Vendredi 13 : florilège du week-end

La France est en deuil. A 12 heures, ce lundi, une minute de silence a été observée dans le pays en mémoire des victimes tombées sous les balles aveugles de terroristes. Des anonymes, des cibles au hasard. Après de tels actes de barbarie, après l’immense tristesse qu'inspire cette tragédie, on pourrait penser qu'il n’y a pas de mot. Et que même les plus forts sont dérisoires. A la première heure samedi et pendant tout le week-end, des abonnés en nombre ont pris la plume pour ne pas rester silencieux mais coucher noir sur blanc leur tristesse, leur colère, leur solidarité, leur indignation. D'autres ont proposé des analyses ou commenté l'actualité. Voici des extraits et un recueil de billets. Ce n'est pas une liste à la Prévert, juste une sélection thématique non exhaustive.

 

L'heure d'après

Suite à notre appel à témoignages, nous avons reçu celui de Christophe N., enseignant, 39 ans, qui était au Bataclan vendredi 13. « J’ai longtemps hésité à donner ce témoignage, mais je pense que cela peut m’aider, peut-être aider d’autres personnes, et permettre à tous ceux « qui n’y étaient pas » d’avoir une idée de ce qui s’est passé, une idée seulement, sans doute. »

Renaud Creus habite à quelques numéros du bar « La belle équipe » et en vendredi 13 au soir il n'a pu regagner son domicile qu'à 3 heures du matin. Il décrit sa soirée festive qui tourne au cauchemar dans un billet intitulé « On va y aller en petit groupe » : « L’insouciance et la bonne humeur s’arrêtent, on ouvre Twitter, on regarde, on cherche des infos, sans trop comprendre. Des noms de rues, de lieux, de bars qu’on fréquente (Charonne, Oberkampf, Bataclan, Voltaire, Bichat…) apparaissent, accolés à des mots qui ne correspondent pas : « fusillades », « blessés », « tirs », « morts »…»

Vingtras quant à lui réagit et campe le désastre dans « L'inéluctable boomerang »: « Les mots et les larmes semblent bien superfétatoires devant ces terrifiants massacres qui nous endeuillent, dans ce quadrilatère parisien, véritablement prédestiné, puisqu'il a été le théâtre de nombreuses tragédies, nota mment les derniers combats de la Commune et l'effroyable tuerie du métro Charonne...»

Autre forme, autre envolée. Celle de Marc Alexandre Oho Bambe, rappeur et poète, qui nous livre un texte en réaction : « Au mauvais moment, Au mauvais endroit, C’était Eux, C’était Nous ».

Nilda Fernandez, lui, a vécu des événements identiques par le passé et comme il y a plusieurs années, il n'a pas voulu voir les images en rentrant chez lui. Dans « La douleur n'a pas de passeport » : « Pas par lâcheté, ni par besoin de me voiler la face, mais parce que l'horreur et la souffrance ne sont pas un spectacle et que la publicité des ma ssacres fait partie du plan de leurs commanditaires » explique .

Tous les deux ont l'expérience des conflits. L'une Anne Nivat, assommée et horrifiée, nous fait part de sa connaissance particulière dans son blog : « Depuis mes débuts sur les terrains des guerres récentes de la fin du XXème siècle et du début du XXIème, j’ai compris que ce qui se passait ailleurs, soit-disant "loin de chez nous", avait et aurait des conséquences justement ici chez nous, dans notre bulle occidentale d’illusion de puissance, de réalité de luxe, confort et modernité ». L'autre Paul Moreira connaît bien la Syrie mais aussi l'Est parisien où il habite. Dans son billet « Deux o u trois choses que j'ai apprises le 13 novembre »: « Daesh a délibérément attaqué le Paris le plus métis, le plus jeune, le plus festif, le plus populaire, le plus libre et surtout le plus multiculturel. C'est là que je vis. Entre la République, Charonne et Belleville, se frôlent le plus grand nombre de communautés en relative paix : musulmans, juifs, chrétiens de toutes origines, chinois et surtout beaucoup d'athées, de citoyens désinvoltes bien décidés à se poser la question de Dieu un autre jour. »

 

L'heure des « Je suis... » 

« Je suis Paris», « Je suis Paname », des slogans fleurissent, comme en janvier, quand la France scandait dans sa majorité plurielle. « Je suis Charlie ». Dans un poème, Salah Horchani clame « Compassion et solidarité. Avec la Ville-Lumière et des libertés. De  culture et de festivités. Celle qui a donné à l’Humanité. Les Droits humains dans leur universalité. Alors que les peuples se débattaient. Dans l’esclavage et les féodalités. Ville-témoin de notre choix de société ». Dans « Au matin du carnage, Paris atrocement vide et silencieux », Cuenod qui cite Aragon croit au rebond et ne veut pas croire à une déchirure : « Paris se ressaisira, bien sûr. Il en a vu d’autres. Tellement. Entre la tourmente révolutionnaire, les barricades de 1830 et 1848, la Commune et les massacres par les Versaillais, la botte allemande, le soulèvement d’août 1944, les Algériens noyés dans la Seine en 1961, les Français mort po ur défendre la cause de ces mêmes Algériens en 1962 à Charonne – tout près de l’une des attaques de cette nuit–, les pavés de Mai-68 et la mort de ce Mai-68 en janvier dernier à Charlie-Hebdo. Des pires épreuves, Paris s’est relevé. Et se relèvera encore et toujours ». 

 

L'heure des symboles

Elle, n'était pas à Paris. Ana Dumitrescu a vécu la tragédie depuis Lyon avant de regagner la capitale samedi tôt. Indignée, elle se nourrit des réseaux sociaux, le pouls de notre société selon elle. Et nous livre un message de respect de l'autre. Dans son billet « Merci à Elle (s) » : « J'ai pu lire aussi beaucoup de critiques concernant le drapeau français. Pour ma part je ne me suis pas mise en tricolore mais je respecte ceux qui le font. Je ne l'ai pas fait car je n'en ai pas ressenti le besoin. La majorité de ceux qui l'ont fait c'est par soutien des trois valeurs : Liberté, Égalité et Fraternité. Je ne me considère ni le droit ni l'envie de critiquer cela en ce triste moment. J'ai vu des personnes de toute origine et de toute confession arborer ces trois couleurs au nom des principes fondamentaux que nous devons défendre. » 

Giancarlo Antinori met l'accent sur le fait que Facebook propose automatiquement de transformer notre photo de profil en y superposant le tri-colore. Encore un message de tolérance sur fond de symbolique dans « Le drapeau de la France en photo du profil Facebook » :  « Mettre un drapeau de la France comme image de profil pour crier haut et fort que l’on est unis, pour exprimer que l’on se soutient les uns les autres dans un moment aussi dur n’est pas critiquable, personne ne peut se poser en prophète et penser savoir mieux que n’importe qui pourquoi une personne poste cette photo ».

 

L'heure des analyses

Guerre et paix après le 13 novembre de Jean Bauberot. L'historien et sociologue français s'interroge : « si nous (= la France, les Français) sommes en guerre, depuis quand le sommes-nous ? Nous avons été membre de la coalition internationale qui a entrepris la première guerre du Golfe. Si nous avons refusé de participer à la seconde (et cela restera le titre de gloire de J. Chirac), nous avons été partie prenante des opérations menées en Afghanistan. Nous menons, en solo, d’autres « opérations militaires » en Afrique sub-Saharienne , au Mali et ailleurs. Nous sommes dans la coalition contre Daech en Irak, et maintenant en Syrie. Mais jusqu’alors, nous avons sans doute vécu en croyant que la France pouvait faire la guerre sans être en guerre.»

Etat d'urgence ? de Paul Alliès. Ce n'est pas l'homme politique mais le professeur de droit qui revient sur une des premières et principales annonces gouvernementales après les attentats de vendredi : l’instauration de l’Etat d’urgence. Pour lui, « Une mesure peu ou mal commentée » qui pose deux questions : « Quelle est sa nature, sa portée ? Est-elle adaptée à la situation ?»

L'écrivain et historien belge David Van Reybrouck et la langue de la guerre. Dans son texte, il décortique le discours de François Hollande, samedi après-midi, et ne mâche pas ses mots : « Votre analyse d’une " armée terroriste " n'est pas probante. Le terme que vous avez employé, « acte de guerre » est extraordinairement tendancieux, même si cette rhétorique belliqueuse a été reprise sans honte aucune par Mark Rutte aux Pays-Bas et Jan Jambon en Belgique. Vos tentatives de calmer la nation menacent la sécurité du monde. Votre recours à un vocabulaire énergique ne signale que la faiblesse.»

 

L'heure de la communion

En France

Se retrouver ensemble, tel est le credo du billet « Se retrouver, c'est ça l'urgence » de HKsaltimbank, le célèbre chanteur du groupe éponyme auteur de « On ne lâche rien ». Il était présent ce dimanche place de la République : « certains se recueillaient dignement, d'autres étaient venus allumer une bougie, écrire un message; certains se prenaient dans les bras, d'autres se parlaient, discutaient, échangeaient; certains n'avaient à offrir en partage que des silences et des larmes, d'autres des sourires malgré tout...»

Et à l'étranger

Française basée au Liban, elle a vécu les attentats parisiens à distance. Florence Massena a connu des chocs à répétition en trois ans de vie au Liban, marqué par près d'une vingtaine d'attentats depuis janvier 2013. Et hier soir, elle n'a pas voulu penser, sombrer dans la panique. Elle s'explique dans un texte titré « De Beyrouth à Paris, l'émotion » où elle nous dit : « Hier soir, je n'étais pas seule, et j'ai pu oublier la cruauté humaine. Hier soir, j'ai dansé sur tout ce qui se passe d'horrible dans le monde. Et je vous conseille de faire de même, de ne pas vivre dans la peur. »

 

Mais les heures filent, les aiguilles tournent et vous restez nombreux à commenter dans vos blogs respectifs ce massacre du 13 novembre 2015 et de ses lendemains.

 

 

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