NuitDebout34

Réflexions "à chaud" écrites en regardant et écoutant en direct le mouvement de la place de la République à Paris, NuitDebout34.

 

"Nuit Debout34"

Étrange occupation de la place de la République à Paris. Initiée au lendemain de la journée de mobilisation contre la "loi travail", le 31 mars 2016. La plupart sont jeunes et représentent la classe moyenne, principalement étudiants, mais sans exclusivité. Ce qui me frappe c'est cet étrange mélange de révolte et de respect de l'ordre. Demande d'autorisations, volonté d'une organisation impeccable. Refus de tout leadership, refus des longs discours, mais volonté de permettre à chacun d'exprimer son accord ou son désaccord avec une idée proposée. Accord muet, manifesté par des mouvements de bras. L'énergie déployée a pour objectif principal d'organiser la vie des occupants de la place. La principale perspective politique énoncée est celle d'une nouvelle constitution. Il règne une sorte d'innocence, innocence des débuts qui semble découvrir et réinventer. Et sans doute faut-il y voir l'étonnement d'exister ensemble, de vivre un moment où le commun du mouvement est le principe qui organise la vie. Et la révolte contre une société honnie se donne principalement par la volonté de montrer qu'ensemble il est possible de vivre selon des principes qui ne sont pas ceux de l'individualisme mais ceux de l'intérêt commun de ceux qui sont là. On entend beaucoup que chacun compte autant que l'autre dans ce mouvement. Et cela se construit sur la volonté de ne pas permettre que des oppositions radicales apparaissent : seules des opinions sont énoncées et le vote est le mode selon lequel on choisit ou non d'adhérer à l'une d'elle. On souhaiterait que le mouvement ne s'arrête jamais.

Et on est presque gêné de dire que ce mouvement s'arrêtera. Et de poser la question de son lendemain, de la capacité à trouver les formes d'organisation qui pourront permettre d'envisager que les principes qui auront régi le mouvement et qui ne peuvent mériter de meilleur nom que communistes, puissent devenir ceux de la société de demain. Et on ne peut pas faire l'économie de la question du retour au travail, au quartier, dans la galère du chômage, sous la menace des expulsions ni de la question de la continuation des principes du mouvement. Comment dans les conditions d'oppression du monde du travail, dans l'isolement du chômage, sous la menace des expulsions affirmer que les principes d'organisation nés dans le mouvement doivent continuer à organiser la vie des gens. Et il y a l'immense masse de ceux qui ne sont pas là, ceux qui sont indifférents, ceux qui détestent le mouvement, ceux qui ne s'y reconnaissent pas. On entend beaucoup évoquer les sans-papiers et les quartiers, mais aussi on constate leur absence quasi totale. Comment faire le lien ? Comment ce rêve de la classe moyenne peut-il trouver une réalité parmi ceux qui n'ont rien? Comment réactiver l'idée que oui, pour tous, un autre monde, un monde fondé sur l'égalité réelle, un monde émancipé de l'oppression capitaliste est possible?

Je reste convaincu que c'est dans les expériences locales pour organiser, là où on vit et travaille, la capacité à faire triompher les principes d'égalité et la volonté que chacun compte, au même degré et dans l'intérêt de tous, que c'est là que pourra prendre corps le "rêve général" des NuitDebout.

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