire, les interprétations sur son cas divergent, et la question qu'il soulève apparaît sur le tard, bien après celle du racisme et de la ségrégation sociale. Comment peut-il dans ces conditions être considéré comme la fierté retrouvée des exclus? S'il y a un « glissement » sémantique quelque part, il est bien là, dans cette récupération religieuse d'une question politique...

Croire que se couvrir du voile relève de la critique d'une société injuste à l'égard d'une population est erroné, et dangereux, car participant à la promotion d'une interprétation particulière de l'Islam : en en faisant un étendard, nombreux sont ceux qui, effectivement discriminés, se rallient à celle-ci pour de mauvaises raisons. Ils se pensent mis à l'écart pour leur religion alors qu'ils l'étaient bien avant pour leur peau, leur statut social, et l'histoire en forme d'abcès qui lient la France à ses anciennes colonies. 

La souffrance (sous-France...) trouve ici un point d'appui, une béquille, mais ne remettra pas en cause les conditions de son existence. Bien au contraire : elle les renforcera. Et ceci nous amène à la remarque suivante.


2- Une impasse sur la question sociale indigne d'une personne de gauche ?

« Il est tout de même étonnant qu’une pensée se disant « de gauche » fasse l’impasse à la fois sur le contexte historique et sur les questions sociales »

Cette remarque peut se retourner comme un gant : une pensée "de gauche" est évidemment critique face à la récupération religieuse de la misère et de la violence sociale.

Au fond, qui a intérêt à ce que le racisme et la question sociale soit évacués au profit de la question religieuse ?

- Les religieux prosélytes, et pas seulement musulmans, à l'évidence: il faut voir certains milieux catholiques frétiller d'aise à voir la laïcité battue en brèche. 110 ans qu'ils attendent en embuscade (avec un retour bref mais remarqué en 40)...

- Les néo-libéraux, les grands patrons qui ne sont pas questionnés sur leurs responsabilités sociales et peuvent continuer à s'enrichir sans que leur modèle ne soit le moins du monde remis en question.

- Les politiques qui, à l'image des précédents (il faut dire qu'il sont pour partie faits à leur Image...), peuvent évacuer la question sociale en brandissant l’épouvantail religieux.

- Tous ceux qui ont une approche communautariste de la société, à l'anglo-saxonne, approche qui a toujours favorisé le grand Capital en anéantissant dans l'oeuf toute possibilité d'union entre les gens qui souffrent objectivement des mêmes conditions de vie mais qui se vivent subjectivement comme opposés.

 

Autrement dit, la résurgence religieuse (pour partie fabriquée), la fuite dans le repli communautariste, est une issue favorable pour ceux qui trouvent à leur goût ce monde injuste. Plus que les religieux, les puissants ont intérêt à ce repli et au retour du religieux: où la récupération religieuse de la misère fonctionnera à plein, il n'y aura pas de révolte politique au sens plein du terme, et aucune unité possible entre les "damnés de la terre". Le prolo blanc n'ira pas dialoguer et encore moins se liguer avec le prolo basané : leur pseudo "communauté religieuse" primera et les éloignera implacablement tout en leur fournissant un opium pour soulager leur malheur.

 

Si être « de gauche », idéalement, c'est s'attaquer aux causes premières des dominations et des injustices, ceci ne peut se faire sans critique de la religion, qui les favorise et les rend pérennes.

La religion est un pansement un peu cicatrisant. Laisser son frère humain se l'appliquer sans lui dire que ce pansement est de mauvaise qualité et ne fera que dissimuler sa plaie me semble définitivement relever de la non-assistance à esprit en danger, et en aucun cas d'une éthique « de gauche ». La contradiction relevée par l'auteur ne m'en semble donc pas une...

 

3- Sur la confusion introduite par le mot « islamophobie ».

Je persiste à penser -et ceci ne date pas de l'affaire Charlie Hebdo- que confondre critique de l'Islam et racisme est une infamie. Sans partager forcément les points de vue de C. Fourest ou de N. Geerts, les traiter de racistes pour les faire taire relève de la bêtise la plus pure. On peut -on doit- critiquer leurs avis mais assimiler leur critique d'un certain Islam et leur lutte en faveur de la laïcité à du racisme est profondément malhonnête et totalement inconséquent. Le jour où un illuminé voudra les faire taire plus radicalement, beaucoup auront une petite voix, dans leur for intérieur, leur murmurant que, peut-être, elles l'avaient un peu cherché...

Certains l'ont déjà entendu, cette voix dégueulasse, autour du 7 janvier 2015.

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