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Billet de blog 28 nov. 2022

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Retour à la terre...

Deux jours que j'ai débarqué. Un joli bourg comme on dit par ici. Calme, propre, austère. Il va falloir se préparer pour l'hiver...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

   J'avance d'un pas lent au hasard des ruelles silencieuses, délectation de déambuler dans ces voies tranquilles, tranquille... Marcher sereinement, sans avoir à jeter un petit coup d’œil derrière, devancer les arrières pensées que mon passage pourrait distiller, de ci de là. Calme plat jusqu'à l'oasis de vie : Le bar tabac. Du coup je me cale bien au fond sous la véranda du bistrot, le dos collé au mur.

Deux jours que j'ai débarqué. Un joli bourg comme on dit par ici. Calme, propre, austère. Il va falloir se préparer pour l'hiver, enfin, s'il se décide à venir jouer sa partition. Quatre saisons, quatre saisons !! Ce n'est pas gagné cette année. Et je ne suis pas le seul à le constater. Soixante dix pour cent des palabres de la terrasse tourne autour de ce sujet, le temps de parole restant, imparti à un parti : Les immigrés, contre ; le pouvoir d'achat, pour. Le tout ponctué de "salut Gérard", "salut Bertrand" etc etc. Bref, tous les locaux y ont droit. Je dois être transparent, ou plutôt, étranger. Potentiellement malvenu.

Personne ne m'a salué, malgré mon bonjour jovial et pacifique. Je souffle sur mon café, en retard sur le timing. Le ballon de blanc représente la majorité, non silencieuse, des autochtones présents à cette heure que l'on peut encore qualifier de matinale. Mais où sont les femmes ??? Comme le déplorait Patrick Juvet... Ah, les us et coutumes de nos belles régions qui ont du talent....

Une nouvelle aventure, un nouveau voyage dans les entrailles de cette France unique, et multiple au gré des régions traversées. Je lis dans les regards furtifs et fortement inamicaux que là, ça sent le lourd. Et comme pour confirmer ma première impression, j'entends chuchoter le mot caravane. Nous y voilà. Le cœur du malaise. Un grand classique. Particulièrement dans un bled où il n'y a aucun camping et où les seuls touristes sont ceux qui se sont perdus ; qui l'ont cherché en fait !! Alors oui, des nomades dans le coin, ça va pas le faire.

"Mais alors pas du tout !" renchérit un certain Jean-Michel. Une âme de leader, apparemment. Je quitte la table, histoire de les laisser monter la mayonnaise entre connaisseurs. On va se revoir, c'est une évidence. Sans trainer cette fois, j'enfile la Grand rue. En fait la départementale qui traverse le village, la rue des commerces. Trois précisément :  Épicerie/boulangerie/boucherie, boutique de vêtements et...Armurerie/quincaillerie. Bienvenue et bonne chasse !! Allez respire, tu es à la campagne, l'air pur, le calme....

Dix petites minutes d'un pas alerte et retour au campement : Debriefing sur mon petit carnet. Je m'étais promis de ne plus employer ce mot. Adieu désormais tous les openspace, RH, brainstorming, feedback, tous ces idiomes incongrus dans cet espace verdoyant. Toute cette panoplie verbeuse de l'élite, celle qui décide, celle qui compte. Tous ces petits maillons qui forment la chaîne qu'on nous accroche autour du cou, au final. Un petit boulot, un petit dodo, un petit horizon....Et nos airs supérieurs d'urbains, éduqués, cultivés, individualistes. Loin des ploucs... 

  J'ai franchi le pas. Tout lâché : Les deux heures de transport quotidiennes, les fumées tueuses, les voisins aigris, les corvées de caddies dans des allées surpeuplées et aveuglantes, les situations professionnelles, tous ces mirages de la vie moderne. Le luxe et le cafard.... Nous allons tenter l'Amour et le Hasard.... Marie doit me rejoindre d'ici deux mois, grand max.

Un hectare. L'investissement de nos économies communes. Permaculture, sculpture, bijoux, écriture. Juste le besoin de vivre pleinement, de donner un sens à notre passage sur terre, fuir le modèle morne et ankylosant. Un vrai projet !! Illusoire peut être. Égoïste, sûrement. Perdu d'avance, je ne sais pas. Tenir bon, faire la nique à tous ces septuagénaires aux manettes, les traitres, ceux là même qui à défaut de révolution sont partis élever des chèvres sur le Larzac. Six mois de gilets de laine, et retour pour cinquante ans de costumes cravates sombres comme leur conscience.

Hervé, le fils du propriétaire, m'avait vanté les charmes de l'endroit. Il avait quitté les lieux à une époque où la préférence était aux meubles plastiques, aux logements cubiques. A la condition sine qua non de migrer vers la ville et ses usines. Au début de son exode, il s'était laissé tenter par le retour au pays, le temps des congés, puis avait pris goût aux villages vacances, plus adaptés aux ados. Et puis les tarifs, la boite prenait soin de ses salariés, de la nécessaire cohésion de sa main d’œuvre. Tu ouvrais les volets du bungalow, et tu restais en terrain connu. Papotage avec ton voisin, collègue de chaine. Créer du lien et de la bonne humeur. L'esprit d'entreprise. Et puis les apéros.... les concours... les spectacles... Tout ça....

Hervé, honnêtement, m'avait également fait survoler l'envers du décor : "Tu sais, je t'avoue que je suis un peu parti à cause de ces cons !! " Traduire, les trognes que j'avais croisées au troquet. Les indigènes, les villageois de souche. Appellation d'origine contrôlée. Peu contrôlables les soirs de cuite m'avait affirmé Hervé. Un jour sur deux, avait il précisé. Et le weekend. Et la colère de ne pas avoir pu mettre la main sur cette parcelle, littéralement propriété du village. Un scandale qu'elle tombe aux mains d'un étranger. Même Français.

D'où l'état de la masure et la nécessité de se loger en caravane le temps des travaux urgents. D'où l'accueil chaleureux de mes nouveaux voisins ...

  Un moteur rageur. Je n'entends même plus les oiseaux gazouiller. Huit heures du matin, je n'avais pas mis le réveil, mais les abrutis qui tournent en rond à l'entrée du chemin le remplacent haut la main. Deux quads. Quatre connards. A peine ai je ouvert la porte, qu'ils s'évaporent non sans hisser dans la fumée de leurs engins, quatre majeurs, bien tendus, bien significatifs. Cinq jours....Ils ne perdent pas de temps. Si j'étais optimiste, je pencherais pour des gamins qui n'ont rien d'autre à foutre que d'emmerder le monde. Je ne suis pas optimiste....

Et mon intuition a toujours été une parfaite alliée. Preuve en image à mon arrivée au tabac. Les deux machines infernales sont au repos, silencieuses, sous l’œil attendri de leurs propriétaires. Je reconnais Jean-Michel, le grand manitou. Gérard, sans aucun doute le second couteau, qu'il porte à la ceinture d'ailleurs ; un gros couteau ! Et je n'ai pas encore été présenté aux deux autres, qui arborent la même tête de...de...enfin, bien rougeauds !! Le grand air de la campagne, certainement...

Le silence est d'or dit-on ? Là, il est légèrement flippant. Bon, eh bien je vais boire un café, la table du fond est libre. Comme quoi les habitudes s'installent vite, peut être pour se rassurer, se sentir à l'aise. Mon rythme respiratoire reprend sa vitesse de croisière, mes muscles se détendent, et les conversations emplissent à nouveau l'espace. Coooool !! La tranquillité est un état éphémère. Donc qui se volatilise rapidement. Les 4x4 ont déboulé dans une imitation parfaite d'une intervention du GIGN. Les mêmes silhouettes, les mêmes treillis, fusils sur l'épaule. Et cris guerriers pour parfaire le tableau et tenir sa réputation. Ils sont tous sur la terrasse et entament leur spectacle. Un texte percutant, fort, indigeste. Et merveilleusement choisi : Chevelu, romano, parisien, envahisseur, voir sa gueule, pas rester longtemps, couilles, pédé....Et des rires, gras, bêtes, déprimants...

Que faire ? Pas le temps de répondre à la question. Une espèce de nabot, tout mistoulinet sous son énorme bonnet Nike, vient de me désigner du bout de son canon. Il me met carrément en joue !! Et se retourne aussitôt vers les autres dans un éclat de rire débile. Je bondis instinctivement en position debout, le dos collé au mur. Finalement, cette table n'était pas vraiment la meilleure place, stratégiquement parlant. Pas chez ces dingues.

  Un grand coup de mou. Je ne veux pas appeler Marie. Pas ce soir. J'ai peur. Peur de ne pas avoir fait le bon choix. Toute la semaine, depuis l'incident du bar, ce face à face avec ces gens, ces demis tarés, je doute. Des tas d'images me prennent la tête, annihilent mon énergie, pourrissent nos rêves. Je passe de Délivrance aux articles de fait divers, plus sordides les uns que les autres ;  des querelles de voisins, vendettas centenaires, aux lynchages sud étasuniens du siècle dernier. Comment est ce possible ?

Vu le degré d'agressivité, je crains de ne de pouvoir renverser la vapeur, réussir à les amadouer. Je m'installe ici, pour échapper à ce monde cinglé, cet urbanisme sous tension constante, ce système qui asservit les citoyens à la crainte du lendemain ;  l'égoïsme, le rejet de l'autre, la disparition de la bienveillance, du vivre ensemble. Des humains cassés, bousillés, perdus...Il est où l'espoir, si je retrouve la même désespérance, les mêmes travers, le même schéma détraqué ?

Mon rêve de partage, de lenteur, d’authenticité va se disloquer contre ce nid de fachos. Fâchés, mais de quoi ? Dépité. j'ai cru en ces nouveaux paradis, peuplés de jeunes néo ruraux, de gens cools. Ces reportages, ces bouquins, ces témoignages enthousiastes, les scénarios réconfortants, de se dire non, tout n'est pas foutu. La confiance en l'espèce humaine. Raté !!

La propagande tentaculaire a maillé le territoire jusque dans les moindres recoins. L'atmosphère totalitaire, de plus en plus irrespirable, s'est propagée, empoisonnant les esprits, au plus profond des campagnes, loin des turpitudes et excès des métropoles déshumanisées.

Je m'allonge, le casque sur les oreilles, calmé par la voix de Manset : " Mais où sont passées, les lumières qui nous guidaient ? "  Cela s'appelle remuer le couteau dans la plaie...

Un mois déjà et aucune amélioration. Mon rendez-vous à la Mairie n'a pas contribué à trouver un terrain d'entente, pas l'once d'un traité de paix en vue :

" Personne ne vous retient, et d'après mes informations, aucun délit n'a été commis sur la commune. Vous savez, Chauviré-le-Vieil est un village tranquille, accueillant à qui sait s'adapter. Et je vous souhaite sincèrement la bienvenue. Bonne journée Monsieur le Parisien..."  Et cet enfoiré de Maire, accessoirement cousin du fameux Jean-Michel, de me tendre une main molle accompagné d'un rictus explicite...

Je tente de préserver Marie, impatiente plus plus, dans le même état qu'une fillette la veille de Noël. Elle arrive Lundi. Mensonges, non ; mais omission à plein tube. Je ne me reconnais plus. Mon calme légendaire s’émiette au fil des semaines. J'explose pour un rien. Un jeter d'outil par ci, un coup de pied dans les clôtures par là. Tous les jours, ces emmerdeurs viennent chasser sur les terres, de plus en plus près de la maison, de plus en plus menaçants...                              J'ai acheté un fusil. N'importe quoi !!!

  Dimanche matin. J'ai attaqué tôt. Plusieurs arbres à couper. La brume a décidé de faire la grasse mat' malgré le raffut de la tronçonneuse. Allez, dix minutes de répit. J'ouvre le thermos. La fumée du café se fond dans le brouillard, mais l'odeur me confirme la température idéale du breuvage. Une petite clope complète cette pause silencieuse...De courte durée !!

Ils sont là. Les véhicules se sont garés en bordure du chemin. Juste avant l'entrée. Les premiers coups de feu invisibles claquent dans l'humidité. J'entends les bottes fouler les hautes herbes, je les écoute s'approcher, rire, roter, sortir leurs conneries insupportables. Un aller retour à la caravane et je me plante au milieu, immobile, carabine en main. Merde !! Mais on est où là ? Et on fait quoi ? Ils avancent toujours, libérant des cartouches dans tous les sens, cachés par la brouillasse. Les noms d'oiseaux fusent, de part et d'autre, rebondissants dans l'air opaque. Que ça s'arrête !!!

 ARRÊTEZ ! ARRÊTEZ CA !!

                                                                                                                                                                                                                                                               ...La brume s'est enfin levée sur Chauviré-le-Vieil ce dimanche midi. Le Maréchal des logis Dermont se frotte machinalement le menton, accroupi au dessus d'un corps ensanglanté. Il se relève impassible vers le brigadier posté derrière lui, képi relevé, le visage pale. Bon vous notez Giraud: " Premières constatations, homme, entre trente et quarante ans, non identifié, impact au visage, à priori cartouche de calibre douze. Forte présomption d'accident de chasse...."

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