Un jour de plus...

TRAJECTOIRES: Des tranches de vie banales....Ou pas!!

Un jour de plus. La porte qui grince m'annonce que j'ai tenu un jour de plus. Il est six heures précises et Nicole fait son entrée, radieuse comme à son habitude: "Est ce que Monsieur a bien dormi? Est ce que Monsieur est de bonne humeur?". Elle me fait rire à m'appeler Monsieur tous les matins. Elle m'effleure la main en allant ouvrir les rideaux de la chambre. Il fait nuit. Elle s'assied sur le bord du lit et me tend le thermomètre, laissant tomber le Monsieur: "Allez Louis, température!"

Température, puis tension, puis respiration, puis cachets, puis piqures, puis... Un jour de plus, est ce vraiment une victoire? La seule victoire serait d'enfin sortir de ces quatre murs, de terrasser une bonne fois pour toute cette saloperie qui me colle au lit depuis un an. Une victoire? Une injustice oui!

J'étouffe. Ça a commencé il y a quinze mois, pendant un match de foot. On jouait contre Istres. On leur avait déjà mis deux buts dans la vue. Un beau match. Restait vingt minutes de jeu quand je suis tombé. Souffle coupé, les voies respiratoires bloquées. L'air, il s'est retrouvé tel un hooligan à l'entrée du Parc des Princes: Impossibilité totale de rentrer. J'ai repris mes esprits dans le fourgon du SMUR, un masque à oxygène sur la figure et deux gars affolés qui me lorgnaient comme si j'étais mort. le soir même, je réintégrais mes pénates comme si de rien n'était, avec cependant, ordre de consulter un spécialiste. Un pneumologue. Rien que le nom, ça ne m'a pas trop plu. Je n'avais pas tort. J'ai été le voir le pneumologue, puis un deuxième, et un troisième! A chaque fois le même cirque, les mêmes questions, les mêmes réponses. le cérémonial de la cabine en verre, pareil qu'un sous marin, à part la vue. A la place des mérous, t'as un type en blanc qui te dit de souffler, d'arrêter, de souffler, d'arrêter....Faut savoir ce qu'il veut! Tout ça pour rien...J'ai encore eu trois alertes, puis le mal, l'oppression est devenue de plus en plus présente. Plus le choix. Marseille, hôpital de la Timone. Sur le coup je me suis dit, là au moins, ils vont trouver ce que j'ai. Question de jours, au pire de semaines. Quand je vois où j'en suis, allongé, aussi alerte qu'un légume, branché non stop à ce qui se fait de mieux en appareillage de respiration artificielle.

Ah ça, pour trouver, ils ont trouvé. Trop forts. Ils m'ont déniché je ne sais quelle maladie extrêmement rare, le modèle mortel à plus ou moins longue échéance. Alors j'attends. J'attends qu'un donneur potentiel se décide à mourir pour me faire plaisir. Mais celui là, il n'a toujours pas pris sa décision. Remarquez, à sa place, je ne me précipiterais pas non plus.

Nicole a terminé ses tortures matinales et me quitte en me soufflant un baiser de la paume de sa main. De mon bras valide, j'allume la télé en attendant Mireille. Mireille, c'est le petit déjeuner. Je zappe des dessins animés aux news américaines en passant par des clips, toujours les mêmes. Je somnole et m'échappe de mon univers blanc glacial. C'est le weekend, nous roulons dans la campagne avec Lucile, Jean, Renaud et Camille. Il fait beau et nous rions à gorge déployée, dès que l'un d'entre nous sort une bêtise. Nous avons du avaler dix kilomètres et nous rentrons chez moi. La piscine nous attend. Rafraichi, je m'allonge dans l'herbe. Lucile vient à mes cotés et m'embrasse tendrement la joue. Je ferme les yeux et me laisse chauffer au soleil. Douceur et farniente...

La secousse me réveille complètement. Le visage de Lucile s'est métamorphosé en Mireille qui me tend mon bol de chocolat chaud:" Salut Louis, ça ira, besoin de rien d'autre?" Si je n'ai besoin de rien d'autre, tu rigoles!! J'ai besoin de courir, sauter, crier, pleurer aussi. Parfois je sens que je me laisse aller, que je me déshumanise complet. Je vais bientôt ressembler à un mannequin sans vie, juste un corps malade, sans plus rien dedans; que la mort qui investit les lieux. Pourquoi? Pourquoi cette épreuve pour moi, pour ma famille? je suis la partie visible de l'iceberg, la première victime. mais je pense aussi à ma famille démolie, mes amis atterrés. Le hasard, partial et tyrannique m'a choisit moi, sportif, gai, qui ne fume ni ne boit et qui espère (ou espérait) vivre encore et encore.

J'avale mon chocolat, aussi fade que le temps qui passe. J'adorais manger du chocolat devant un bon film à la télé. C'était un plaisir que je me serai volontiers accordé non stop. Aujourd'hui, j'ai le chocolat, j'ai la télé. Je n'ai plus que le chocolat et la télé!! Même la lecture n'arrive plus à me faire décoller. Une dizaine de pages et je m'écrase lamentablement sur mon lit en fer, la peur au ventre. Ma vie est foutue, je le sens bien. Même si mes visiteurs se font un devoir de ne pas quitter leurs faux sourires durant la durée réglementaire. Même si les infirmières, les médecins me mentent sans arrêt, même si mes copains et Lucile me font miroiter de super projets dans un avenir proche, même si je me raconte des histoires... 

Je ne vaux pas plus qu'un vieux machin rouillé, un outil qui a fait son temps, un truc que personne n'arrive à réparer. Inutile, bon à jeter.

Mireille vient de débarrasser mon plateau et je sais que la prochaine visite aura lieu à onze heures. Trois plombes à attendre tout seul, avec le bruit de la rue en fond sonore, les vivants, là bas dehors, qui crient, klaxonnent, se stressent à qui mieux mieux. S'ils savaient. S'ils pouvaient apprécier leur chance d'avoir tiré le bon numéro, d'être valides et autonomes...

Le repas de midi s'achève. J'en ai laissé plus de la moitié au grand dam de Sylvette, l'aide soignante de treize heures. Désolé, j'avais meilleur appétit avant, quand j'étais libre et sain. Je peux même dire que j'étais un gourmand. Alors trois patates dans un litre d'eau ont du mal à concurrencer les plats dignes de ce nom. J'oublie les réprimandes de Sylvette et me nourris de mes souvenirs d'anniversaires et de Noëls. Nous ne nous retrouvions jamais moins de quinze à table, parents, enfants, les premiers faisant souvent plus de bruit que les seconds. Quel bazar!! J'en souris encore....J'en souris à pleurer et laisse couler les gouttes salées le long de mes joues, sans bruit. Comme tous les après midi, j'ai tout mon temps pour sangloter sans déranger personne. Il n'y a que mon ami le piaf qui partage mes lamentations, vers quinze heures, quand il vient se dorer au soleil tout contre la vitre. Alors je lui parle doucement pour ne pas l'effrayer. Je me raconte et peut être s'en va t il là haut, rendre compte de mon désarroi, à je ne sais qui, je ne sais quoi, qui pourrait être responsable de ce que je vis. Dieu, Diable, en tout cas un à qui je n'ai pas plu,qui m'en veut de je ne sais quelle faute commise. Peut être? Une punition. J'ai été retenu et je paie pour tous les autres, les pêcheurs devant l’éternel. Promis, on arrête là et j'irai à la messe, je brulerai des cierges, je ferai tout ce qui est possible. Je veux sortir, je veux marcher, vivre et respirer. Non, je ne vais pas me laisser faire, je vais lutter, me battre, jour après jour. Je vais gagner cette guerre débile.

Je sèche mon visage inondé, juste avant l'arrivée de Véro pour le repas du soir:

" Salut Véro

- Bonsoir Louis. Eh ça a l'air d'aller aujourd'hui?

- Ouais, et ça va aller de mieux en mieux. Au fait, c'est ok pour demain?

- Oui bien sûr, ne t'inquiète pas. Mais ce soir, il faut manger, sinon..."

Ma détermination est plus forte que le bouillon infâme que j'avale d'un trait, négligeant le petit haut le cœur habituel. Je m'allonge, remonte le drap et m'endors, optimiste et volontaire. Demain, ils seront tous là, ensemble, ma famille, mes amis, Lucile, Nicole, Mireille, Sylvette,Véronique, tous réunis, à la même heure. Demain, un jour de plus, mais pas n'importe lequel.

Demain, mon anniversaire.

Demain, je passe à deux chiffres.

Demain, j'ai dix ans!!

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