Réforme des retraites: extension du mauvais traitement des professeurs des écoles

Les hypothèses des projections du gouvernement dans ses cas-types censés illustrer la réforme des retraites impliquent un décrochage de tous les métiers de la fonction publique, décrochage qui prolongerait celui qui a eu lieu ces 40 dernières années. Infographies sur le métier de professeur des écoles.

Article modifié le 28/1/2020 : La carrière du professeur des écoles contient un passage en hors classe (ce qui n'était pas le cas dans la version précédente qui considérait une carrière bornée à la classe normale), et l'augmentation de l'âge-pivot glissant de 1 mois tous les ans est intégrée à la simulation.

Dans la fiche méthodologique de ses cas-types, le gouvernement fait les hypothèses suivantes:

A inflation neutralisée, il y aurait

  • augmentation de 1,3% par an de tous les salaires du privé, dont SMIC et salaire moyen, liée à la croissance ;
  • augmentation des salaires des fonctionnaires via celle du taux de prime, qui serait de 0.23 points par an (la valeur du point d'indice étant indexé sur l'inflation, son augmentation est neutralisée si l'inflation l'est également).

Considérons un professeur des écoles qui commence sa carrière en 2020 à 22 ans, et passe hors-classe après 23 ans d'ancienneté. Supposons que le système de retraites à points est en place tout au long de sa carrière (1). Les graphiques ci-dessous montrent sa progression de carrière prévue en terme de l'évolution 1) de son indice majoré 2) de son taux de prime en fonction de son ancienneté:

grille-1

A partir de ces informations, on peut en déduire l'évolution de son salaire brut tout au long de sa carrière en euros constants 2019 sous les hypothèses macro-économiques du gouvernement sur l'avenir. C'est ce qui est représenté dans le graphique ci-dessous, avec en plus le niveau du SMIC (en rouge) et du salaire moyen (en bleu) pendant ces années.

salaireec-1

La légère (et presque imperceptible) croissance du salaire à échelon fixe (on la distingue visuellement essentiellement à l'échelon terminal) est liée à la promesse d'augmentation du taux de prime de 0.23 points par an.

Enfin, on peut représenter exactement la même information en regardant le salaire de ce professeur des école divisé par le salaire moyen en France. Voila ce que l'on obtient:

salairerel-1

Cette dernière représentation est intéressante pour deux raisons:

  • Elle donne une mesure de l'attractivité du salaire de professeur des écoles par rapport aux salaires de tous les autres métiers de la société. Autrement dit, cela donne une mesure du "positionnement social" de ce métier. Ainsi, un professeur des écoles commence sa carrière à 65% du salaire moyen; tant qu'il monte en échelons, son salaire monte progressivement, jusqu'à 90% du salaire moyen. Enfin, à l'échelon terminal, son salaire redescend progressivement jusqu'à 80% du salaire moyen.

  • La valeur du point dans la retraite prévue par le gouvernement est censée être indexée sur le salaire moyen (2), et le nombre de points retraite acquis chaque année est proportionnel au salaire. Par conséquent, la forme de la courbe du salaire ci-dessus coïncide exactement avec la forme de la courbe du nombre de points retraite obtenus tout au long de la vie active. Année après année, le professeur des écoles gagnerait de plus en plus de points tant qu'il monte en échelons, puis de moins en moins de points jusqu'à atteindre la fin de sa carrière.

Cette forme en V inversé du salaire d'un professeur des écoles au long de sa carrière est intimement liée à sa grille indiciaire (pour la partie montante) et au décrochage du point d'indice par rapport au salaire moyen (pour la partie descendante, à l'échelon terminal).

Maintenant que nous avons fait ces premières observations, il est intéressant de prendre un peu de recul et de regarder l'évolution de la carrière d'un professeur des écoles en fonction de l'année à laquelle il commence sa carrière (pour l'instant nous nous sommes focalisés sur le seul cas où le début de carrière est en 2020). L'infographie ci-dessous montre cette évolution: on y représente plusieurs carrières qui diffèrent uniquement par l'année de début, en se focalisant dynamiquement (en vert) sur chacune de ces carrières (ramenées au salaire moyen):

selonannee-1

Avec le décrochage du point d'indice par rapport au salaire moyen considéré par le gouvernement, on s'aperçoit que plus la carrière commence tard, moins elle sera intéressante du point de vue du ratio salaire/(salaire moyen). Ainsi, tous les professeurs des écoles qui débuteraient leur carrière à partir de 2035 seraient au SMIC en début de carrière. Ces simulations montrent une certaine absence de reconnaissance du gouvernement envers le métier de professeur.

Ce phénomène n'est pas nouveau (ni d'ailleurs directement lié à la réforme des retraites). Une telle dévalorisation de ce métier serait, malheureusement, dans la continuité des politiques salariales envers les fonctionnaires depuis de nombreuses années. Si l'on trace le même genre de courbes, en commençant à regarder les carrières qui ont débuté en 1980 (entre 1980 et aujourd'hui, on utilise les données réelles et non plus des projections), voila ce qu'on obtient: 

selonannee-retraite-1

Dans ce graphique, nous avons ajouté (courbes en traits d'union) des simulations de la retraite basées sur les points retraite acquis tout au long de la carrière. Pour chaque carrière, nous représentons différentes retraites possibles selon que l'âge de départ est 60, 62, 64, 66 ou 68 ans; nous exhibons également le taux de remplacement brut (c'est-à-dire le rapport entre la retraite brute et le dernier salaire brut).

Tout d'abord, on observe dans l'infographie ci-dessus ce que nous annoncions plus haut: la dévalorisation salariale du métier de professeur des écoles n'est pas nouvelle et date au moins de 1980. Un professeur des écoles qui commençait sa carrière en 1980 débutait au niveau du salaire moyen. Un collègue qui commence aujourd'hui est à 60% du salaire moyen, soit un fort décrochage. Dans un tel contexte, on comprend les régulières demandes de revalorisation de cette population.

Ensuite, de manière un peu préoccupante, on observe pour les périodes de fin de vie un décrochage des pensions par rapport au salaire moyen, similaire à celui déjà décrit, notamment pour le salaire du fonctionnaire au dernier échelon. La raison est identique: le décrochage est lié au fait que les pensions sont indexées sur l'inflation, ce qui certes permet un maintien du niveau de vie, mais induit un décrochage par rapport au salaire moyen et au SMIC, qui croissent plus vite. Corriger ces décrochages pourrait se faire en revalorisant le point d'indice des fonctionnaires et le montant des retraites en proportion du salaire moyen.

Enfin sur la retraite, on observe un taux de remplacement brut qui pourrait paraître, à première vue, raisonnable. Il est cependant assez facile d'avoir un bon taux de remplacement, lorsque la carrière a été dévalorisée avec autant d'ampleur et que le profil de carrière a cette forme en V inversé (avec une décroissance sur la fin) : si le gouvernement trouvait le moyen de faire chuter le denier salaire jusqu'à 0, on obtiendrait un taux de remplacement infini. Le professeur des écoles qui commencerait à travailler après 2025 et partirait à la retraite à 68 ans aurait un taux de remplacement brut de plus de 70%... mais passerait toute sa retraite avec une pension sous le SMIC. Pour celui qui débute après 2040-2045, son niveau de pension est si bas qu'il déclenche le mécanisme de retraite minimum (85% du SMIC) s'il part après 65 ans; s'il part avant, sa pension s'effondre.

Ces observations sont les conséquences des hypothèses faites par le gouvernement dans ses simulations. Il faut espérer qu'un tel déclassement du métier de professeur des écoles, même s'il est dans la continuité des 40 dernières années, ne se réalisera pas. Il sert vraisemblablement ici à présenter de "bons" taux de remplacement. Ces derniers seraient bien moins bons si les carrières étaient revalorisées, ce que nous illustrerons dans un futur billet.

Note finale: L'intégralité des images et infographies ci-dessus à été produite à l'aide d'un programme informatique dont le code source est public, contrairement à ce qu'a fait jusqu'à présent le gouvernement lorsqu'il diffuse des informations techniques. J'invite toute personne à aller regarder le détail des calculs et à me signaler toute erreur, que je m'engage, bien évidemment, à corriger.


(1) Cette hypothèse sera, en l'état, vraie pour tous les Français qui commenceront à travailler à partir de 2027.

(2) C'est ce qui est prévu dans le projet de loi. Cependant, de même que le point d'indice qui est censé être indexé sur l'inflation a été gelé ces dernières années pour raisons budgétaires, le point pourra décrocher du salaire moyen (ce qui est d'ailleurs probable, étant donnée que la loi considère de maintenir l'équilibre financier en permanence sur une fenêtre de 5 ans, c'est-à-dire à très court terme).

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