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Billet de blog 3 oct. 2022

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Après les élections, vers le post-fascisme

Aujourd'hui, en Italie, l'institutionnalisation du fascisme va porter l'agression raciste et patriarcale à un niveau supérieur. Avec cette combinaison du fascisme et de la technocratie, le gouvernement Meloni ne sera probablement pas simplement un gouvernement Draghi plus raciste. Nous verrons dans quelle mesure les alliances internationales, l'Union européenne et la Présidence de la République pourront limiter et contenir les dégâts. 

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L'urgence démocratique dénoncée par Letta, mais qu'il a contribué à créer, et que Conte nie parce qu'il en est le produit, consistera dans cette combinaison du fascisme et de la technocratie - Meloni comme Premier ministre, un cadre de Bankitalia à l'Économie et un technicien post-fasciste à l'Intérieur. Certes, comme il est évident, à moins d'être de mauvaise foi - comme c'est le cas de beaucoup d'éditorialistes et de politiciens du centre au moment de cette reconversion au nouveau souverain - le fascisme aujourd'hui ne se présente pas en marchant au pas de l'oie. Et aucune banalisation à travers les figures de mères, de coiffeuses et de barmaids ne suffira à faire oublier les origines dans MSI de Meloni. Les langages, les stratégies, les moyens de communication ont changé. Cependant, le fond, le cœur, du fascisme était et est toujours là. Aujourd'hui, il existe la possibilité de l'institutionnaliser, de porter l'agression raciste et patriarcale à un niveau supérieur. Nous verrons dans quelle mesure les alliances internationales, l'Union européenne et la Présidence de la République pourront limiter et contenir les dégâts.

Le gouvernement Meloni ne sera probablement pas simplement un gouvernement Draghi plus raciste. Il ressemblera plus au Conte I. Mais ce sera pire. Il n'est pas dans nos intentions de nous aligner sur ceux qui critiquent les Cinq Etoiles de manière classiste et infâme - c'est-à-dire les grands médias de ce pays et divers centristes qui parlent d'un "vote d'échange" entre le revenu de citoyenneté et le vote dans le Sud. Mais parce qu'une opposition à la hauteur du fascisme à venir ne peut pas partir de là. Ou du moins pas en ces termes. Pour le faire tomber le plus vite possible, pour qu'il n'ait pas le temps de rien faire ou presque, il faudrait un large soulèvement dans la rue, en alliance avec ceux qui siègent dans les lieux de représentation. En partie, cela a déjà commencé. Les mouvements féministes, les étudiants, les syndicats, les mouvements sociaux se mobilisent déjà. Après Milan, les rapports sur les assemblées extraordinaires, les piquets de grève et les occupations commencent à se multiplier. Les communiqués produits par ces groupes sont très clairs sur l'intersection de l'oppression de classe, de genre et de race qui deviendra encore plus féroce avec ce gouvernement. Si, en raison de tensions internes à la coalition d'extrême droite, le gouvernement Meloni tombait - avec un parlement hégémonisé par les mêmes forces - il y aurait probablement un autre gouvernement technique qui reporterait le même problème aux prochaines élections. L'extrême droite pourrait en sortir encore plus forte.

Donc, pas d'équivalence entre le néolibéralisme et le fascisme, bien qu’on soit conscients des nombreuses intersections. On peut y contribuer en examinant les mobilisations de ceux qui ont déjà eu des gouvernements d'extrême droite comme le nôtre. Et nous disons cela parce que peut-être que le Conte I n'a pas été perçu comme tel, même par ceux qui s'y sont vigoureusement opposés, si les mesures non universalistes et sélectives du Conte II ont suffi à le faire oublier. Il suffit de parler ou de lire ce que disent les militants qui risquent leur vie dans des contextes qui ne sont pas "simplement néolibéraux" mais ouvertement post-fascistes. Là où les activistes sont tués dans les rues. Comme le Brésil, qui se rend aux urnes ces jours-ci. Et les parallèles entre l'Italie et le Brésil ne manquent pas. Entre autres, il y a des années, en 1977, Guido Carli, dans sa célèbre interview sur le capitalisme italien, parlait de l'Italie comme du Brésil de l'Europe: une richesse potentielle aussi forte que les inégalités qui l'accompagnaient, dans un contexte aux éléments hautement modernisés. Ulrich Beck, plus récemment, a écrit (également de manière discutable) sur la "brésilianisation" du vieux continent, pour décrire l'effondrement de la protection sociale - mais c'était avant Lula et ses gigantesques plans de lutte contre la pauvreté. Mais il s'agit certainement d'une suggestion inutilement pessimiste due au choc de l'expérience de ce qui était déjà largement prévisible.

Manifestation féministe à Rome © Bruno Montesano

En Italie, nous verrons dans quelle mesure les plans de redistribution inversés (flat tax et suppression du revenu - ou en tout cas restriction de ses critères d'accès et de ses montants -, mise en œuvre du PNRR sur des lignes encore plus régressives) seront supportables face à une pandémie continue, à une guerre en Europe et à toutes les conséquences économiques que ces deux dynamiques ont entraînées. Les taux sont élevés, l'inflation aussi, l'énergie coûte trop cher et l'Europe du Nord continuera probablement à s'opposer à une plus grande intégration européenne. Où la droite faussement sociale de Meloni trouvera-t-elle l'argent nécessaire pour appliquer ses mesures thatchériennes?

Le M5S n'est pas seulement la classe ouvrière blanche, nous dit-on. Il est certain que le vote, en particulier dans le Sud, a comporté également un élément antifasciste et la défense de cet instrument imparfait mais nécessaire qu'est le revenu de citoyenneté (en réalité un revenu minimum conditionnel qui ouvre la voie au travail et accentue le chauvinisme de l'aide sociale déjà présents). Dans le camp du centre-gauche, qui n'est pas voté par les plus défavorisés, et qui porte une énorme responsabilité dans le désastre d'aujourd'hui, il y a des décombres. C'est le cas depuis des années. On peut espérer que le Pd explose et que Conte, Toninelli, etc. seront remplacés par des dirigeants moins corrompus et impliqués dans la phase gouvernementale avec Salvini. Il est extrêmement improbable que cela se produise. Il faudra voir si Bonaccini, fondamentalement "renziano", défiera le quasi-social-démocrate Schlein. Ou si quelque chose d'autre se produira, selon les lignes fadement néo-keynésiennes et étatistes de figures comme Orlando (responsable avec Minniti des décrets sécuritaires). Espérons qu'ils ne recommenceront pas avec la rhétorique banale sur les Ztl et les droits civils par rapport aux droits sociaux - comme le montre, entre autres, le résultat dans la circonscription de Rome 1. Dans cette lecture contestable, par exemple, la question de l'immigration est généralement classée dans la catégorie des droits civils. Mais c'est une grave erreur : le statut des migrants et de ceux qui tentent de franchir les frontières équivaut à leur droit ou non à des droits et à leur "vulnérabilité à une mort prématurée", comme l'a dit Ruth Wilson Gilmore. Et les droits sont indivisibles : il serait utile de mettre fin à cette hiérarchisation encore très forte, qui est la rhétorique et la logique du populisme de gauche...

Unione Popolare, sous la direction de l'opportuniste De Magistris, a reproduit l'insignifiance des projets précédents, en inversant presque la hiérarchisation que nous avons évoquée plus haut. S'en débarrasser, comme beaucoup le demandent déjà, ne pourrait que profiter à la gauche radicale. Sinistra  Italiana/Verdi a profité des luttes écologistes. Mais pas très efficacement, à en juger par les résultats électoraux - et la composition de son électorat. On peut espérer et œuvrer pour que la patrouille des parlementaires élus (surtout Soumahoro, malgré les limites de la coalition au sein de laquelle il a été élu) et des administrateurs locaux dans les différentes municipalités - de Rome à Turin, de Caserte à Bologne et de Milan à Reggio Calabria - renforce un réseau d'expériences civiques et radicales. Le modèle pourrait être celui des villes sanctuaires aux États-Unis contre le gouvernement fasciste de Trump.

Enzo Traverso - et de nombreux médias internationaux, certainement pas radicaux - n'ont pas hésité à parler de la nouvelle vague d'extrême droite en termes de post-fascisme. Celui qui veut attendre pour définir ce gouvernement italien de cette manière, peut attendre. Mais les meilleurs mouvements n'attendent pas du tout. Hier, à Rome, il y a eu une belle manifestation de Non una di meno et ainsi de suite dans différentes villes d'Italie. Sur le front opposé, celui des soi-disant libéraux, Renzi a déjà commencé à s'ouvrir sur les réformes constitutionnelles avec Meloni, en fulminant contre les fake news à propos des vagues noires et du fascisme. Fake news, car les vraies sont élaborées et décidées par des personnes compétentes comme lui en Arabie Saoudite. D'autre part, il est clair depuis longtemps que le populisme et la technocratie se renforcent mutuellement et tombent ensemble. Dans le "camp large", aujourd'hui dissous, Conte présente un raisonnement sur le fascisme similaire à celui des ennemis du troisième pôle, bien que ce soit une rhétorique différente. Au contraire, Letta, seulement en paroles, se dit extrêmement préoccupé - même si la responsabilité du désastre lui incombe en grande partie, ainsi qu'à son parti centriste, qui, en poursuivant l'agenda Draghi, a sapé le seul talus possible pour l'extrême droite. Chacun choisit les analyses qui le convainquent le plus - ou qui lui conviennent le mieux - et réagit en fonction du danger perçu. En tout cas, sans évoquer les fascismes éternels et d’autres figures mythologiques, ce qu'il faut retenir, c'est que la structure raciste, patriarcale et classiste au sein du squelette (post)démocratique peut bien être qualifiée de post-fascisme.

Bruno Montesano

(traduction de Jacopo Pallagrosi)

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