Jeanne d'Arc

 

Jeanne d'Arc,

toute chose saigne

de Bruno K. Oijer

Traduit du suédois par Pierre Gallissaires et Hans Johansssont

 

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

tu manies bien l'aiguille

tu vois que la terre est belle

tu n'as pas encore treize ans

 

n'écoutes pas les histoires de ta mère !

les saints sont des morts

ils n'ont pas de pierres bleues

pas de couronnes pointues

ils n'ont pas vu l'eau

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

ne quitte pas l'herbe de ta ferme

ne coupe pas tes cheveux noirs

comme les soldats

 

tu ne vois rien

tu ne vois rien

ce n'est pas sainte catherine qui vient

c'est le soleil qui a changé de couleur

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

joue avec les chiens

joue avec ta robe

ne prends pas l'épée !

Elle est ornée de cinq croix

aucune voix ne t'a parlé

aucune voix ne t'a parlé

elles ne sont que vide, jeanne

tout vient de toi-même

tu as peur de mourir

tu n'as pas eu d'homme

pas de draps rouges


 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

ta maman est plusieurs mamans

qui ont parlé avec l'ennemi dans la même langue

il n'y a pas deux côtés

tout est lié

ne tue pas les hommes !

eux n'ont plus n'ont pas entendu bouger les lèvres

souterraines

il y a trop de sang

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

ne quitte pas l'herbe

tu manies bien l'aiguille

tu as deux joues

ne prends pas l'armure blanche

il n'y a pas d'orléans

qui vaille d'être défendue

ne t'agenouille pas devant les rois

jeanne ! ils te trahiront

ils t'utiliseront

tu as treize ans

suis le soir des yeux

ne quitte pas l'herbe

toute quête est vouée à l'échec

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

ne crois pas tes visions

ne crois pas tes visions

tout ce que tu as nommé

est déjà perdu

il y a trop de sang

jeanne ! ne saute pas par la fenêtre

les pierres sont froides

tu n'as pas eu d'homme

ne prends pas l'épée !

toute chose saigne

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

ne parle pas au feu

crie à la fumée que tu veux voir

que tu veux voir ici & maintenant

jeanne ! ne quitte pas l'herbe de ta ferme

le monde est plein de nuits de justice

les branches saignent entre tes lèvres froides

ils jetteront tes cendres sur la seine

comme un voile de deuil, jeanne

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

Ils feront de ton épée

un airain sanglant

& le suspendront tel un serment

dans les catacombes

ils te ressuciteront

ils continueront à tuer

ils auront leurs visions

jeanne ! toute chose saigne…

tu n'entends pas de voix

tu n'entends pas de voix

ne quitte pas l'herbe !

ne prends pas l'épée

défais ta robe & ouvre

avec deux doigts

ta chambre surveillée

 

 

jeanne d'arc ! jeanne d'arc !

ils mettront le feu au monde

crie à la fumée

que tu aimes l'eau

que le ciel est un bordel

ils jetteront tes cendres sur la seine

comme un voile de deuil, jeanne...

 

 © Soutine © Soutine

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