fêlure...

Si j'avais su...

Mais qu'est ce que j'ai fait?... Comment?... Comment en arriver là?

C'était il y a un mois déjà. C'est long un mois. Ça n'a duré que quelques minutes et c'est court quelques minutes. Et ma vie. J'ai le sentiment que ma vie va durer, peser, se traîner en longueur, gâchée par cet instant fatidique, ces secondes ineffaçables, à jamais...Et ma fille, mon petit trésor, elle va comprendre quoi, avec un père sous calmants, un modèle qui ne fait que pleurer à longueur de temps, au mieux qui dort, droit devant l'écran éteint, sur le canapé du salon.  

Je suis rentré à la maison, comme d'habitude, même pression sur la poignée de la porte, Caroline m'attendait, bras croisés sur la poitrine, traits accusateurs sur le visage... Elle savait?... Déjà?... On l'avait prévenue, avant que j'arrive? Les salauds! Ils allaient me lâcher, ouais, toute l'équipe, tous, même les meilleurs potes.

Aussitôt passé le seuil, son regard s'était posé sur la manche de mon blouson. Dix secondes. Elle releva la tête: "C'est du sang.....Mais répond, c'est du sang!!" Un mélange d'horreur, de dégout, de dédain. Jamais, en aucune circonstance je n'avais croisé ces yeux. Elle aussi, elle allait me lâcher, me maudire, me mépriser. Je l'avais prévenue, elle savait que j'allais découcher pendant deux nuit. Ce n'était pas la première fois, elle connaissait mes activités, les contraintes, les urgences. Elle n'était pas jalouse, méfiante, jamais de soupçons de cet acabit. Alors, pourquoi cette réaction, cette froideur... Elle savait! Et alors, j'étais devenu un monstre, comme ça, en un clin d’œil? Oh, mais dis donc, tu le sais ce que je fais, tout le monde le sait, non? Et jusqu'à présent, y'a pas grand monde que ça dérange. Alors!!!

Lola, ma petite Lola, elle a surgit au détour du couloir, son sourire édenté en avant. Papaaa!. Stoppée net par Caroline qui l'a fermement rabattue et maintenue derrière son dos. Qui l'a ôtée de ma vue, qui l'a coupée dans son élan. Privé de mon embrassade du soir, la punition que dis je, le châtiment. Ma fille, mon petit amour, mon soutien pour tenir, ne jamais faiblir. Ma petite lumière, toujours là pour les jours les plus sombres, ces moments de doute, de plus en plus nombreux... Ses pleurs se déclenchèrent aussitôt, bien sûr. Que pouvait elle comprendre? Que pouvait elle savoir du sang sur ma manche? que pouvait elle....?

Ma vie se déroulait, ouais, comme un tapis dont on voyait apparaître les motifs au fur et à mesure. Motifs identiques à chaque coup de pied donné pour avancer. Ni mieux ni moins bien qu'une autre vie. La mienne... Choisie?.. Pas sûr! Véritablement, je n'avais eu la vocation pour aucun métier. Arrivé en troisième, toujours aucune illumination, aucune velléité à être ci ou ça. Le désert. Et vu mon quartier, c'est vite devenu le désert des barbares. Tourne, vire, fume, sois le plus malin, montre tes muscles et surtout....Ne pense pas. Ne cherche pas. Y'a rien pour toi!

C'est Caroline qui a bloqué le tapis avant que je me prenne les pieds dedans. Avant que je ne trébuche....Définitivement. Caro, celle qui mettait en rayon les bières et autres sodas que nous piquions à la supérette du coin. On y passait tous les jours, alors, forcément, ça crée des liens. Et puis, les liens se confirment, s'intensifient, et puis, les sentiments, la cohabitation. La vie de couple. Le petit bonheur qui chasse la rage, enfin. le jour se lève.

Le jour se levait à peine, elle s'était assise sur le lit, brandissant son petit tube plastique sous mon nez. "Regarde, Eric, oh la la, tu as vu?". Ça pour voir, j'avais vu: Rouge! Un gros signe +, plus rouge que rouge. Pas de doute possible. Nous allions être trois. Une famille. Notre famille. Ma famille. Finie l'adolescence à rallonge, terminé le jeune adulte, un peu irresponsable, je rentrai dans la cour des grands. Père de famille! J'allais leur montrer à mes vieux que je valais mieux que le gamin qu'ils croyaient connaître, j'allais leur prouver qu'on peut élever un enfant autrement qu'en lui foutant des baffes, à tout bout de champs, pour un oui, pour un non, plus souvent un non d'ailleurs. Et même pour rien, parfois. On va s'gêner!

Il y a cinq ans... Nous avions quitté le quartier, on s'était glissé dans la peau du gentil voisin, celui qui dit bonjour, qui ne fait pas de vague. Intégré, bien sage dans son cube, parmi les cubes, les uns sur les autres, comme un légo. On étaient bien. Plutôt bien...Caroline était passée hôtesse de caisse, dans le grand hyper, dans la magnifique galerie marchande, sur le grand boulevard. Et moi, j'avais pu intégrer une formation sans souci. On recrutait dans ce secteur. Un salaire modeste au départ, mais je comptais sur les primes, et jusqu'à maintenant, je peux dire que j'étais pas mal noté. D'après mes supérieurs en tous cas, j'avais de l'avenir, je pouvais espérer des promotions et qui sait, un jour...Enfin, je faisais mon boulot, point final. Nous pensions avoir trouvé notre équilibre, nos boulots, la nounou qui va bien, nos sorties restos ( il y avait un Flunch à deux pas), Caro et sa zumba, moi, mes parties de cartes avec les collègues. Un ronron, un leurre! Nous étions en équilibre. Et je suis tombé le premier. Non, jusque là, tout n'allait pas bien!!

J'ai cassé le contrat; je crois que je n'avais pas les épaules assez larges pour tenir. Ouais, tenir mon rôle de français lambda, la majorité silencieuse comme on nous classe, dans les sondages. J'ai essayé pourtant, tout bien faire, se taire, se contenter de ce qu'on a, rester raisonnable, jusqu'à la fin. En fait, je me suis menti tout seul, j'ai mis en veilleuse mon passé, mes angoisses, mes colères, mon ADN de petit branleur, celui qui ne sert à rien... Celui qui parle avec ses poings, sitôt qu'il est contrarié... Celui qui n'a pas reçu grand chose, en tout cas, pas l'amour. Attention hein, je ne veux pas jouer les victimes, la victime elle est à l'hosto, dans le coma. Un gamin de dix sept ans. Un gosse!! J'ai massacré ce jeune à coups de pieds, de poings tout juste parce qu'il m'a énervé, parce qu'il était là. Parce qu'on étaient plusieurs, saoulés de bière et de virilité mal placée, une meute, des animaux!

 Je ne peux plus regarder les infos, toujours la crainte qu'on en parle. Qu'on en reparle. Encore. Mais qu'est ce qu'ils savent de ma vie? Quelles idées? J'ai jamais été politisé, j'avais jamais mis les pieds dans une manif...Avant. Mais j'ai une fille, une petite fille. Elle a besoin de moi, je veux le meilleur pour elle, je veux qu'elle s'en sorte, je ne peux pas laisser tomber, comme ça, du jour au lendemain. C'est ma gosse. C'est sacré un gosse, on y touche pas! Tout ça, c'est...C'est...Putain de hiérarchie, putains de collègues à la con, on nous pousse à bout, on nous fait croire des balivernes, des conneries quoi! On se monte le bourrichon, et puis c'est vrai, la picole ça n'arrange rien. Mais bon, je voudrais vous y voir! Bouger le cul de son fauteuil et foncer, dans le bruit, la fumée, les cris. Les cris de ce jeune, pratiquement un gamin. Pourquoi il était là, pourquoi j'ai vu trouble, pourquoi ils ne m'ont pas arrêté, pourquoi ils ne m'ont pas dit que c'était qu'un gosse. Pourquoi j'ai frappé, frappé, et encore....Et ce sang, tout ce sang. Jusque sur mon blouson...

Jusqu'à mon blouson, mes insignes, tout, j'ai tout cramé dans la baignoire. Je ne remettrai plus jamais mon uniforme. Je ne serai plus jamais CRS.

Est ce que je réussirai à redevenir un père, un mari, un homme digne de ce nom?

 

 

 

 

 

 

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