« Coup pour coup » 1972 et « En guerre » 2018

Peut-on trouver une continuité entre ces deux films?

L'usine.
De « Coup pour coup » à « En guerre »
« Coup pour coup » est un film réalisé par Marin Karmitz en 1972.
« En guerre » a été réalisé en 2018 par Stéphane Brizé.
Les deux films traitent du combat engagé par les ouvrières et les ouvriers d'une usine face aux licenciements. Mais la comparaison pourrait s'arrêter là pour plusieurs raisons.
Dans « Coup pour coup » la révolte est déclenchée par le licenciement de deux ouvrières qui sont désignées par la direction comme responsables d'un ralentissement de la production et d'un mouvement de contestation de l'autorité des petits chefs. Dans « En guerre », il s'agit d'une lutte contre les licenciements prévus par la direction de l'usine qui veut délocaliser son entreprise.
« Coup pour coup » se passe dans une usine de femmes et les quelques hommes présents, techniciens, soutiens ou conjoints y ont un rôle marginal.
Dans « En guerre » les rôles principaux sont masculins, il y a bien une importante présence de femmes mais elles sont toujours les « secondes » d'hommes.
Dans le film de 1972, les ouvrières ne négocient pas avec le patron, elles le séquestrent. Le film de Stéphane Brizé s'organise autour des négociations qui s'avèrent être un jeu de dupes dont les patrons tirent les ficelles.
Les ouvrières de « Coup pour coup », armées de bâtons et casquées s'organisent pour faire face au risque d'expulsion et moquent copieusement le patron détenu quatre jours.
Les ouvriers de « En guerre », sous le coup d'une colère soudaine, commettent un seul acte de violence : ils renversent la voiture du patron avec son occupant. Tout au long du conflit ils veillent cependant à interdire tout acte de violence. Et c'est d'ailleurs ce retournement de la voiture, unanimement reconnu comme un dérapage, qui précipitera la défaite des ouvriers.
Un film se passe en 1972, au moment où les conséquences de mai 1968 jouent à plein dans le mouvement ouvrier, l'autre se passe en 2018 en période de désorientation complète des salariés et de triomphe du capitalisme.
Il semble donc bien difficile, voire sans pertinence, de chercher une continuité entre les deux films qui appartiennent à des époques que tout sépare : les usines ne sont plus les mêmes, le poids des organisations syndicales est incomparable, les conditions économiques ont changé, la confiance en l'avenir a fait place au désespoir.
Je pense que ces deux films sont pourtant traversés d'une même volonté : faire triompher une vision du monde où le souci de la vie en commun passe avant l'intérêt des propriétaires.
Cette volonté se manifeste premièrement dans le rapport des ouvriers aux structures syndicales. Marin Karmitz qui s'est organisé avec des ouvrières de l'usine d'Elbeuf et quelques comédiens pour réaliser son film indique clairement que c'est en dehors de la structure syndicale et en opposition aux dirigeants syndicaux qu'elles organisent la grève, l'occupation et la séquestration. Le choix des costumes de la déléguée syndicale, les propos du responsable qui vient s'adresser aux ouvrières, leur connivence avec la direction et leur distance avec les ouvrières le montrent à l'envi. Les négociations et les revendications restent la préoccupation des chefs syndicaux qui organisent la capitulation. Les ouvrières ne négocient pas, elles opposent leur force à celle du patron pour le faire céder. C'est ce qui constitue la puissance du film : deux conceptions du monde s'opposent, qui n'ont rien en commun sinon le rapport de force qui s'instaure entre elles.
Vincent Lindon (Laurent), acteur principal du film de Stéphane Brizé, est lui aussi, jusqu'à la fin tragique, confronté à ces questions de négociations, de revendications et de structure syndicale. Syndicaliste lui-même il représente la base révoltée et se trouve vite confronté à la direction syndicale ( opposition mal assumée par le réalisateur qui la transforme en conflit entre des syndicats réels -CGT, FO, etc.- et un syndicat fictif clairement réformiste -le SIPI). Lindon-Laurent pense qu'il peut négocier et gagner. Le film présente le spectacle de sa désillusion : la négociation n'a pas de sens car elle est le lieu de l'organisation de la défaite ouvrière. Pour Laurent ce constat est celui de l'impasse, de la fin de tout espoir. Dans « En guerre » l'impossibilité de faire entendre la parole

ouvrière dans les négociations équivaut à l'impossibilité de la victoire.
Un autre thème qui oppose deux conceptions du monde traverse les deux films : l'organisation de la vie hors de l'usine et la question des enfants.
Laurent, dans le film de Stéphane Brizé, va devenir grand-père. Il suit seul et à distance la grossesse difficile de sa fille qui fait de lui son héros. C'est dans le cadre conventionnel d'une maternité qu'on le verra tenir le bébé dans ses bras. Interpellé sur sa vie privée il la présente comme un fardeau qu'il serait bien prêt à échanger contre la vie privée de son contradicteur. Mélanie, syndicaliste CGT, confie à Laurent ses difficultés conjugales et la difficulté qu'elle a à concilier son activité militante et l'éducation de ses enfants. Elle avouera publiquement dans une véritable déclaration ce qu'elle doit aux encouragements de Laurent qui lui ont permis de ne pas craquer. Lorsqu'un cadre intervient avec ingénuité dans une réunion syndicale pour tenter de mettre fin aux divisions, il est renvoyé à sa vie privée supposée confortable et son propos en est invalidé. C'est donc au domaine strictement privé que sont renvoyées les difficultés rencontrées par les ouvriers dans leur vie hors de l'usine.
Les ouvrières qui occupent l'usine dans « Coup pour coup » sont elles aussi confrontées à la gestion de la vie de leur famille en leur absence. Elles partagent lors des soirées d'occupations leur fatigue devant le travail que leurs maris leur laissent assumer seules et se réjouissent de les voir empêtrés dans les soucis qui sont habituellement leur lot. Progressivement se met en place une crèche à l'intérieur de l'usine, organisée dans les bureaux, au grand scandale de la déléguée syndicale. Une vie collective s'organise dans l'entreprise et la solidarité des paysans permet de tenir le coup grâce aux aliments fournis à bas prix ou donnés. Cette vie collective qui s'organise au sein de l'usine est ce qui nous est montré aussi bien avant la grève dans la résistance aux petits chefs que lors de l'occupation. Une grande partie de la victoire des ouvrières sera pour elles d'avoir pu faire exister cette vie collective.
La question de l'organisation collective de la vie sociale est ainsi posée de manière centrale par les deux films. Seul le film de 1972 tente d'y apporter une réponse qui s'oppose à une vision du monde qui sépare la vie privée (et particulièrement le salaire individuel et le patrimoine supposé) de la vie collective à l'usine. Dans le film de Stéphane Brizé chacun est laissé seul face à ses difficultés et la prise en charge collective n'est pas même abordée si ce n'est sur le mode de la compassion.
Donc deux films, deux époques mais une même question réouverte brusquement par l'événement 1968, encore en travail en 1972, et considérée comme impossible à résoudre en 2018 : comment organiser la vie en commun sous le principe de l'intérêt de tous et pas de l'intérêt des propriétaires.

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