La Commune !

La Commune va être bientôt l'objet d'un colloque parisien, Commune dont on oublie souvent qu'elle a décrété la séparation de l’Église et de l’État bien avant 1905... Ce bel article de Guillaume Doizy rappelle les liens qui unissent République et mise à distance de la religion sous un angle plaisant: la caricature de presse. Qu'il en soit remercié.

Une tradition de caricature

La caricature anticléricale en France s'est principalement attaquée depuis son origine aux membres du clergé catholique. Le terme « anticlérical », dans son acception première, s'oppose à « clérical », c'est-à-dire à l'influence temporelle (politique, sociale, morale) de l'Église et de ses membres sur la société 1. Et en effet, la production d'images hostiles à l'Église depuis la Réforme jusqu'à aujourd'hui, fourmille de curés gourmands, lubriques ou « pédophiles », de moines réactionnaires et monarchistes, paresseux et cupides, de prélats, d'évêques, de cardinaux, voire de papes ridiculisés, déformés, animalisés pour mieux démontrer leur nuisance sur la société. L'anticléricalisme de la caricature est bien connu.

Mais le mouvement hostile à l'Église se serait-il contenté de ce seul registre ? La caricature n'aurait-elle donc jamais visé la Bible, Ancien et Nouveau Testament, voire d'autres textes et figures « sacrés » des religions dites du Livre ? Il faut en fait attendre les années 1880 et la forte poussée républicaine, laïciste et libre penseuse pour voir la caricature fondre sur les textes « saints ». Il se publie alors de véritables parodies des Écritures dont la caractéristique principale est de comporter des illustrations satiriques 2. La presse anticléricale la plus radicale n'hésite pas, elle non plus, à s'en prendre à l'Ancien et au Nouveau Testament. Comment comprendre cet accès antichrétien qui semble se concentrer dans la période 1880-1914 3 ?

Dès les premiers temps du christianisme se multiplient les attaques contre la Bible ou la religion des chrétiens, sous forme littéraire, dessinée ou théâtrale, souvent sarcastique, voire satirique. Certains juifs dénoncent l'idolâtrie et l'immoralité des chrétiens. Tertullien, un défenseur du christianisme se plaint du fait qu'« on vient de faire paraître (...) une nouvelle figure de notre Dieu ». Il s'agirait d'une « peinture avec l'inscription suivante : Le dieu-âne des chrétiens ; il avait des oreilles d'âne et un pied en sabot, tenait un livre à la main et était vêtu d'une toge » 4. Et en effet, un graffiti antique retrouvé à Rome 5, datant des premiers temps du christianisme, représente un personnage crucifié muni d'une tête d'âne et devant lequel s'affaire un croyant avec cette inscription : « Alexamène adore Dieu » [fig. 1].

 

Les païens raillent la Bible. Celse par exemple, dans son Discours véritable composé au iie siècle, voit dans la Genèse une « fable » pour « âmes viles et imbéciles ». Pour lui, cette religion s'adresse aux ignorants. Au siècle suivant, Porphyre rit à l'idée que « le divin soit descendu dans le sein de la vierge Marie, qu'il soit devenu embryon, qu'après sa naissance il ait été enveloppé de langes, tout sali de sang, de bile et pis encore ». Les païens organisent des représentations théâtrales satiriques contre la communion et la messe 6. Mais la nouvelle religion se montre de plus en plus agressive. Au Moyen Âge, l'Inquisition impose la terreur et l'expression de tout doute à l'égard des Écritures devient difficile, voire impossible pendant de longs siècles.

(la suite)

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Référence papier

Guillaume Doizy, « De la caricature anticléricale à la farce biblique », Archives de sciences sociales des religions, 134 | 2006, 63-91.

Référence électronique

Guillaume Doizy, « De la caricature anticléricale à la farce biblique », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 134 | avril - juin 2006, mis en ligne le 18 octobre 2009, consulté le 24 septembre 2016. URL : http://assr.revues.org/3660 ; DOI : 10.4000/assr.3660

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