Bruno Palier
Directeur de recherche CNRS en sciences politique au CEE, Sciences Po, spécialiste de la protection sociale et auteur de "Réformer les retraites"
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Billet de blog 22 mai 2023

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« Réduire le coût du travail » : comment cette obsession française a intensifié et dégradé le travail

« Réduire le coût du travail » : en France, les stratégies du « low cost » ont abîmé et intensifié le travail. Pourtant, d’autres stratégies sont possibles, celles qui considèrent le travail comme un atout pour les entreprises et pour le pays.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A l’occasion du projet de réforme des retraites de 2023, la question du travail est devenue centrale dans le débat public. Même s’il a le plus souvent été négligé auparavant par les médias et les autorités (y compris lors de la préparation de cette réforme des retraites), le travail en France a fait l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales. Le laboratoire LIEPP (Sciences Po) propose un projet de médiation scientifique intitulé « Que sait-on du travail », une série à laquelle appartient le texte qui sert de base à ce post

Depuis plus de trente ans, le travail en France n’est pas conçu comme un atout sur lequel les entreprises et les services publics pourraient s’appuyer pour améliorer leurs produits ou leurs services, mais comme un coût qu’il faut réduire par tous les moyens.

La baisse du coût du travail est devenue la pierre angulaire des politiques économiques françaises, aussi bien pour réduire le chômage que pour accroître la compétitivité des entreprises. Des mesures Juppé, à celles liées aux 35 heures, des allègements Fillon au Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), devenu en 2019 une baisse pérenne de cotisations sociales, les allègements de cotisations sociales ont été progressivement étendus à la fois à plus de cotisations sociales (quasiment toutes au niveau du SMIC, où il ne reste plus que les cotisations retraites complémentaires et chômage), et à plus de niveau de salaire, jusqu’à concerner désormais 3,5 SMIC. En 2021, le montant total des exonérations de cotisations atteint 73,8 Milliards d’Euros.

Clément Carbonnier a montré que ces politiques sont très peu efficaces pour l’emploi. Ces politiques n’ont pas non plus permis d’améliorer la compétitivité à l’export des entreprises françaises (Malgouyres, Mayer, 2018). 

Ces politiques tirent l’économie vers le bas par le bais de subventions aux entreprises à faible valeur ajoutée. Comme le souligne un rapport du Sénat sur les politiques d’exonération de cotisations sociales : « La politique d’allègements a également favorisé un mauvais positionnement de l’économie française. Au lieu d’être ciblée sur les entreprises qui en ont le plus besoin et sur les secteurs les plus exposés à la concurrence, elle offre une prime aux bas salaires et aux secteurs les plus abrités. Les allègements bénéficient surtout aux petites entreprises du secteur des services, où les salaires sont moins élevés, et peu à l’industrie, pourtant exposée à une concurrence internationale incitant au dumping social et environnemental » (Rapport d’information du Sénat, p.14). 

Elles sont délétères pour le travail : elles favorisent les trappes à bas salaires. Parce que les baisses de cotisations diminuent à mesure que le niveau de salaire augmente, des effets de seuil empêchent de voir progresser les revenus des personnes dont les employeurs bénéficient de baisses de cotisations. Le mécanisme de baisse du coût du travail par la baisse des cotisations maintient donc de nombreux salariés dans des niveaux de revenus concentrés entre 1 et 1,5 SMIC (selon l’INSEE, en 2021, un salarié sur deux gagne moins de 2 012 euros nets en EQTP par mois).

Réduire le coût du travail à tout prix constitue aussi l’essentiel des stratégies des entreprises françaises.

- délocalisation pour produire ailleurs moins cher, ce qui mène au chômage industriel en France ;

Les grandes entreprises françaises sont les championnes des délocalisations en Europe.  Comme le souligne France Stratégie, les grands groupes français ont préféré faire « le choix des délocalisations plutôt que de la montée en gamme », réduisant ainsi le nombre d’emplois industriels en France. L’emploi des filiales industrielles à l’étranger des groupes français correspond à 62 % de l’emploi dans le secteur industriel en France, contre 52 % au Royaume-Uni, 38 % en Allemagne, 26 % en Italie et 10 % en Espagne. 

- sous-traitance pour obtenir des services moins chers, ce qui induit une pression sur les salaires, la protection et les conditions de travail des sous-traités ;

Les conditions de travail et de formation sont particulièrement dégradées dans les secteurs de la sous-traitance et de l’intérim. La DARES montre qu’en 2019, un quart des salariés travaillent dans un établissement preneur d’ordre. Une étude du Centre d’économie de la Sorbonne pour la DARES publiée en 2022 a montré que les salariés des sous-traitants sont plus exposés aux risques physiques et organisationnels et aux accidents du travail. Une étude du Cereq de 2020 montre qu'en matière de formation, les salariés des sous-traitants en bout de chaîne ont de moins bonnes conditions d’accès aux formations, qu'il s'agisse des opportunités fournies, des espaces d’expression alloués ou de la nature des formations à même d’être poursuivies. Une étude de la DARES de 2023 confirme que les salariés des entreprises sous-traitantes sont davantage exposés aux accidents du travail.

- éviction des salariés âgés, considérés comme les plus chers, d'où les faibles taux d’emploi des séniors, les fins de carrières ni en emploi ni en retraite ;

N’ayant investi ni dans la formation de leurs séniors, ni dans leurs conditions de travail, les employeurs considèrent que les plus âgés ne sont plus assez productifs pour le salaire qu’ils leur coûtent, et ont longtemps préférer s’en débarrasser par tous les moyens, dispositifs de pré-retraites quand ils existaient, et désormais plans sociaux et ruptures conventionnelles… Même s’il remonte progressivement, le taux d’emploi des salariés âgés en France reste particulièrement bas (56% des 55-64 sont en emplois en France, contre 71% en Allemagne ou 77% en Suède).

- intensification du travail de ceux qui restent, à la merci d'un management vertical par les chiffres, provoquant une perte de sens et l'insatisfaction au travail.

Après avoir délocalisé, externalisé et fait partir le plus âgés, beaucoup d’entreprises françaises cherchent à faire travailler plus intensément les salariés moins nombreux qu’elles ont gardé en leur sein. Cette intensification du travail passe par des modes de management verticaux qui imposent des objectifs toujours plus élevés aux salariés. Thomas Coutrot et Coralie Perez (2022) soulignent la montée en puissance du management par les chiffres, dans le privé comme dans le public et ses effets délétères sur le « sens » du travail, les conditions de travail et la santé. Laurent Cappelletti souligne que les organisations contemporaines et leur fonctionnement se basent toujours plus sur les principes de forte spécialisation du travail, de séparation des organes de conception et d’exécution, de formalisation de normes de règles et de processus, s’éloignant ainsi d’un management de proximité plus favorables aux salariés comme aux résultats de l’entreprise.

Comme le souligne une étude de France stratégie de 2020, le lean management, fondé sur l’idée de faire disparaître tout ce qui est superflu et de toujours fonctionner à flux tendu, a progressé en France, contrairement à l’organisation apprenante du travail. Dans les services publics comme dans les entreprises privées, les travailleurs les moins qualifiés subissent toujours plus ce management vertical par les chiffres.

D’autres stratégies sont pourtant possibles, celles qui considèrent le travail comme un atout pour les entreprises et pour le pays.

Ainsi, les Allemands investissent dans la qualification et la protection des salariés des industries exportatrices, les pays Nordiques investissent dans la formation tout au long de la vie et dans les bonnes conditions de travail de tous les salariés, et les entreprises de ces pays misent sur la qualité et l’innovation de leurs productions.

Ces stratégies reposent sur la participation des salariés, aux innovations comme aux décisions. Le management qui domine est fondé sur l’horizontalité et l’implication, dans ce que l’on appelle des entreprises apprenantes dont un des pionniers fut Volvo. Rien d’étonnant dès lors à voir ces pays afficher des taux d’emplois des séniors plus élevés qu’en France, puisque les entreprises ont cherché à les garder, et que les salariés ont trouvé qualité, sens et reconnaissance dans leur travail.

À quand une telle stratégie de la qualité pour la France ?

Retrouvez la version intégrale de ma contribution ici

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