Comment sommes-nous devenus sourds à la vulnérabilité du vivant ?

Nous partageons avec le vivant cette vulnérabilité qui nous rend périssables « comme la fleur des champs ». Et pourtant, voyons-nous, entendons-nous encore le vivant comme tel, malgré les cris déchirants qu’il nous adresse ? Vulnérables - Une chronique de Danielle Moyse. 

Comment sommes-nous devenus sourds à la vulnérabilité du vivant ?

             « Vulnérable », nous l’avons déjà vu, est la disposition particulière du vivant. Vulnérable est, étymologiquement, ce qui peut être blessé. Qui peut l’être, par définition, à mort ! Ce qui n’est pas vivant peut être détruit, mais non blessé. Il peut être fragile, mais non vulnérable. Le vivant est au contraire, vulnérable en son être même.  Quand bien même nous ne l’agresserions pas, il le serait. Car, comme le chantait magnifiquement Édith Piaf, accompagnée par les Compagnons de la chanson : 

« Toute chair est comme l'herbe,
Elle est comme la fleur des champs
Épis, fruits mûrs, bouquets et gerbes,
Hélas ! Tout va se desséchant. »[1]   

Hélas ? Ou non ! Mais quoi que nous en pensions, c’est ainsi ! Nous partageons avec le vivant, cette vulnérabilité qui nous rend périssables « comme la fleur des champs ». Une banalité qu’on trouve jusqu’au cœur des chansons populaires, me dira-t-on ! Inutile d’y revenir !

Et pourtant, voyons-nous, entendons-nous encore le vivant comme tel, malgré les cris déchirants qu’il nous adresse ? L’entendons-nous, le voyons-nous, c’est-à-dire l’éprouvons-nous, comme vulnérable ?

« Regardons un arbre, proposait François Fédier. Tant que nous n’y voyons pas un vivant, c’est-à-dire un des nombreux êtres qui, dans un mouvement vraiment émouvant, déploient la vie, nous ne voyons pas l’arbre. » Et il ajoutait : « ainsi voit-on l’invisible, grâce à cette disposition par laquelle, nous éprouvons jusqu’à y être enfin nous-mêmes » (Regarder, voir, Les belles lettres). Voir, c’est donc toujours à la fois voir l’invisible, et éprouver ce qui est regardé. C’est-à-dire tout aussi bien : entendre, sentir (en tous les sens du terme), être touché, que percevoir par la vue.

Voir un arbre, une rose, un animal, c’est donc être touché par eux, de telle manière que nous devient sensible leur vulnérabilité. Sensibilité qui devrait, quand elle est réelle, arrêter par elle-même, tout geste de violence. Je vois l’arbre, et si je le vois vraiment, je sens qu’il participe de la vie de telle façon que tout geste brutal à son égard est aussitôt arrêté. De la même manière, Emmanuel Lévinas, en ses superbes textes sur le visage a montré que c’est le visage de l’autre, le contact avec le visage de l’autre, qui m’interdit de lui porter atteinte. Lequel contact peut passer par autre chose que le sens de la vue, comme l’illustre le cas exemplaire de Jacques Lusseyran qui, devenu accidentellement aveugle dans l’enfance, avait développé une telle sensibilité, que devenu résistant pendant la guerre, il sentit au premier contact (on aurait envie de dire, au premier regard) qu’un des hommes accueillis dans le réseau de résistance qu’il avait créé, allait les trahir ! Il est des êtres, aveugles ou pas, qui sentent ainsi ce qu’ils regardent, de toutes les fibres de leur être.   

 Or lorsqu’on sent, c’est-à-dire lorsqu’on voit et entend, nous sentons dans l’instant la vulnérabilité de ce qui vit. Et nous pouvons, par exemple, regarder un arbre, c’est-à-dire sentir comment, « dans un mouvement vraiment émouvant », il déploie la vie.

Et si nous regardions tous ainsi, c’est-à-dire si nous étions capables de nous mettre au contact des phénomènes, nous verrions tous l’arbre, comme Gustave Courbet a été capable de voir et de montrer son Chêne de Flagey ! Nous y voyons en effet le déploiement majestueux de la vie dans la frondaison verdoyante, l’ampleur des branches qui rend tout petit le chien qui court à son pied, l’amplitude des branches qui lient l’arbre au ciel, et la force du tronc, dont les racines plongent dans la profondeur de la terre. Et lorsqu’on a ainsi vu l’arbre, on ne peut plus lui faire de mal ! Il n’est plus possible d’arriver avec sa tronçonneuse, et d’assassiner, en une demi-heure, des centaines d’années de déploiement vital ! 

Malheureusement, c’est ce que nous faisons en détruisant tous les ans des hectares de forêt ! Pourquoi, est-ce le cas ? Parce que nous ne voyons plus l’arbre, et que, pour nous, la terre s’est tue ! 

Dans le beau livre dans lequel David Abram décrit Comment la terre s’est tue (La Découverte), il raconte sa première rencontre véritable avec l’univers sensoriel, ou sensitif. Voyageant à Bali, il se perd un moment dans la montagne où éclate un puissant orage qui l’oblige à se réfugier dans une anfractuosité moussue, où il se met à contempler par transparence et à loisir le ballet enchanté fait par deux araignées en train de tisser conjointement leur toile. Passé l’orage et retourné à la civilisation, il prend conscience qu’il vient de faire une expérience qu’il ne lui avait jamais été donné de vivre, généralement coupés que nous sommes, par une civilisation qui nous a tenus à distance de toute expérience directe, en privilégiant un lien principalement intellectuel avec les phénomènes. Revenu à cette civilisation, après son retour dans une grande ville américaine, David Abram raconte comment il lui est alors impossible de retrouver l’expérience vécue à Bali.

De fait, le monde occidental, qui s’est manifestement globalisé, nous a séparés de tout et de tous. Nous ne sommes plus que rarement au contact des choses, et principalement des phénomènes vivants. N’étant plus au contact de rien, nous sommes, à l’exception de certains privilégiés peut-être, séparés. De telle façon qu’il ne nous est plus difficile d’abattre un arbre centenaire, puisque nous sommes fermés au caractère sacré du vivant.

Être touché nous est pénible !

Comme je venais de guider dernièrement une méditation, où j’avais invité les participants à essayer de se rendre attentif au contact avec ce qui nous entourait, une personne prit la parole, pour témoigner de sa difficulté à être touchée, et, suivant son mot, « à dépasser le cap du comprendre ». Entendre des enseignements à propos de la philosophie, des traditions méditatives, de la poésie, etc, lui semblait accessible, mais simplement se laisser toucher déclenchait en elle une telle émotion qu’elle avait du mal à s’y ouvrir… Je crois que la sincérité de ce témoignage ne concerne pas exclusivement la personne qui en est l’auteur. Il dit au contraire quelque chose sur la vérité de l’époque.

Être touché est la grande affaire. Le tact, pensait Aristote, est en effet le roi de tous les sens. Il l’est plus que jamais. Nous réconcilier avec l’univers sensitif qui nous permettrait de voir, d’entendre, de vivre, l’arbre et l’ensemble du vivant est une des seules choses qui pourrait arrêter, au moins ralentir, notre frénésie destructrice.

Si nous avions mal pour l’arbre et les milliers d’espèces que nous détruisons avec un acharnement suicidaire, peut-être serions-nous capables de suspendre le geste dévastateur. Sans l’écoute, le contact sensible avec le vivant, il est devenu impossible d’en prendre soin.

Danielle Moyse

VULNERABLES # 4 © Danielle Moyse

[1] Les trois cloches.

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