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Billet de blog 19 nov. 2021

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Une journée lumineuse!!

la belle journée, mon rayon de soleil, même quand le temps est gris et mes pensées maussades ( Ou le contraire...)

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Samedi !! Je me suis levé tôt, ouais, enfin, comme tous les jours.

  Je me suis levé tôt, oui, mais de bonne humeur. Tout est prêt, tout vérifié, j'ai pensé à tout. J'ai souvent été négligeant jadis, et j'en ai payé les conséquences. Fini cette période. De la rigueur, de l'organisation. Indispensable dans cette nouvelle vie. Comme si je marchais sur un fil, pas le droit de trébucher. Ne pas tomber.....Ne pas sombrer....

  Arriver de bonne heure, disons, à la bonne heure. Et puis le petit rituel. Aller remplir le thermos de café au bar de La Fontaine, échanger deux trois phrases avec Franck, le patron, boire ses mots aussi chauds que son café. Au retour, troquer les petits pains au chocolat avec Mathieu, toujours le premier a avoir installé sa petite remorque....Et le soleil qui se prépare, qui commence à pointer ses timides rayons au dessus des parasols. Décor planté, mise en scène parfaite. (bon, ok, parfois il pleut !!!)

  Le ballet peut démarrer, les premiers figurants s'activent, les voix enjouées des exposants montent en puissance. Top départ !! Action !!! J'attends, assis sur le banc qui jouxte la terrasse encore clairsemée. Michel, le placier, ne va pas tarder à pointer le bout de son nez, et son petit carnet à souches par la même occasion. Nous avons un accord. Ne pas m'installer avant, attendre de ne plus voir son dos, tout au bout de l'allée. Condition impérative pour qu'il ferme les yeux, persuader la ville entière qu'il ne m'a jamais vu. Je fais partie de la danse mais... Incognito. Inconnu. Officiellement.

  Officieusement, je suis finalement, entouré de gens bienveillants, acceptant mon statut à part, mon statut peut être "d'artiste", de mec un peu bizarre mais qui ne cause pas d'embrouilles, qui ne fait pas de vagues. C'est pourquoi j'adore ce jour de marché, cette parenthèse qui me permet de sublimer mon quotidien. Nous ne sommes jamais plus invisibles qu'au milieu de la foule. Paradoxalement, je sais bien que parmi tous ces maraichers, ces bouchers, boulangers et autres travailleurs acharnés, tous ces gens qui se lèvent tôt, oui, certains estiment que ça va bien, les pauvres, les assistés, les qui servent à rien. Mais moi, ils me connaissent, me côtoient chaque semaine, alors, ce n'est pas pareil. Comme dans les usines, les mecs ressassent à longueur de temps les propos racistes assénés dans les médias, mais sont potes avec Karim, Mamadou ou encore Yuan:  "Ah mais eux, ce sont des supers gars, ce n'est pas pareil..."

  Michel s'est éclipsé, je déplie mon petit tabouret en toile, dispose mes cartons, et pose soigneusement mes dessins dessus. Mon stand est prêt. Je m'installe, me roule une petite clope et,  aspire à passer une belle matinée, comme tous les samedis. Acteur et spectateur à la fois. Autant je suis là pour gagner trois sous, autant je me délecte d'observer toutes ces personnes qui vont défiler pendant des heures. Il me reste ça. L'imagination, le pouvoir de (me) raconter des histoires. Chaque individu, suivant ses vêtements, sa façon de se tenir, ses propos, son regard, chacun m'inspire un scénario, un décor, une vie imaginaire...Que je retranscris avec mes pastels. Les mots seraient surement plus explicites, mais....je ne sais pas...trop bien écrire....Et puis, pratique les pastels. Juste une petite boite, ça ne prend pas de place, c'est utilisable partout. Et ça fait un petit cadeau pas cher !! Mon meilleur argument de vente sur le marché. Cinq euros ; dix les plus grands formats, c'est quoi ? C'est quoi pour eux, les clients de Mathieu et son pain bio, leurs fringues toutes neuves, leur air heureux, leur teint halé... Allez, allez, faut que je me calme. Je sais bien qu'ils n'y sont pas forcément pour quelque chose. Ils suivent le mouvement, tirent leur épingle du jeu, le mieux qu'ils peuvent. Après tout, moi aussi, je pense à moi, d'abord !!

  J'exagère ! J'arrive toujours à en vendre au moins un de mes pastels. Et puis je ne demande pas la charité. Peut être qu'ils sont moches après tout. Aussi moches que moi....Ils ne valent rien, voilà, c'est aussi une option. Mes voisins du Samedi me les ont juste achetés pour me faire plaisir, par solidarité, voire par pitié... Et ça y est, ça recommence !! Le moment fatidique ! J'y vais ou j'y vais pas. Je suis juste à coté. Une vingtaine de pas, je m'installe en terrasse, et je me commande un demi. Et un demi. Et un autre, et un autre, et encore....STOP !!!!

  J'ai promis. Avec le peu qu'il me reste, je me dois au moins de garder ma parole. Et le contrôle ! Pour moi, pour les autres, pour, pour... Pourquoi ? Pour ma vie d'hier, pour celle d'aujourd'hui qui stagne lamentablement, malgré tous les efforts que je m'efforce d'accomplir ? Pour ma trajectoire de merde, pour le chemin pourri qu'il me reste encore à parcourir, avec ses chicanes, ses sauts d'obstacles, ses combats de boxe ? C'est quoi le challenge ? Courir un marathon, chaussé de vielles bottes camarguaises trouées ? Alors, tu fais quoi ? T'éteins la lumière ? Rideau ? terminus, tout le monde descend... Enfin...Que toi ?

  "OH!! Vincent, tu rêves ou quoi ?". Ah, le sourire de Pierrot, égal à lui même. Merci à lui, toujours là au bon moment, un antidépresseur ambulant ce mec. Un incontournable du marché. Toujours à me rediriger vers les bonnes pensées, un optimiste, un vrai !! Jamais compris ce qu'il faisait exactement. Optimiste, mais secret. Pas grave, pas besoin de poser des questions. Surtout que quand tu poses des questions, les réponses peuvent se révéler très longues ou très chiantes. Alors, avec Pierrot, on discute, on imagine, on rigole, on partage. On passe un bon moment, pas plus compliqué que ça. Il est partie prenante de mes lumineuses journées du Samedi.

  Ce n'est pas le seul, je discute avec un nombre incroyable de personnes, des riches, des pauvres, des bizarres et même parfois avec des cons. Si si, mais je m'en aperçois un peu tard. Tant pis, l'important c'est de communiquer. Après, on fait sa petite tambouille dans la tête et les neurones font le tri. Il en reste forcément un petit chouïa de bon.

  En attendant, toujours rien vendu ce matin mais j'ai avancé deux trois croquis. Vu que j'ai toute la semaine pour les terminer, je suis serein, malgré un regard toujours inquiet sur les alentours. On ne sait jamais, les Municipaux font parfois le tour et, franchement, je ne tiens vraiment pas à entamer une discussion sur le bien fondé de la patente, du droit à exposer, du droit à la libre installation. Surtout, je vivrai très mal la destruction de mes dessins. Cela est arrivé une fois et m'a couté assez cher. Pas les dessins en soi, mais ma réaction...

  Hors de question de gâcher ces journées de marché. Hors de question de me laisser aller, de m'extraire de cette petite société, qui m'accepte, qui me donne l'humanité nécessaire et légitime que tout être humain est en droit de partager. Merci à eux. J'avance... Comme pour mes pastels, je suis déterminé à tracer de belles lignes, fortes et colorées, me tracer une trajectoire sans bavures, propre et douce. Digne et heureuse. 

  Douze coups. Douze heures... Douce matinée qui appartient désormais au passé. L'effervescence des badauds va céder sa place à celle du démontage, à la ronde des camionnettes. Encore une petite heure et les hommes en jaune fluo vont tout faire disparaître, armés de leurs tuyaux haute pression. Je remballe soigneusement mes "œuvres" et replie précautionneusement mes supports cartonnés. Très important ces cartons. La journée n'est pas finie, une autre activité m'attend. Un grand salut général, quelques tapes sur l'épaule, des "à Samedi !", et ......

  Sac sur le dos, caddie à roulette derrière, tel un chien fidèle, je m'éloigne du brouhaha, des blaguounettes, des rires, de la convivialité. Comme chantait l'autre, je marche seul ! J'ai l'après midi devant moi, ou plus exactement, six, sept heures avant que le ciel ne s’obscurcisse. Ce soir, je déménage...

  Hier, mes ex voisins du dessus ont barricadé la cave que je squattais depuis quinze jours. Rien ne dure...Alors ce soir, il faut que je trouve un endroit, un espace, un refuge assez grand pour pouvoir étaler mes cartons, m'allonger et m'endormir tranquillement, me remémorer cette si belle journée.

J'ai vendu trois dessins... Elle est pas belle la vie ??

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