La postérité de la condition ouvrière

La question des origines n’est pas la question de l’éternité. Elle est la question de la postérité de la condition ouvrière. Il arrive finalement qu’on en revienne à se poser cette question-là.

« Soyez vous-même. Les autres sont déjà pris. » Oscar Wilde


(Pour Serge)


Irène Laborieuse : Johnny Angelo, permettez-moi de vous poser cette première question… Quelles sont vos origines ?

Johnny Angelo : Je suis un personnage de roman, apparu pour la première fois, dans un ouvrage de l’écrivain et critique musical, Nik Cohn, il y a de cela, une bonne vingtaine d’années. Mais pour vous donner une réponse tout à fait conventionnelle et banale, je dirais simplement que je suis originaire d’un pays que l’on nomme Utopie.

Irène Laborieuse : Et comment survit votre renommée dans ce pays-là ?

Johnny Angelo : Elle survit comme survit la renommée d’un ouvrier non qualifié.

Irène Laborieuse : Est-il vrai que les fonctionnaires de l’État s’emploient à vous verser eux-mêmes le montant de vos droits d’auteur ?

Johnny Angelo : Parfaitement. Et j’admets que c’est une chose tout à fait insolite. Mon œuvre la plus aboutie reste à ce jour, totalement inachevée.

Irène Laborieuse : Comment fonctionne le ministère de la Culture en Utopie ?

Johnny Angelo : Ce ministère n’existe pas à ma connaissance, pas plus d’ailleurs que le ministère des Affaires étrangères. En Utopie, les choses fonctionnent très simplement. Il y a les ouvriers, ceux qui œuvrent. Nous comptons la plus grande proportion d’ouvriers de toute l’Europe et du monde occidental. Il y a donc les ouvriers, qualifiés ou non et puis, il y a ceux qui agissent. Et il y a enfin ceux qui sont dans la vie tout simplement et qui travaillent. Mais comme œuvrer est un état permanent, ceux qui travaillent sont rémunérés comme s’ils œuvraient.

Irène Laborieuse : Comment appelle-t-on celui qui agit ? Son traitement est-il comparable à celui d’un ouvrier ?

Johnny Angelo : Ma foi, je n'ai jamais entendu l'un d'entre eux se plaindre de son sort. J’imagine que celui-là est entièrement satisfait de sa situation, de sa condition... Il agit, est dans l’action, il agit sans que l’on ait besoin de l’identifier avec précision. Son identité réside dans l’action qu’il poursuit. Il forme, avec tous les autres, ses compagnons de fortune, avec tous ceux qui comme lui, agissent, l’élite de la classe ouvrière. Nous organisons parfois des fêtes en son honneur. La plupart du temps, nous nous contentons de le remercier très modestement. Celui qui agit aime à disparaître devant les honneurs. Apprenez que s’il perçoit un salaire à la hauteur de son action, le plus souvent, il renonce à sa portion de sel, parce qu’il lui arrive de travailler ou d’œuvrer, comme tout un chacun. Vous savez en Utopie, nous avons renoncé depuis fort longtemps à la compétition comme nous avons renoncé à la lutte des classes. Toutes ces choses ont fait leur temps comme la société historique et l’humanité sédentaire. Nous sommes en tout point comparables aux virus qui circulent. Nous sommes des êtres en circulation. Et puis, un jour, nous disparaissons. Nous disparaissons comme disparaît en nous la conscience de disparaître. En Utopie, nous sommes très attachés au respect des anciens qui incarnent la seule véritable autorité comme nous sommes attachés à la pratique des rituels funéraires.

Irène Laborieuse : Johnny Angelo, avez-vous renoncé avec le temps à votre style de vie, à votre Cadillac dorée et à votre armée de motards en cuir noir sur des bécanes noires ?

Johnny Angelo : Nul ne peut renoncer, je crois, à son propre récit. Disons que j’ai survécu à la chute de l’Empire romain et que je perdure çà et là, dans ce qu’il nous reste de culture. Je perdure, je persiste. Je perdure dans le nombre, dans toute cette armada.

Irène Laborieuse : Pourquoi un artiste comme vous, ne se produit-il pas plus souvent sur scène, en dehors de l’Utopie, justement ?

Johnny Angelo : C’est une sombre histoire que l’histoire du coût de ce que l’on produit. Vous comprenez bien, très chère Irène et il me semble que vos lecteurs le comprendront aisément, qu’il ne suffit pas de régler idéalement le problème des coûts de production (en instaurant par exemple dans la Constitution la garantie d’un salaire à vie pour tous les ouvriers, la garantie d’un salaire universel). Encore faudrait-il régler le problème réellement et non pas seulement, idéalement. Il faudrait qu’il existe au départ une volonté. Il faudrait que des gens comme moi, revendiquent leur condition même d’ouvrier, partout, en permanence, à chaque heure du jour et de la nuit, dans chaque ville, dans chaque village, dans chacun de nos nombreux ports d’attache. Or l’ouvrier, celui qui œuvre n’est jamais à la hauteur de sa condition. Son œuvre, il ne peut l’assumer. 

Irène Laborieuse : Il n’a pas le temps de s’occuper de ces choses-là. Il se contente d’œuvrer. 

Johnny Angelo : Jour et nuit.

Irène Laborieuse : Il se consacre pleinement à son œuvre qui, un jour peut-être, verra le jour.

Johnny Angelo : Il n’est jamais satisfait de lui-même. Il est pleinement occupé. Il n’a pas de temps à perdre. Il n’a pas le temps, ni pour le monde, ni pour sa propre durée. Tout au plus, peut-il dire qui il est, peut-il admettre qui il est, comme on marque un territoire, de temps en temps, dans un magazine comme le vôtre, dans un hors-série consacré à la chanson, au hasard d’une page que vous écrivez, au hasard d’une page que vous lisez. Mais admettre, ce n’est pas assumer. L’ouvrier n’est pas un homme de culture, il ne l’a jamais été. Et c’est ici que vous intervenez. C’est ici, il me semble, que vous entrez en scène.

***

Irène Laborieuse : D’accord, Johnny, j’entre en scène. Que signifie alors cette entrée en scène, ce lever de rideau ?

Johnny Angelo : Une entrée en scène n’est jamais une entrée en matière. On entre en scène pour admettre finalement s’être trompé.

Irène Laborieuse : Je me suis trompée, j’en conviens. Je me suis trompée, en ma qualité de critique littéraire, musicale mais aussi, et c’est le propre de tous les critiques certainement, je l’admets également, je me suis trompée de voie, je me suis trompée sur toute la ligne…

Johnny Angelo : Parfaitement.

Irène Laborieuse : De cette erreur pourrait surgir une œuvre. Mon œuvre.

Johnny Angelo : Certaines œuvres surgissent de quelque part, en effet.

Irène Laborieuse : Une femme de ma condition doit pourtant savoir rester dans son rôle, tenir son rang parmi les hommes, tenir le haut du pavé…

Johnny Angelo : Tenir son propre rôle.

Irène Laborieuse : Et bien vite, je me rends compte que créer une œuvre n’est pas une question de volonté. Alors je reste dans mon rôle. Je tiens mon rôle modestement. J’agis en femme de culture, en femme du monde. J’agis en femme du peuple. Comme une absente parmi les présents.

Johnny Angelo : Une entrée en scène ne signifie rien d’autre.

***

Irène Laborieuse : Un peuple ne s’éduque pas, nous disait Stefan Zweig. On se laisse enseigner par lui. Je le dis ici de mémoire. Johnny, quels sont vos rapports à la politique ?

Johnny Angelo : Vous avez renoncé à Marx depuis longtemps, très chère Irène et je vous sais adepte d’Hannah Arendt. N’est-elle pas l’auteur de la critique la plus pertinente à ce jour qu’on n’ait jamais écrite au sujet de l’œuvre du grand Karl Marx ? Marx a fait de la vie elle-même, un concept philosophique. Tout ce qui brûle en vous, tous les feux en vous, comme ce qui vous brûle les doigts, le désir, l’amour fou, le manque… tout cela, anéanti, réduit à l’état de concept général…

Irène Laborieuse : C’est bien là, son plus grand tort.

Johnny Angelo : Marx a jeté l’ouvrier en prison, dans une cage aux barreaux d’acier rongés par le temps et par l’absence totale de durée et à laquelle il a donné arbitrairement le nom de classe ouvrière. Il a fait de vous ce que vous êtes aujourd’hui. Il a fait de vous la critique officielle du prolétariat.

Irène Laborieuse : Parlez-moi de l’ouvrier ? 

Johnny Angelo : Quant à l’ouvrier, il l’a renvoyé à ses années de labeur, de travail, de souffrance, à ses états d’âme, à son ignorance et alors que notre homme délaissait quelque peu son ouvrage (il lui arrivait de se montrer oisif), il l’a renvoyé à cet abominable salariat, à ses heures passées, à ses heures perdues, aux siècles passés, aux siècles fanés où tout ce qu’il est comme tout ce qui le conditionne, son environnement, le malheur de sa condition, son environnement local, son corps mais aussi sa voix, tout ce qu’il est, tout ce qu’il a été, tout ce qu’il invente bien au-delà de sa propre vie, tout cela s’est trouvé réduit à néant, à l’état de concept général, à un particularisme au goût de cendres, au pur néant de la sociologie. 

Irène Laborieuse : L’ouvrier n’avait pourtant jamais cessé de grandir par sa condition. 

Johnny Angelo : Puis il a gagné en personnalité. Et vous voudriez très chère Irène, que je m’érige aujourd’hui contre ça ? Vous voudriez que je m’érige contre moi-même ? Il est vrai que lorsqu’il m’arrive de serrer une maîtresse, un amant dans mes bras, je ne suis pas tout entier consacré à cet autre que j’embrasse. Je reste encore entièrement dévoué à mon œuvre qu’il faudra bien que j’achève un jour. Je me vois bien agir dans la chambre de cet amant retrouvé, je me vois bien agir comme une fleur dans les bras de cet amant-là mais je me vois œuvrer en dehors de sa chambre, en dehors de son souffle, en dehors de l’étreinte de nos corps volontaires, dans cette étreinte consentie. Toutes mes nuits sont hantées par ce mystère et par ce qui succombe à la volonté, par ce supplément d’âme et la plupart du temps, je me réveille seul au petit matin, incapable de fredonner la mélodie que ces deux corps ont inventé la veille. Contre qui voudriez-vous que je m’érige, même pour défendre mes droits ? 

Irène Laborieuse : Vous vous hissez sur le toit de votre Cadillac dorée, vous êtes seul sur le toit, vous êtes seul sur les toits et moi qui vous suis dans votre limousine à l’arrière du cortège, à l’arrière des berlines, dans une cage dorée, sur votre route dorée, il me faudrait réclamer pour vous, la portion de sel qui vous est due… Je frapperai moi-même à la porte du ministère que l’on créera sans doute pour vous à l’occasion, par désœuvrement. Je défendrai la condition de celui qui œuvre, ici et maintenant, ici et en tout lieu, la condition de celui qui me parle à cette heure et qui à cette heure, œuvre à me parler, ouvrier à cette heure, en cette minute. Je défendrai la condition humaine comme elle m’apparaît, à la lumière des connaissances actuelles. Je saurai convaincre un à un, nos fonctionnaires de l’État, fonctionnaires d’un pouvoir qui fonctionne et dont l’existence ne se résume qu’à le faire fonctionner. J’agirai réellement. J’agirai librement. Je me contenterai d’agir. Je ferai preuve de bonne volonté.

Johnny Angelo : Vous vous grandiriez par cette action en effet, comme on se grandit par toute action véritable, dans l’intérêt d’un autre que soi, dans l’intérêt général. On ne se grandit que par l’action, jamais par son œuvre. C’est ainsi. Voilà pourquoi les artistes tiennent autant à leur condition et même à leurs conditions matérielles, comme le soldat tient à sa solde, comme le miséreux tient aussi parfois à son existence misérable. Les artistes n’entrent dans l’action que par accident. Restez dans votre rôle. L’œuvre ne peut rien contre la piètre estime de soi. Il faut du génie pour cela et vous n’en avez pas. Contentez-vous d’agir modestement. Admettez aussi qu’en tant que femme de culture, femme du peuple, il vous faudrait encore renoncer à Bourdieu Pierre, à ses théories fastueuses, à tout son faste, à sa théorie générale du capital culturel, autre fragment théorique du grand Capital. Et dans la circonstance, dans les circonstances particulières qui sont celles que nous connaissons aujourd’hui, m’est avis qu’il vous faudrait également vous extraire de la théorie, de la théorie bourgeoise, de la théorie prolétarienne, de toutes les théories, lesquelles, au cours de ces vingt dernières années, dans un laps de temps très court finalement, dans cet espace global, sont parvenues à s’ériger définitivement au rang même d’œuvres d’art. Les théoriciens sont des criminels. Ils ont perpétré leur crime (qui n’a rien de théorique) sur les terres mythologiques d’un environnement local d’où pouvait surgir dès l’origine, la connaissance de soi (les lieux du récit de soi ne peuvent exister en théorie ; les lieux du récit sont toujours au départ, les lieux de nulle part). Les théoriciens ont commis un crime idéologique, écologique contre l’œuvre d’art, je veux dire par là, qu’ils ont détruit l’écosystème qui permettait à toute œuvre d’exister. Et vous, ma chère Irène, vous avez parfois manqué de vigilance. En restant dans son rôle, on ne vieillit pas. Entrez en politique, comme bon vous semble, comme une novice en la matière… Exigez au préalable l’organisation d’élections présidentielles anticipées, c’est, me semble-t-il, ce que réclame la période actuelle. Il n’y a rien de révolutionnaire dans une révolution. On gagne en personnalité ce que l’on perd en condition. Moi, je ne peux pas vous suivre. Je ne vous suis pas. Toute volonté m’est étrangère. J’écris, je compose, j’œuvre, tout cela à mes heures et ces heures perdues ressemblent à l’éternité d’un suicide, à ce fléchissement total de la volonté que d’autres ont décrit avant moi. Je n’ai jamais cessé de vous parler. Mes paroles parlent en vous avec un certain éclat. Et il vous arrive, il est vrai, de disparaître derrière ce que vous dîtes vous-même de mémoire, de disparaître derrière ces mots qui sont aussi vos propres mots, de disparaître derrière ces mots-là comme on disparaît aussi derrière un style de vie, derrière un slogan, derrière les paroles du diable… Ne renoncez pas à votre liberté. Formez une majorité autour de vous. D’autres vous suivront dans la gratuité de cette action noble que vous poursuivez. Seule l’action politique est désintéressée. Formez un gouvernement provisoire… Reconnaître ses erreurs est un bon début mais cela ne suffit pas. Entrez en politique. Formez une majorité. Plaidez votre cause, celle de l’ouvrier, de sa condition. Agissez. Faîtes cause commune. Défendez celui-ci malgré lui, malgré lui-même, lorsqu’il se tait, lorsque son corps, sa voix cessent de vous parler, lorsque vous reconnaissez en lui le chant du cygne ou le chant de l’alouette, lorsque vous savez les identifier parfaitement comme l’on identifie les hurlements d’une sirène, le passage d’un corbillard, un vers de Shakespeare, la persistance de Thomas More, la guitare de Johnny Thunders... mais qu’aucun de ces chants ne parvient plus à vous extraire de vous-même, quand plus rien ne vous parvient, quand vous ne parvenez plus à vous arracher à l’ennui et à votre propre surmenage. Défendez-vous vous-même. Agissez pour cet autre en vous, pour l’odeur du sel, pour l’instauration d’un salaire universel. Les ouvriers n’agissent pas, agissent si peu, si peu pour eux-mêmes. Entrez en politique. Et puis, disparaissez. Disparaissez comme on disparait devant les honneurs. Votre rôle n’était pas d’entrer en scène mais bien de disparaître.

***


Irène Laborieuse (seule) : Je n’ai jamais considéré l’œuvre de Johnny Angelo comme un évènement en soi. Aucune de ses apparitions, aucun de ses concerts ne fut jamais un évènement. Son œuvre tout entière agit plutôt sur moi comme une « contrafactualité ». C’est-à-dire que j’estime que si un évènement devait se produire un jour, quelque part, à propos de son œuvre (ce qui suppose que les conditions sont réunies pour qu’il se produise, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui), cet évènement lui serait parfaitement étranger. Cet évènement serait parfaitement étranger à son œuvre. Il n’est pas nécessaire que l’évènement se produise pour agir. Il suffit qu’il soit possible qu’il se produise pour agir. Et ce, en dehors de toute probabilité, en dehors de toute actualité. Ce qui surgit est toujours quelque chose de miraculeux. Si Johnny avait su créer l’évènement, il serait aujourd’hui, j’imagine, publicitaire, journaliste, homme de télévision. Quant à ses propos sur la condition ouvrière, retranscris ici, partiellement, ils resteront sans suite. Seul celui qui agit se tient au chevet de l’humanité. L’œuvre d’art, qui est toujours l’œuvre d’un autre que soi n’est là que pour témoigner. Et lorsqu’au sortir de l’action, lorsque dans son action, l’on a échoué à force de volonté (on se sent alors seule et désœuvrée, seule, dans la durée) il arrive qu’on en revienne à la seule question qui mérite d’être posée : la question des origines. La question des origines n’est pas la question de l’éternité. Elle est la question de la postérité de la condition ouvrière. Il arrive finalement qu’on en revienne à se poser cette question-là. Dans un lieu, quelque part, dans un lieu de nulle part. Dans un lieu. Au commencement de l’espace local. Au commencement d’un parcours redevenu vierge, réellement.

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