L'OTAN en mer Egée – une manœuvre qui a eu le temps de mûrir [Traduction].

La désignation de la plus grande force militaire sur la planète comme garde-frontières n'est pas une idée folle sortie au dernier moment pour faire face à la vague de désespoir qui grandit sur les côtes turques. D'ailleurs, il apparaît que ceux qui l'attendaient sont nombreux, bien qu'ils sachent que l'OTAN crée des réfugiés, mais n'en sauve pas.

Article de Yerasimos Livitsanos, publié dans le Unfollow de mars 2016, traduit (avec autorisation) par Baptiste Dericquebourg.

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Le 8 février, A. Merkel et A. Davutoglu ont annoncé depuis Ankara leur souhait de voir l'OTAN « descendre » en mer Egée dans le but de faire face à la crise des réfugiés. Les procédures ont ensuite été réglées en très peu de temps. Il n'a pas fallu plus de 19 jours pour que sept navires de guerre commencent à patrouiller, sous commandement allemand, avec l'assistance de deux officiers de Grèce et de Turquie. L'Union Européenne et les Etats-Unis ont salué cette décision, tandis que le gouvernement a parlé « d'un accord qui résoudra de façon définitive le problème de l'immigration. » Tout va pour le mieux. Si nous exceptons le fait que le système politique dominant essaie de brouiller la nature de l'événement et surtout ses conséquences...

 

En fin de compte, qui a fait appel à eux ?

 

La présence de l'OTAN en mer Egée, pour une durée illimitée, a été acceptée... de façon étrange, aussi bien par le gouvernement que par l'opposition.

Le principal parti gouvernemental, le SYRIZA, a dès le début entrepris de maintenir dans l'ombre ce « détail » : la partie grecque a-t-elle demandé que l'OTAN soit impliqué dans la gestion de la crise des réfugiés ? Il est significatif que le 9 février, la porte-parole du gouvernement, Olga Yérovassili, ait fait savoir que le premier ministre avait eu un entretien téléphonique avec A. Merkel, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté sur le fait que les forces grecques et turques patrouilleraient sur leurs eaux territoriales respectives. Pourtant, par la suite, bien qu'Alexis Tsipras ait parlé deux fois devant l'Assemblée, le 12 et le 24 février, il n'a pas fait la moindre allusion à ce problème. Dans le même temps, le Ministre délégué aux relations internationales et questions de paix du SYRIZA, Panos Trigazis, a donné, dans un article qui a été publié dans deux journaux, une étrange explication, suivant laquelle « l'OTAN ne vient pas en mer Egée à l'invitation du gouvernement Tsipras, mais à l'invitation de l'Union Européenne. » Un jugement qui est clairement en contradiction avec ce qu'a déclaré, le 27/2, le porte-parole du gouvernement allemand Steffen Seibert, qui soutient lui que « cette opération a bien été demandée par l'OTAN et les deux pays1 », et qui la qualifie de « mesure permettant de construire la confiance » entre la Grèce et la Turquie !

Les réactions ont été impressionnantes également dans les rangs de la Nouvelle Démocratie. Deux de ses responsables les plus connus, G. Koumoutsakos et N. Dendias, ont protesté au Parlement. Ce dernier a insisté : « je n'aurais jamais cru qu'un parti de gauche puisse signer une demande à l'OTAN, afin qu'il vienne et remplisse des fonctions policières dans les eaux territoriales grecques. » Malgré tout, le ministre de la Défense, P. Kamménos a déclaré : « J'ai communiqué avec Dora Bakoyianni, que vous avez désignée comme responsable de la Nouvelle Démocratie pour les Affaires étrangères et la Défense. Je me suis entretenu avec elle environ 35 minutes. Je l'ai informée de l'ensemble du texte, qui est secret. » Et il a même ajouté : « La réponse de Mme Bakoyianni a été que les discussions qui avaient eu lieu allaient dans le bon sens. » Une déclaration que la ND n'a jamais démentie.

 

Les porte-étendard.

 

Bien que des responsables gouvernementaux tentent – de façon non officielle – de présenter une image différente, en soutenant que « les pressions existent depuis plusieurs mois », la présence de l'OTAN en mer Egée ne s'est pas imposée soudainement à la Grèce en raison d'une conjoncture économique et géopolitique défavorable.

Au contraire, c'est le résultat d'une politique précise qui a été institutionnalisée lors du Conseil Européen de Lisbonne en 2010. La reconnaissance d'un nouveau rôle pour l'OTAN a réduit, entre autre, l'immigration à un problème de défense et à une menace. C'est à ce moment-là que les données ont changé en ce qui concerne les traités fondateurs de la zone euro (traité de Maastricht), et que la question migratoire a été transférée du Premier Pilier à la Compétence de la Politique Etrangère Commune en matière de Sécurité et de Défense.

Une logique qui avait pour ardent porteur de flambeaux Evanguélos Vénizélos, ministre de la Défense du gouvernement de G. Papandréou, Dimitris Avramopoulos, ministre de la Défense du gouvernement Samaras, et par la suite Panos Kamménos, dans le gouvernement Tsipras. (Bien entendu, l'actuel responsable de l'immigration2 est considéré comme ayant joué un rôle clé puisqu'il a soutenu cette logique depuis deux postes.)

La déclaration faite le 22 novembre 2010 par celui qui était alors ministre de la Défense, Evangélos Vénizélos, à son retour du Sommet de Lisbonne3, est édifiante. Il déclare alors, entre autres, que l'OTAN se transforme en une organisation aux compétences plus larges, mais aussi que la question des flux migratoires représente dorénavant pour l'OTAN une « menace » supplémentaire. Comme l'avait déclaré le MAE grec, « l'OTAN devient à présent une organisation politicomilitaire, une organisation de défense et de sécurité, une organisation qui pose comme objectifs principaux non seulement la défense collective, qui est toujours son objectif premier, mais aussi la gestion des crises et la sécurité coopérative. Il n'existe aucun forum international où l'on ne répertorie de nouveaux types de menaces. C'est ce qui arrive aussi avec l'OTAN, et avec l'Union Européenne, et avec l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, et dans les textes du Conseil de Sécurité, mais aussi de l'Assemblée Générale de l'ONU. Donc, désormais, l'OTAN fait référence au terrorisme, à l'énergie et aux réseaux de distribution d'énergie, au changement climatique, et aux flux migratoires, et à la cyberdéfense de l'OTAN. »

Parmi les soutiens les plus acharnés de cette politique précisément, on compte aussi Dimitris Avramopoulos. C'est ce qui apparaît dans sa déclaration du 4 avril 2014, lors de la Conférence Interparlementaire pour la Politique étrangère commune et la Politique de Sécurité. Il s'y est déclaré favorable à une intégration de l'immigration dans la politique européenne de sécurité et de défense (ce qui signifie l'OTAN, puisqu'il n'existe par de pilier militaire de l'Union Européenne), et il avait aussitôt parlé d'une implication dans « la gestion des frontières. » Selon ses propres paroles, « la politique commune de sécurité et de défense va désormais se tourner vers le lancement d'actions dans le domaine de la cyberdéfense, de la sécurité maritime et de la sécurité énergétique. De plus, elle vise au développement de synergies communes dans les domaines de la liberté, de la sécurité et de la justice, pour affronter l'immigration clandestine, le crime organisé, le terrorisme, mais aussi le soutien aux pays tiers afin qu'ils gardent de la façon la plus efficace leurs frontières – un sujet d'inquiètude pour les pays membres, et en particulier pour ceux qui constituent les frontières de l'Union Européenne, comme notre propre pays, la Grèce.

Les principes que nous venons d'exposer ont été adoptés sans contestation par le gouvernement SYRIZA-ANEL, aussi bien après les élections 25 janvier qu'après celles du 20 septembre. La déclaration du ministre de la Défense Nationale, Panos Kamménos, à son retour du congrès* des ministres des affaires étrangères et de la défense, le 20 mai, en est révélatrice ; on pourrait même y voir une annonce prophétique des développements actuels : « L'un des résultats importants de la rencontre commune des Ministres des Affaires Etrangères et de la Défense de l'Union Européenne, en présence du secrétaire général de l'OTAN, c'est que désormais, l'immigration est un thème de la défense. » Il avait ajouté, bien sûr, que « ce sujet concerne toute l'Union Européenne et que des mesures doivent être prises. Ce point a été reconnu aujourd'hui par le Secrétaire Général de l'OTAN. Donc, à partir de là, nous avançons vers une politique que trace l'Union Européenne – dans un premier temps, pour les frontières de l'Afrique du Nord, c'est-à-dire les mers méridionales de l'Europe – pour les opérations qui débutent avec l'accord du Conseil de Sécurité de l'Organisation des Nations Unies, et le problème qui existe aux frontières orientales de l'Europe, en Grèce, est désormais lui aussi reconnu comme un problème européen. »

 

Du beurre dans les épinards turcs.

 

Il est difficile de nier le fait que la nouvelle implication de l'OTAN en mer Egée doive compliquer davantage les relations entre la Grèce et la Turquie4, exacerber leurs rivalités et – point le plus important – créer un terrain favorable à la création de zones grises5, objectif stratégique d'Ankara depuis des années.

Mais si officiellement, les cabinets de communication du gouvernement soutiennent qu'il n'y a aucun problème parce que « l'Alliance se garde de toute ingérence dans les relations entre la Grèce et la Turquie », il y a là un sujet d'inquiètude majeur. « Personne n'est naïf au point de croire que grâce à cet accord, nous renforçons notre position. Il va simplement falloir faire attention à ce que les Turcs ne renforcent pas la leur », estiment des membres influents du ministère de la Défense Nationale suivant ce dossier depuis de nombreuses années aussi bien au niveau opérationnel qu'au niveau diplomatique. D'après ces mêmes sources, la partie turque ne s'intéressera pas à réveiller les problèmes qui concernent les régions entre les îles grecques et les côtes turques où la zone grecque des 6 miles est acquise. Au contraire, elle se concentrera sur l'utilisation des eaux internationales qui concernent la région entre les îles grecques et la Grèce continentale.

D'ailleurs, dans la version écrite de sa déclaration, le ministre des Affaires étrangères Nikos Kotzias a présenté la neutralité de l'OTAN comme un encouragement pour les revendications d'Ankara.

Comme il l'a déclaré le 18 mars 2015, dans le premier des deux communications qu'il a faites à la Commission Internationale de Défense et d'Affaires Internationales du Parlement au sujet des relations entre la Grèce et la Turquie. « La lecture que je fais des relations entre la Grèce et la Turquie, c'est que ces dernières décennies, la Turquie essaie d'ajouter des points à l'agenda de la négociation, mais mais ces points ne sont pas des sujets annexes. Ce sont des sujets qui sont des droits, qui découlent du droit international pour la Grèce. Ces sujets, la Turquie les réduit à des zones grises ou à des choses discutables, puis nous invite à une négociation internationale, pour que nous les négocions. »

Il a même été très précis dans sa présentation de la tactique turque pour les champs de tir dans la mer Egée. Selon lui, « la Grèce dispose de trois champs de tir, qui sont légaux, et le départ ou le décollage de navires ou d'avions vers ces champs de tir sont légaux. La Turquie a deux champs de tir, que nous estimons être illégaux. A ces deux champs de tir, pour arriver au même nombre que nous lors de futures négociations, la Turquie en a ajouté un troisième. Le premier champ de tir se trouvait dans les eaux territoriales de Skyros. Ensuite, elle l'a déplacé vers les eaux internationales et lors de la dernière note diplomatique qu'elle a publiée, elle lui a donné une forme conique de manière à ce que le cône comprenne aussi Limnos. » Il a finalement ajouté : « Nous sommes aussi allés à l'OTAN. Les niveaux inférieurs nous ont dit que ces désaccords nous regardaient. Le Secrétaire Général nous a dit que sur ce point, on se pose des questions en Turquie, mais... »

 

Et à l'arrière-plan, la Syrie.

 

Même s'il n'existe aucun texte diplomatique, aucun communiqué, aucune déclaration qui établisse un lien entre la présence désormais renforcée de l'OTAN en mer Egée et l'évolution de la situation en Syrie, c'est un secret de polichinelle que cette dimension existe. Il est significatif que lors des deux interviews qu'a données le Secrétaire Général de l'OTAN, Jens Stolenberg, la plupart des questions posées par les journalistes des médias et des agences d'information internationaux portaient précisément sur ce point. D'après les estimations d'analystes militaires expérimentés, au-delà du fait que les équilibres et les rapports de force au niveau plus large de la Méditerranée occidentale sont en train d'être remis à plat*, il est encore plus « clair » que la possibilité d'une activité navale de la Russie – de toute façon limitée – est en train d'être substantiellement bornée. Les navires de l'OTAN représentent objectivement une barrière supplémentaire entre la Flotte de la Mer Noire et la base russe de Tartous en Syrie, tout en condamnant simultanément les mouillages permanents de la Russie dans les eaux internationales de la mer Egée. D'après les mêmes estimations, les derniers développements ne diminuent pas seulement la capacité opérationnelle de la Russie, mais aussi sa force dans les négociations face aux Etats-Unis, concernant le « processus de paix » en Syrie. Parallèlement, le souhait turc de voir l'OTAN s'impliquer davantage dans la guerre qui divise ce pays du Moyen-Orient ne fait de doute pour personne.

 

Au-dessus des lois.

 

Comme l'a déclaré clairement le responsable de ce secteur au SYRIZA, Panos Trigazis (Avyi, 27/2/2016), les manœuvres de l'alliance se feront dans le cadre que prévoit « la collaboration déjà institutionnalisée entre l'UE et l'OTAN » et bien sûr dans le cadre du nouveau dogme qui est apparu en 2006. Ainsi, la base se trouve dans le texte qui a été approuvé par le Parlement grec en 2009, c'est-à-dire le « Mémorandum sur l'Entente entre le gouvernement de la République grecque et le Grand Quartier Général des Puissances Alliées en Europe [SHAPE] concernant l'apport d'un soutien de la part d'un état hôte pendant la durée des opérations de l'OTAN ».

Dans ce texte sont définies toutes les obligations contractuelles de la Grèce et il est clairement stipulé dans l'Article Premier que « les régions qui se trouvent sur le territoire du pays hôte, pour le soutien opérationnel ou le soutien d'un poste de commandement dans la Force engagée dans des opérations sous commandement OTAN. Ces régions sont des détachements du Commandement Stratégique sous l'administration et le contrôle du Commandement OTAN. » Il précise en outre que sa compétence s'étend aux activités militaires, y compris les exercices ou le déroulement d'opérations stratégiques, tactiques, de renseignement, de formation ou d'administration militaire de la part des forces de l'OTAN. », de même que n'importe quelle « procédure d'une opération militaire, y compris l'attaque, l'approvisionnement, et manœuvres exigées pour atteindre les objectifs fixés pour n'importe quelle opération ou campagne militaire. » L Commandement OTAN a aussi le contrôle économique des opérations. Comme cela est stipulé dans l'article 5 du Mémorandum d'Entente, c'est lui qui « définit et donne les priorités pour le soutien demandé au pays-hôte et valide les comptes en cas de financement partagé. » Même dans le cas où les opérations provoqueraient des dommages économiques dans le pays où elles se déroulent, ceux-ci seront évalués par le Commandement de l'OTAN. Comme cela est dit explicitement : « le Commandement de l'OTAN assure le dédommagement économique du pays-hôte pour le soutien défini par accord, si ce dernier est pris en charge par un financement commun. Dans tous les autres cas, le Commandement de l'OTAN aide dans la mesure du possible à la répartition des obligations économiques entre le pays-hôte et les pays membres de l'alliance », tandis que « si les demandes d'un pays membre contredisent les priorités de répartition des sources que définissent les Commandements de l'OTAN, le Commandement compétent de l'OTAN tranchera le désaccord avec les pays membres impliqués. »

Parallèlement, depuis 2001 est entré en vigueur « l'Accord Technique Global entre la Grèce et les Etats-Unis, dans lequel il vaut de rappeler qu'est contenue l'immunité contre tout contrôle judiciaire ou policier pour les forces de l'OTAN qui agissent sur le territoire grec. Sur la base de cet accord, il existe une extraterritorialité généralisée pour le personnel de l'OTAN puisqu'il clairement stipulé qu'elle les couvre « soit dans le cadre de leur présence pour des objectifs militaires dans les bases américaines, soit dans n'importe quelle autre activité militaire ou politique en Grèce. »

1La Grèce et la Turquie [NdT, comme les notes suivantes].

2M. Avromopoulos est actuellement Commissaire européen aux Migrations et Affaires intérieures.

3Le Sommet de l'OTAN de Lisbonne a eu lieu les 19 et 20 novembre 2010, et a débouché sur l'adoption du Concept Stratégique 2010 : http://www.nato.int/nato_static/assets/pdf/pdf_publications/20120214_strategic-concept-2010-fra.pdf

4L'un des problèmes majeurs des relations entre la Grèce et la Turquie concerne les eaux territoriales de la Grèce (la souveraineté grecque sur la mer Egée est contestée par la Turquie.)

 

5Sur cette stratégie de la Turquie, on peut trouver ici des explications en français : http://www.mfa.gr/fr/les-relations-greco-turques/dossiers-thematiques/zones-grises.html

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