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Billet de blog 1 févr. 2021

Vivre tue - une crise sanitaire révélatrice de l'état du monde

Tout le monde a une idée sur la façon de gérer la crise sanitaire, ce symptôme fait partie de tous ceux qu’elle déclenche, car ce minuscule objet invisible révèle à nous même ce que nous sommes. Observons les symptômes de cette épidémie, ceux d’un monde déboussolé, perdu, déréglé, devenu incontrôlable.

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Vivre tue

La faim, le paludisme, la tuberculose, les guerres, les exodes tuent davantage que cette épidémie, mais ces fléaux sont loin de chez nous. Les effets de certains usages de l’alcool et du tabac tuent, mais la mort c’est pour les autres. La peste, le choléra, la variole ont décimé, mais c’est du passé. Les cancers, les hépatites, le HIV, les accidents cardiovasculaires peuvent tuer, mais ils sont discrets et sournois. La pollution, la mauvaise alimentation, les accidents de la route tuent, mais ce n’est pas visible. Même les maladies orphelines tuent, mais elles sont orphelines par définition. Les accidents de la vie tuent, on pourrait même considérer que donner naissance tue un jour. Certains mots, le chômage, la désespérance sociale, la solitude, tuent souvent. Mais aujourd’hui nous sommes dominés par une épidémie qui seule tue, cachant que c’est notre monde, profondément malade, qui tue ! Observons les symptômes de cette épidémie, ceux d’un monde déboussolé, perdu, déréglé, devenu incontrôlable.

- La notion d'essentiel :

Education, culture, vie sociale, cultures, rites, rassemblements, n'ont pas fait partie de la notion d'essentiel lors du premier confinement. Depuis, la vie est réduite, pour la plupart, à une survie biologique, manger, boire, dormir. on nourrit les corps mais on oublie l'esprit. La consommation comme unique horizon, révèle les objectifs de la mondialisation, du matérialisme et du libéralisme. La notion d'essentiel telle qu'elle est imposée marque la fin d'une civilisation. Vivre en être civilisé tue ?

- Gouverner par la peur :

Les peurs sont multiples, celle de l'étranger, de l'émigré comme menace, celle du terrorisme, celle du dérèglement climatique, de la perte de son emploi, du déclassement social, du traçage numérique de nos pratiques quotidiennes. Cela fut très facile d'enfermer tout le monde. et même mieux encore d'imposer à chacun de soumettre, de renoncer, car cette fois, la mort est là. Vivre en être libre tue ?

- Contourner les institutions de la République :

Le Parlement et le Sénat sont complètement court-circuités, un conseil lambda composé de personnalités diverses décide, et des réunions se tiennent dans un lieu sécurisé. Nous sommes en guerre, sans arme, sans ennemi, sans stratégie, sans vision et sans chef. Comment imaginer que ce dérèglement démocratique et ce dysfonctionnement institutionnel soient sans conséquence à terme ? Si nous sommes en guerre sanitaire, pourquoi le budget de la santé ne suit-il pas de façon structurelle celui de l'armement ? Si la crise sanitaire est une guerre, pourquoi ne pas produire localement et exporter nos médicaments comme nous le faisons pour notre armement ? la sécurité tue ?

- Les victimes de l'épidémie ont un profil précis :

Les pathologies préexistantes, hypertension, diabète, obésité, cancer, immunodéficience acquise, ces maux de nos sociétés modernes, ne sont-ils pas aussi des signes de vie dans un environnement dégradé, mauvais alimentation, travail pénible, difficulté aux soins, niveau d'éducation, pollution urbaine, mode de transport, distance domicile - travail, urbanisme. C'est un mode d'organisation sociale qui est en cause. L'âge est aussi évoqué, mais associé aux pathologies citées, car des personnes âgées de plus de 65 ans s'en sortent. Etre à risque dans ce monde tue ?

- Le cas des EHPAD :

Dans nos sociétés modernes les familles n'hébergent plus leurs aînés. On les place ensemble dans des lieux où ils attendent patiemment la sortie. Le personnel n'a souvent pas le temps de faire les toilettes, de faire manger les personnes non autonomes, de leur parler. L'enfermement renforcé a coupé toute vie sociale, parfois laissé sans boire ni manger certains résidents, provoqué des "glissements" où le goût de la "survie" s'étiole dans un environnement déjà confiné naturellement. Vivre enfermé tue ?

- Le système de santé :

Sans surprise, dans un système néolibéral, il est soumis à une gestion comptable, il est soumis à la rentabilité. La santé a un prix qu'il faut réduire. Il est certain qu'à ce stade (janvier 2021) le système de santé d'après la crise sanitaire n'aura pas gagné de moyens nouveaux. Il aura vu des soignants démissionner. Avec des médecins confrontés à des choix douloureux. Il souffre et souffrira encore. Aucun signal n’indique une prise de conscience d’un délabrement structurel. La santé est-elle rentable ? La vie est -elle rentable ? Un système de soins dégradé tue ?

- La mondialisation :

La propagation de l’épidémie aura démontré à quel point tout est interdépendant, nous vivons bien tous sur la même planète et les frontières n’arrêtent pas l’invisible. Nous aurons compris, que, comme notre industrie est de plus en plus délocalisée, notre économie étant essentiellement basée sur une économie spéculative et une économie de services, nous ne produisons plus grand-chose et surtout pas nos médicaments, ayant confié cela à des façonniers moins coûteux en Chine et en Inde. Ces médicaments sont pourtant un élément de souveraineté évident. La mondialisation tue ?

- L'ordre mondial :

La Chine domine le monde, il suffit de regarder les étiquettes de nos produits, et ça nous le savions depuis un moment. Est-ce la raison pour laquelle nous lui avons emboité le pas pour enfermer chacun chez lui ? Il y a déjà eu des épidémies dans l’histoire moderne et jamais nous n’avions tout arrêté pour autant. La Chine décide ou non si l’OMS peut inspecter l’origine du mal. Comment faire confiance à un pays où la culture du mensonge est un fonctionnement habituel ? Pratique qui a déteint en partie chez nous depuis le début de cette crise. Pendant cette épidémie la Chine ne reste pas inactive, à Hong Kong, envers les Ouïghours, vis-à-vis de Taïwan, à la frontière indienne du côté du Kashmir. Les démocraties représenteront elles encore une valeur fiable après cette épidémie et qu’en restera t il ? Est-ce que l’ordre mondial peut tuer la démocratie ?

- La conception de la vie :

Accepter de s’enfermer pour ne pas mourir quand on ne risque rien c’est remarquable. Sacrifier la nouvelle génération, à l’université, dans les petits emplois disparus, dans les pratiques sociales, culturelles et sportives, dans un endettement qu’elle aura à porter, c’est sans doute ce qu’on appelle le principe de précaution. Nous occultons la mort, avec une image d’éternelle jeunesse, ne pas paraitre son âge. Se mentir à soi-même plutôt que de vivre intensément les différents âges de notre existence, n’est-ce pas déjà être un mort vivant ? Vivre sans âge ni conscience tue ? Vivre dans la peur tue ?

- La conception de la mort :

Dans l’état actuel nous traversons une petite mort, chacun étant en mode de survie. Nous avons tous oublié qu’en naissant, ce début aura une fin qui, à l’échelle de la planète, arrive très vite. Mais nous sommes dans un système qui croit à une croissance infinie, à des ressources inépuisables. La production industrielle, la mécanisation, le transhumanisme, le virtuel, font croire à une forme d’éternité. Le matérialisme favorise la conception de la vie à tout prix, mais de quelle vie parle-t-on ? Faire de plus en plus de concessions pour une vie anesthésiée, lobotomisée et aseptisée tue ? Nier notre condition mortelle tue ?

- La valeur de l'argent :

Il n’y en avait pas. Aucune revendication n’était recevable, le coût des réformes était la référence dans tous les choix. Et soudain des sommes, difficiles à retenir, apparaissent dans les plans de soutien, les plans de relance, les achats de vaccins. Comme sorti de nulle part. Sans pour autant que l’éducation, la santé, la culture, le social, l’habitat, ne voient quoi que ce soit de nouveau apparaître. Seul le financement de l’urgence compte, enfin, si nous n’écoutons pas ceux qui parlent d’effacer la dette de la crise sanitaire. Notre économie est plus spéculative que réelle. Le goût de l’argent, l’argent roi, l’argent maître, l’argent comptable, l’argent avant tout, le profit à tout prix tuent ?

- La valeur de la vie :

Nous entendons tous les jours que la santé coûte trop cher, c’est la même chose pour l’éducation, la culture, le social, les retraites, à croire que la valeur de la vie n’est que comptable. Être malade, avoir besoin d’aide ne sont pas des choix. Vivre dans une société harmonieuse n’est-ce pas construire un contrat social qui associe chacun en lui permettant de trouver sa place, dans la dignité, l’estime de soi, le respect de chacun ? La société sans contrat social ni partage tue ?

- La valeur des mots : 

Le mot nouveau c’est le confinement, décliné en déconfinement puis en reconfinement. Il s’est accompagné d’un verbiage bloquant et fermé : distanciation sociale, gestes barrières, masques, gel, test positif (qui devient un problème). Il est valorisé par des slogans consensuels « tous anti », présentez-moi qui serait pour, et un slogan qui fera date « vivement qu’on n’entende plus ce message » tout en précisant son auteur « ceci est un message du gouvernement ». Les mots tuent ?

- Quelle image le système nous renvoie t-il :

Serions-nous aptes à voter, mais juste bons à obéir à un mode de décision complètement dérégulé, et des pratiques incompréhensibles, si on en cherche à la fois le sens et la rationalité ? C’est sans doute beaucoup demander mais la vie de la cité ne propose-t-elle pas cet idéal accessible ? L’Etat de droit devenu l’Etat d’Exception (bien qu’il n’ait rien d’exceptionnel à proposer à part des privations), nous infantilise tout en comptant sur nos voix. Ne faut-il pas craindre un absentéisme record au réveil, des choix irrationnels et totalitaires, devenus des somnambules déresponsabilisés, des pions domptés, des êtres dressés à obéir sans réfléchir. L’absence de conscience dans un système sclérosé tue ?

- Le monde d'après :

Cette idée fleurissait déjà début 2020 avec tous les fantasmes possibles. Personne ne voyait, personne n’a vu, personne ne voit, ou ne veut voir, à quel point cette crise sanitaire est le fruit d’une crise globale, mettant à nu l’état du monde où nous vivons. Il faudrait tout repenser, mais nos systèmes vieux et grippés (désolé du mot) sont-ils capables de se réinventer ? La peur du changement tue ?

- La fin d'un monde :

Nous vivons la fin d’un monde, et ce qui émergera peut nous surprendre et ne pas être adapté si nous continuons à nous enfermer dans des vieux schémas. Notre démocratie est confinée depuis un bon moment. Nombreuses sont les vies guidées par les habitudes et l’automatisme. Le monde va mal et cette crise sanitaire le révèle de façon à la fois délicieuse et maligne tout autant que de façon cruelle et cinglante. Soit nous retroussons nos manches, soit nous vivrons une vie à la chinoise sans âme faite de renoncements successifs, devenant des sortes d’hommes machines, à code barre et à puce, traçables et manipulables. Le confinement, l’enfermement, l’égoïsme, la peur, la sclérose tuent ?

Nous ne sommes pas sortis de cette crise sanitaire à laquelle personne ne s’était préparé. Si nous en sortons comme nous y sommes entrés et comme nous la traversons actuellement, la prochaine sera pire et nos vies connaitront de nouvelles dégradations. Les élites sont aux abonnés absents, est-ce le fruit d’une défiance, sont-elles asséchées ? Les philosophes sont confidentiels, la pensée serait-elle une injure pour celles et ceux qui l’expriment ? L’intellectuel serait-il mal vu ? Nous ne savons plus qui nous sommes nous-même, premier de cordée, premier de corvée, si nous devons traverser la rue, si nous devons accepter la 5G ou rester Amish, si nous faisons partie de ceux qui ne sont rien, si nous devons nous enfermer dans les commémorations du passé – au risque de devenir ou rester invisibles – empêchant de vivre nous-même en héros. Nous ne savons plus si nous avons encore le droit de discuter des ordres incohérents, d’oser critiquer l’irrationnel, de refuser d’être dominé sans raison.

Il est grand temps de nous élever plutôt que de nous rabaisser voire de nous rabaisser nous-même de façon inconsciente. Cette épidémie est l’occasion immense de reprendre nos destins en main, individuellement et collectivement, tant à l’échelle personnelle qu’à celle des Nations. La France, pays des Lumières et de la Révolution Française a certainement beaucoup mieux que la Chine à proposer. Nous évoquions si souvent la fin du monde, son effondrement, certains parlaient de complots, et nous voici confrontés à la liberté de choisir un autre monde ! Nous pouvons choisir la vie, la mort attendra, construire un monde au service de la vie !

Bruno Lonchampt – citoyen – 24 janvier 2021

Qui a écrit : « Pourquoi dépense-t-on chaque jour des millions à la guerre, et n’y a-t-il pas un sou disponible pour la médecine, les artistes et les pauvres ? ». C’est Anne Frank, mercredi 3 mai 1944.

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