Mon idole s’est envolée

A 68 ans, Johan Cruijff est décédé ce jeudi à Barcelone. L'ex-emblématique n°14 des Pays-Bas, qui était atteint d'un cancer des poumons, a donc perdu son match contre la maladie. Une légende vient de s'éteindre, le football mondial est en deuil et moi je me rappelle.

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Johan Cruijff est mort et je suis en deuil. Comme si je venais de perdre un proche. J’ai croisé le hollandais volant dans les travées du Nou Camp, à Barcelone, à l’âge adulte. Mais il n’est déjà plus : plus joueur, plus entraîneur. Seulement VIP à vie dans un club comme le Barça qui lui doit tant. L’admiration demeure mais celui qui m’a fait rêver gamin appartient au passé. Et pourtant…

Je suis haut comme trois pommes quand accompagné de mon grand-père et mon père, je découvre le grand Marseille de Skobblar et Keita à Marcel Saupin, l’antre du FC Nantes. Derrière les grilles des populaires, j’en vois des matches, des joueurs au palmarès impressionnant. Je suis rassasié mais frustré. Comme tout footballeur en herbe qui évolue sous les couleurs jaune et vert, j’ai une idole. Un joueur référence. Celui à qui on s’identifie quand avec les copains, on refait, balle aux pieds, le monde du ballon rond. Beaucoup se prennent pour Pelé, moi je suis Johan Cruijff. A une époque où le flocage n’est pas encore grand public, je flambe à l’entraînement avec mon maillot marqué du 14. Porter sur les épaules le numéro de son idole vous permet de rêver. Encore trop jeune pour tout comprendre au football total de l’Ajax d’Amsterdam, je veux devenir ce joueur hors-norme.

La classe à l’état pur. De longs cheveux de chanteur pop anglais, un port de tête altier, une technique au dessus de la moyenne, capable d’utiliser tantôt l’intérieur du pied, tantôt l’extérieur. Il est partout, hypnotise, crève l’écran et relègue ses coéquipiers à des faire-valoir. Ils ont du talent mais la malchance – ou la chance - d’évoluer aux cotés d’une étoile qui éblouit. Balle au pied, il était capable sur une double accélération de faire jouer toute une équipe. Buteur, passeur, dribbleur, il fait tout avec facilité. Inclassable comme tous ces magiciens, il oblige les observateurs à créer un poste qui n’existe pas : 9 et demi. Il ouvre une ère moderne. Invente ce football où tout le monde défend et tout le monde attaque. J’ai 10 ans et ne loupe aucun match de cette coupe du monde 1974. A l'époque, pas de Canal Plus ou beIN Sports. Il faut profiter de l'instant. Je n'ai d'yeux que pour lui et son équipe que tout le monde voit gagner. Jusqu’à la finale, j’y crois puis déchante. L'Allemagne bat en finale les Pays-Bas emmenée par mon idole qui se retrouve à terre. Moi qui le croyait indestructible. L'artiste sera récompensé par trois ballons d'or, gagnera des coupes d'Europe mais ne sera jamais champion du monde. Qu'importe, il m'aura fait rêver. Et avec moi toute une génération qui aujourd'hui se retrouve orpheline.

 

 

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