Penser le futur de Nuit Debout

Penser au-delà de NuitDebout. Comment la fin du mouvement pourra-t-elle éviter que toute cette révolte disparaisse, dans le meilleur des cas avec la loi El-Khomri. Que faire pour que, demain, on ne dise pas de tous ces espoirs, de toute cette révolte que simplement ça a eu lieu et que maintenant c'est fini.

Pour que notre volonté de changer le monde ne disparaisse pas avec la fin du mouvement NuitDebout.

Nous voulons changer le monde.
Et nous savons tous qu'il faudra bien plus qu'une occupation de places et l'abrogation d'une loi pour que le monde change.
Nous le savons au moins d'expérience : les occupations de places ne sont plus un fait nouveau. De l'occupation de la place Tahir ,en Egypte, à OccupyWallSreet, aux Etats-Unis, en passant par nos voisins espagnols avec les « indignados » il est déjà possible de faire un bilan des occupations de places. Et, si ce bilan est certainement varié, il montre à l'évidence que le monde n'a pas changé. En Egypte Sissi a rétabli une dictature qui n'a rien à envier à celle de Moubarak, aux Etats-Unis le monde continue comme avant (des élections se préparent, Clinton affrontera Trump … sous l'oeil du sympathique Bernie Sanders), les indignés préparent des élections sous la houlette de Podemos et l'expérience de Siriza en Grèce nous montre qu'être élu ne suffit pas pour changer vraiment le monde tel qu'il va.
Un élément constant de ce bilan est que ces mouvements n'ont jamais été porteurs d'un projet politique, non pas qu'ils n'aient été le lieu d'une multitude de propositions, mais aucune vision claire du monde que nous voulons n'a jamais été énoncée. Si « Moubarak dégage » ou « abrogation de la loi El Khomri », sont des mots d'ordre précis ils restent purement négatifs. Moubarak a dégagé, et cela a été une grande victoire du mouvement, mais aujourd'hui les égyptiens vivent sous la dictature de Sissi.
Un véritable projet politique, c'est un projet qui se construit avec une vision claire du monde que l'on veut. Un projet n'est pas un programme, c'est l'affirmation d'une volonté.
Alors nous devons dire clairement ce que nous voulons. Non pas dire comment nous envisageons de rendre moins insupportable la vie que le capitalisme nous impose, mais affirmer que le capitalisme n'est pas le seul horizon possible, que nous sommes porteurs d'une autre vision du monde .
Alors que voulons-nous ? Et y a-t-il un « Nous » pour vouloir ?
Ce « Nous », je propose que nous essayions de le constituer autour des principes suivants :

Les biens sont pour le profit de tous, nous refusons toute forme de propriété privée dès qu'elle permet à un individu d'en mettre un autre sous sa dépendance.
Entre le travail manuel et le travail intellectuel nous ne voyons qu'une différence de nature et nous refusons toute division entre ces deux formes de travail qui ferait des intellectuels des dirigeants donneurs d'ordre et des travailleurs manuels des exécutants serviles.
Il n'y a qu'un monde, que nous habitons, et nous sommes solidaires de tous ceux qui luttent pour leur émancipation. Nous refusons toute discrimination qu'elle se fonde sur l'origine géographique, la couleur de peau ou les manières de vivre.
Nous voulons organiser librement la vie commune entre nous. Nous refusons qu'un Etat séparé de la vie des gens régisse l'organisation sociale.


Depuis toujours des hommes se sont rangés derrière des principes semblables, principes qui sont devenus les mots d'ordre de nombreux combats. Sous des formes variées selon les lieux et les époques. Sous des formes plus proches depuis l'advenue du capitalisme.
Il est temps aujourd'hui de reprendre ce flambeau et de ne pas nous laisser impressionner par les propos de ceux qui disent que ce qu'on demande est impossible et ne pourrait engendrer qu'encore plus de souffrance, ceux qui disent que le capitalisme parlementaire dans lequel nous vivons est le moins mauvais des systèmes possibles et qu'il faut s'en contenter.

Si nous savons nous emparer de ces principes, alors nous saurons nous reconnaître après la fin du mouvement. Nous ne nous reconnaitrons pas au travers de la carte d'une organisation ou de la couleur d'un drapeau. Nous nous reconnaitrons, là où nous vivons, comme ceux qui se battront pour que ces principes prennent corps, qu'ils deviennent ceux d'un nombre de personnes de plus en plus grand et qu'ensemble nous nous organisions et inventions les nouvelles formes qui permettront de gagner.

La route sera longue mais il faut commencer par nous mettre en marche.
Voilà mon rêve, je le sais possible, il dépend de nous.

J'aimerai terminer en citant un poème de Bertolt Brecht où puiser du courage. 

ELOGE DE LA DIALECTIQUE

L’injustice aujourd’hui s’avance d’un pas sûr.
Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans.
La force affirme: les choses resteront ce qu’elles sont.
Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent,
Et sur tous les marchés l’exploitation proclame: c’est maintenant que je commence.
Mais chez les opprimés beaucoup disent maintenant :
Ce que nous voulons ne viendra jamais.
Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais!
Ce qui est assuré n’est pas sûr.
Les choses ne restent pas ce qu’elles sont.
Quand ceux qui règnent auront parlé,
Ceux sur qui ils régnaient parleront.
Qui donc ose dire: jamais ?
De qui dépend que l’oppression demeure? De nous.
De qui dépend qu’elle soit brisée? De nous.
Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse!
Celui qui est perdu, qu’il lutte !
Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir?
Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs
Et jamais devient: aujourd’hui.

(traduction Maurice Regnaut)

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