Faux départ...

Des années que je n'avais pas bougé, que je n'avais pas quitté ma petite pièce, mes habitudes, ma lassitude aussi... Toutes ces journées semblables, enfilées sur mon fil de vie, comme des perles, de la même couleur monotone, depuis... Catherine est partie il y a dix ans. Partie, comme ça, d'un coup, d'une longue maladie comme mon fils l'avait écrit dans l'avis de décès.

J'y ai vraiment cru. Tout était prêt. Je m'en faisais une joie, mêlée d'inquiétude bien sûr.

Des années que je n'avais pas bougé, que je n'avais pas quitté ma petite pièce, mes habitudes, ma lassitude aussi... Toutes ces journées semblables, enfilées sur mon fil de vie, comme des perles, de la même couleur monotone, depuis.....Catherine est partie il y a dix ans. Partie, comme ça, d'un coup, d'une longue maladie comme mon fils l'avait écrit dans l'avis de décès. Tu parles d'une longue maladie, six mois et ..Pfuitt! Plus personne....Le crabe ouais, autant appeler les saloperies par leur nom. Ça ne change rien au manque.

C'était pour me préserver, par respect pour Maman m'avait il expliqué. "Oh et puis, et puis, ce sont les conventions. Tu ne vas pas commencer à râler pour un oui, pour un non". Bref, je crois que l'éloignement a commencé comme ça, pour un encadré dans un journal, que seuls les voisins âgés les plus proches allaient lire.

Terrible, ces rancœurs qui naissent d'un désaccord futile, et qui se nourrissent du temps qui passe, pour arriver à un point de non retour. Bon, certes, cette incompréhension ne s'est pas manifestée de suite mais, quand j'y pense, cet accrochage a sonné le début de la fin. Et le début de la faim... La faim de le voir, la faim de partager, la faim de comprendre comment, pourquoi ; est ce que les membres d'une même famille ont obligation de rester soudés, à vie, quoi qu'il arrive. Est ce que le fait d'être veuf devait m'assurer "tous risques" contre la nature humaine ? Et même si ça fait mal !

Le temps passe, les temps changent. Déjà, avant le décès de Catherine, les relations s'étaient distendues, les visites plus rares, les échanges conventionnels. Mais nous étions deux, soudés, complices, un couple. Plus commode pour se raconter des histoires, faire comme si, se consoler dans le déni. Toujours est il que désormais, je n'avais plus droit qu'à Noël et éventuellement, une journée l'été, car j'avais la chance de me trouver sur l'itinéraire des vacances. Il aurait pu me mentir, me raconter qu'ils partaient autre part... Sinon, inlassablement, une fois tous les deux mois, j'utilisais le téléphone, je m'accrochais à un fil, ce fil de conversation qui n'en était pas une. Toujours les mêmes mots, simples, rapides, vides de sens. Même plus je t'aime. Un je t'embrasse suffisait amplement.

Jamais je n'avais pu imaginer me sentir seul. Avec le recul, je me dis que je l'ai peut être mérité à trop jouer les fanfarons, à force de me persuader que je n'avais besoin de personne; même pas peur ! J'ai beau croiser les voisins, regarder des conneries à la télé, naviguer sur les souvenirs des jours heureux, que dalle ! Impossible de lire plus de dix pages d'affilée, ça finit par m'emmerder, à se demander comment j'ai pu dévorer ces linéaires de bouquins, un mur entier. De drôles d'idées me passent par la tête. Régulièrement. Drôles d'idées... Vous voyez ce que je veux dire. Eh ben non, même ça, ça m'emmerde. je me laisse porter, ne décide de rien. J'attends demain. Et puis après demain... Et puis...

La longue route, rectiligne, dans le désert... La chaleur... La poussière, sèche... La pénombre... Les silhouettes, au loin...

... Elles sont là, autour de moi. Un voyage ?... Le Voyage...

Tout organisé, rien à faire, juste me laisser faire. En fait, ça s'est décidé tellement rapidement, que j'obtempère. De toute façon, je comprends que tout est déjà acté. C'est maintenant ou jamais ! : "Allez Monsieur Mislat, on ne vous laisse pas le choix, ç'est pour votre bien, vous ne pouvez pas rester comme ça, faites nous confiance, ça va bien se passer, et puis vous allez être content de revenir, après".

Et finalement, je me suis convaincu que c'était une bonne chose, une occasion de sortir de mon trou, de voir d'autres têtes, de m'échapper. Oui, une petite bouffée d'enthousiasme, ce sentiment qui ne m'avait plus effleuré depuis, depuis dix ans... Surprise ! Michel (mon fils) m'a appelé. Il était au courant, voulait me rassurer sur cet évènement extraordinaire, et me dire qu'il pensait bien à moi, et qu'il était certain que tout irait bien, et qu'il viendrait me voir à mon retour, et que... Incroyable !

Dix heures tapantes. Voiture individuelle, uniformes repassés, impeccables. Tout ça pour moi. La classe. Je serrais ma petite valise. J'avais le sentiment d'avoir rajeuni de soixante ans et de partir en colonie de vacances. C'est bête, je n'ai jamais mis les pieds en colonie. En fait je n'ai jamais voyagé. Enfin jamais plus loin que les cinquante kilomètres me séparant de la ferme de mon cousin. Et il est mort depuis vingt ans ! C'est dire si j'étais ému, et anxieux.

Au bout de dix minutes, je me suis senti la tête qui tournait, comme si j'avais abusé du petit "côte du Rhône" qu'on se buvait le Dimanche avec Catherine.  Nous n'étions pas Dimanche et Catherine n'était pas avec moi... Non... Juste le plein de lumière, de voitures, de bruit. La Ville ! Mais bon, j'y allais serein, je n'allais pas me dégonfler juste avant le départ...

Vraiment du personnel gentil, attentif. Et que je t'ouvre la grande porte vitrée, et que je te porte la valise. Pareil pour les papiers, on s'en occupe. Soulagé. J'aurai pas su quoi faire, quoi remplir, déjà que chez moi j'avais du mal. Ils n'allaient pas me lâcher avant le départ." Vous en faites pas, on vous accompagne jusqu'au bout, Monsieur Mislat".

Un vrai V.I.P! Incroyable ! On m'a installé, réglé le dossier, pourtant je n'étais pas le seul, il y avait du monde qui allait venait, un petit sourire en passant. J'étais prêt. Prêt pour le décollage. Prêt pour le départ. Tout allait bien se dérouler, en tout cas, c'était bien parti pour. J'ai pensé à Elle. Et naïvement, je me suis persuadé qu'on allait se retrouver, un jour, ou l'autre... Et je me suis endormi, détendu, calme et détaché de tout, sous son regard bienveillant.

Ce sont les petites leds vertes et rouges qui m'ont réveillé. J'étais allongé. En pyjama ! Bip !.. Bip!.. Merde ! J'étais pas parti. Toujours là. Et ce médecin avec son sourire qui est venu m'annoncer que j'avais de la chance, que l'infection était repartie aussi vite qu'elle était venue. Incroyable ! "On vous garde encore une dizaine de jours et vous pouvez repartir chez vous. Vous êtes costaud Monsieur Mislat, vous allez nous faire un centenaire"

Non mais quel con !

J'y ai vraiment cru. J'étais prêt. Je m'en faisais une joie...

C'est ce qui pouvait m'arriver de mieux, rien à décider, rien à faire, juste laisser cette saloperie de virus faire ses petites affaires. Partir, revoir Catherine, une autre vie... Pas celle là, seul, coincé dans la petite chambre minable de cet EHPAD, au bout du monde.............. Tu parles d'un voyage !

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