Désobéissons: restons confinés!

Ce n'est pas parce que, en tant que citoyens respectueux des lois, il nous faut faire ce qu'on nous commande, qu'il faut renoncer à le faire quand on ne nous le commande plus, surtout si cela peut nous rendre un peu de dignité.

J'écris ces lignes quelque peu outré, indigné par le cynisme ou l'indolente cécité dont semble actuellement atteinte la société.

Entendre sur les médias ces derniers jours les annonces présidentielles d'un déconfinement gradué et dans le même temps nombre de virologues et de soignants osant à peine exprimer leur désespoir et sentiment d'abandon du fait de l'état toujours critique de la situation sanitaire, n'a l'air de choquer ni même d'interroger personne ou si peu... Les mêmes que nous avions été nombreux à applaudir tous les soirs l'année dernière sont  en ce moment ignorés, quasi sommés de ne plus trop se plaindre, tandis que les démissions se multiplient, que des internes se suicident, que des gens meurent encore par centaines, que des opérations sont déprogrammées en masse!

Mais voilà, le Gentil Organisateur en chef du grand club Med que tend à devenir notre pays, organise les festivités, siffle les récréations, gronde les récalcitrants, n'écoute plus les experts et, intronisé lui-même grand expert en chef, décide d'un retour progressif à ce que, du même coup est défini comme étant la vie normale, la vie d'avant..! Aller au restaurant, prendre un verre en terrasse, se déplacer comme on veut..! Une vie normale honteusement présentée comme indolente et sans souci, vie de fête et de divertissement, les "jours heureux"... Mais pour qui et combien de nos concitoyens ont-ils été et seront-il si heureux ces jours, tandis que les inégalités se creusent à nouveau comme jamais? 

Et nous tous de nous laisser prendre par ce fol espoir de vivre de nouveau en citoyen libre! Que déjà tout à chacun, y compris sur les médias, s'interrogent sur ce qu'il va faire en premier, à la libération: un restau? un ciné? un voyage? Oubliés les soignants, les premiers de corvées envoyés au front sans équipements et sans masques! Oubliées les erreurs et fautes manifestes de n'avoir pas strictement confiné en novembre ou en janvier ce qu'imploraient alors les experts! Oublié qu'assumer ses actes n'absout pas de ses erreurs ni de ses fautes, puisqu'il est devenu de bon ton désormais chez les dirigeants de tout assumer sans vergogne et de manière indécente, comme passeport et blanc seing pour l'avenir.

Il est cependant des faits qui ne seront pas oubliés et qui, consciemment ou non, rejailliront; ressentiments et humiliations qui ne font peut-être pas de bruit mais qui sont fermement et profondément ancrés dans les esprits et les coeurs, humiliation et frustration des confinés dans leur appartement  réduit tandis que d'autres, certes parfois gênés ou quand même un peu mal à l'aise, rejoignaient en catimini leur vaste maison de campagne, les bords de mer.. Amertume et défiance des premiers de corvées, toujours déjà laissés pour compte d'une vie digne et décente, celles et ceux qui ont toujours eu du mal à boucler les fins de mois, et qui ont dû faire face en dépit de tout pour satisfaire les plus nantis.

Est-ce bien cela une vie normale en démocratie? Jouir sans entrave et se livrer à l'hubris sans retenue? Est-ce cela se comporter en citoyens libres que d'uniquement se livrer à nos plaisirs et nos envies? Ne serait-ce pas plutôt avant tout avoir les moyens décents de vivre, avoir la possibilité de participer aux choix de société, être reconnu et pas seulement de manière symbolique mais aussi matériellement, comme citoyen à part entière, de ne pas être soumis à vie aux minima sociaux, de ne pas être aliénés aux entreprises et au travail?

J'entends encore ce médecin tenter de dire avec une belle et grave dignité, toute colère rentrée et à petits mots, comme s'excusant de n'être pas dans le coup et le ton du moment qui veut que l'on prépare la fête, la sortie joyeuse, je l'entends dire son épuisement et le désarroi des soignants, dire que la situation est grave, mais bon il faudra quand même passer à autre chose quoi! A bas les grincheux et les empêcheurs de vivre joyeusement, même s'il faut se forcer et rire jaune, l'avenir radieux est devant nous, même jonché de cimetières.

Après tout on pourrait suggérer à tous les "premières lignes" (et même les deuxièmes), à tous les premiers de corvées, d'être magnanimes pour l'incrédulité naïve de leurs concitoyens, pour l'envie irrépressible des plus nantis de jouir sans entraves de leur biens (car ce qui n'est pas utilisé se détériore, c'est bien connu!), d'être de plus en plus tentés de faire sécession car ils s'épuisent à tirer le fardeau des plus démunis (il faut dire à leurs décharge que celui-ci ne fait que s'alourdir!), de vouloir être heureux malgré tout car à quoi bon se morfondre alors qu'on peut faire autrement, cela ne ferait qu'ajouter du malheur au malheur... 

Mes chers concitoyens, si nous avions encore un peu de dignité, de sens commun et d'esprit collectif, nous refuserions d'avancer aveuglés par cette carotte que l'on nous tend au bout de cet horizon grotesque d'un joyeux et pépère déconfinement, nous refuserions de nous laissés ainsi marionnettisés et instrumentalisés par de mirifiques promesses de dupes, qu'on nous repeigne en rose et à l'envie les jours à venir, nous ferions ainsi acte véritable d'humanité et de citoyenneté, de solidarité vivante!

Mais je le sais, ce sera difficile!

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