Politique ou élections ?

A l'heure de l'agitation quasi hystérique qui s'organise autour du choix d'un nouveau président il est urgent de s'en démarquer radicalement et de penser ce que peut être une politique réelle.

 

Politique ou élections? 

 

Ne pas, en politique, être déconnecté du réel passe, pour certains, par une participation à l'opération électorale parce qu'elle joue un rôle déterminant dans l'organisation des institutions dans lesquelles nous sommes amenés à vivre.

Ceux qui ne se soumettent pas à cette injonction participative sont, par les mêmes, vigoureusement rappelés à l'ordre sous la menace d'irresponsabilité, de dangereuse complicité, de déni de démocratie, d'apolitisme coupable, de visées totalitaires et d'autres admonestations du même acabit !

Puisque le réalisme politique, est au fondement de la position des tenants de la participation électorale, examinons la question de ce réalisme et de son rapport au réel.

Les variations institutionnelles, les modifications législatives ou les différents modes d'administration de la vie publique qui peuvent résulter d'élections sont-ils le réel de la politique? En constituent-ils une part essentielle?

Si la politique est considérée précisément comme ce qui traite des institutions, des lois et de l'administration publique, la réponse est oui, sans appel.

Or la politique concerne avant tout l'organisation de la vie en commun et rien n'oblige à penser cette organisation dans le cadre de l'Etat qui légifère et administre.

Bien au contraire, une politique qui est l'organisation de la vie commune est bien loin des préoccupations étatiques.

Comment? dira-t-on. Les licenciements, les salaires, la protection sociale, le traitement des travailleurs migrants et des réfugiés, l'organisation de l'éducation, de la santé, les questions écologiques, les décisions militaires, tout cela n'est-il pas dépendant des décisions d'un gouvernement et des lois votées au parlement?

Prenons la question des licenciements. Pour l'Etat il s'agit toujours de gérer la question des licenciements, de réduire les mécontentements qu'ils suscitent, de compenser les souffrances qu'ils induisent, de réduire leur nombre et leur brutalité et cela est annoncé dans la plus belle unanimité par les candidats. Les débats portent ensuite sur la bonne foi des uns et des autres et sur leur réelle capacité à obtenir les résultats annoncés. Chacun y allant de sa rhétorique dans l'espoir de rallier les suffrages.

Mais qu'en est-il pour le salarié menacé de licenciement? Il est à la merci d'une décision qui ne lui appartient pas, il n'est autorisé qu'à envisager le combat pour infléchir cette décision ou la résignation, la recherche d'une solution individuelle ou la lutte pour une solution collective. Mais en tous les cas il est confronté à la séparation entre les salariés menacés de licenciement et ceux qui se nomment les "décideurs" et qui veulent licencier. Cette séparation est fondée sur la propriété de l'entreprise par les décideurs. La motivation des licenciements tient à la guerre sans merci que se livrent ces propriétaires entre eux pour gagner des marchés, c'est-à-dire vendre, et avec le meilleur profit. Et le salarié est soumis à cette loi qu'on lui présente comme la réalité économique et que l'état s'efforce de lui faire supporter le plus sereinement possible.

Tel est donc le réel du salarié : l'impuissance à laquelle on le réduit devant les lois de l'économie que les propriétaires d'entreprises tentent de maîtriser en organisant au mieux la guerre qu'ils mènent entre pairs.

Ce réel, jamais les candidats n'envisagent d'y toucher. Parce que, disent-ils, il est impossible de changer les lois de l'économie. Mais ils se font les champions de la guerre économique qui fait rage et grâce à leurs plans astucieux, à leurs programmes réalistes, ils se font forts de réduire la souffrance due aux licenciements. 

Quel est donc leur rapport au réel, de quoi relève le réalisme politique dont ils se revendiquent pour appeler aux urnes? Ne sont-ils pas plutôt les personnages de cette fiction qui raconte que nous devons tenter tous ensemble de gérer les conséquences des dures réalités économiques. Ne sont-ils pas les auteurs de ce roman qui met en scène l'éternelle discussion entre riches et pauvres et dont l'intrigue voit la pauvreté reculer ou s'aggraver au fil des pages avec aujourd'hui un considérable avantage pour les riches qui le sont plus que jamais? Et ceux des salariés qui choisissent leur champion parmi les seigneurs de guerre, ne sont-ils pas, coupés de leur réel qui est l'insupportable séparation fondée sur la propriété, ne sont-ils pas, embarqués au plus loin dans la fiction qu'on leur sert, voués à balancer du désespoir de l'impuissance à l'emballement suscité par leur champion?

Et c'est bien ce triste spectacle que nous offre l'abattement général, sur fond de guerre entre tous, qu'entrecoupent les moments de quasi hystérie soulevés par les épisodes électoraux, la présidentielle en tête.

La question des licenciements montre bien que le réel des gens ressort de la séparation et que cette séparation est présentée comme l'état naturel des choses, impossible à changer.

Ainsi la propriété privée qui organise une séparation majeure est décrétée droit inaliénable et fondement naturel de toute organisation sociale, la division entre travail manuel et intellectuel est présentée comme constitutive du genre humain, la division en nationalités comme un phénomène historique irréversible et l'organisation de la vie commune par un État séparé des gens comme une nécessité de bon sens.

Et précisément ce sont ces séparations, le réel sur lequel bute la volonté des gens, qui sont présentées comme l'impossible à changer. La politique réelle consiste donc à travailler cet impossible pour qu'il devienne un possible, le possible d'un vrai changement de la vie.

Il est bien connu que de tous temps une telle volonté de changement réel s'est manifestée et tous les épisodes qui vont des révoltes spartakistes d'esclaves à la révolution culturelle chinoise en passant par la guerre des paysans, la commune de Paris ou la révolution russe, parmi les plus célèbres d'une longue liste, on peut les regrouper sous le mot "communisme", volonté de mettre la vie commune, non séparée, au principe de l'organisation du vivre ensemble. Le communisme est alors le nom de la politique réelle.

Que peut bien vouloir dire, aujourd'hui, travailler à une politique réelle, une politique communiste ?

 

Il ne reste rien de praticable des politiques mises en œuvre au siècle dernier. La politique communiste contre le capitalisme qui s'est organisée depuis le 19ème siècle, théorisée autour des travaux de Karl Marx, réalisée dans la création des États Socialistes, doit être repensée sur la base du bilan de l'échec de cette toute première tentative. Une telle pensée ne pourra se développer qu'à partir des expériences locales, là où la vie de chacun se déroule, de ce que veut dire être communiste, être un militant de la non séparation entre les gens et de la possibilité d'organiser une vie commune qui ne repose pas sur la guerre entre les intérêts privés. Là où il vit, le communiste doit se faire le porte-parole de la non-séparation et l'acteur du combat pour sa mise en œuvre. Et cela dans la plus totale indifférence aux agitations électorales.

 

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