Le blues de l'exil, par Rabah Mezouane

L’exil fut leur royaume, l’usine, entre les ordres aboyés par les contremaîtres et le choc des carrosseries, leur gagne-pain, et les bars leur salon de musique. Entre 1930 et 1960, la plupart des chanteurs maghrébins étaient des amateurs travaillant le jour, dans des conditions souvent pénibles, et jouant le soir dans des cafés. Comme disait Akli Yahiaten, « L’usine, c’était pour mes enfants et la musique pour moi ».

L’exil fut leur royaume, l’usine, entre les ordres aboyés par les contremaîtres et le choc des carrosseries, leur gagne-pain, et les bars leur salon de musique. Entre 1930 et 1960, la plupart des chanteurs maghrébins étaient des amateurs travaillant le jour, dans des conditions souvent pénibles, et jouant le soir dans des cafés. Comme disait Akli Yahiaten, « L’usine, c’était pour mes enfants et la musique pour moi ». De leurs doubles vies ont jailli des chants qui traduisaient les différents « âges » de l'immigration et constituent aujourd'hui une sorte de mémoire collective. De fait, ces artistes, au statut particulier, ont bercé la solitude des migrants, transmis le patrimoine de la communauté et participé à la construction de nouvelles symboliques. Au fil du temps, le répertoire et ses chantres se sont adaptés à d'autres configurations et ont évolué parallèlement au devenir et à l'histoire de l'immigration sur plus d'un demi-siècle. Ils avaient pour nom Cheikh El Hasnaoui, Slimane Azem, Mohamed Mazouni, H’nifa, Aït Farida, Ourida, Bahia Farah, Hocine Slaoui, Dahmane El Harrachi, Akli Yahiaten, Kamel Hamadi, Mohamed Jamoussi, Missoum, Salah Saâdaoui ou Oukil Amar, et ils vivaient principalement en France, où se sont dessinés les premiers contours de la chanson maghrébine. Ils ont donc fait leur carrière à l’ombre des bistrots tenus par leurs compatriotes, évoluant sur des scènes de fortune, soit quelques chaises autour d’une table où trônaient deux ou trois micros, de temps à autre parasités par de terribles larsens. Entre Bastille, Nation, Saint-Michel, La Motte-Piquet-Grenelle, Belleville et Barbès, le public, exclusivement communautaire, généralement masculin et préalablement informé par quelques lignes tracées sur une ardoise, venait applaudir les chanteurs annoncés. Cela se passait le vendredi et le samedi soir, plus une supplémentaire le dimanche après-midi. Dans une ambiance embuée par la nostalgie et chauffée par la pression des demis, les clients -issus de cette population à part qui est pourtant une part de la population française-, buvaient les paroles de ces musiciens qui leur ressemblaient tant. Comme beaucoup d’entre eux, ils exerçaient des travaux pénibles pendant la semaine et attendaient impatiemment le week-end pour s’enivrer d’un peu d’airs du bled. Parfois, ils passaient le samedi après-midi dans quelque salle obscure comme le Delta ou le Louxor, avec mini-concert en prime lors de l’entracte chocolatée, pour rêver, les yeux ouverts, au son de la voix d’un Abdel Halim Hafez susurrant, plein écran, des chants mélancoliques. Et puis, il y avait la radio ou le disque pour s’émouvoir au rythme des chansons d’Oum Kalsoum et aussi les scopitones pour repasser le film de sa vedette préférée. Par la suite, enfants et petits-enfants de la première génération d'immigrés ont su répercuter en berbère, en arabe ou en français cette identité plurielle forgée dans la douleur et les brûlures de la nostalgie. Pendant un certain temps, ceux qui ont accompagné les premiers pas de l'immigration, à travers leurs mélodies et leurs propos reflétant les vicissitudes de l'époque, n'étaient, pour les nouvelles générations artistiques, que de vagues noms et quelques refrains, s’échappant, souvent par bribes, de la chambre des parents. Ces souvenirs musicaux d’enfance finiront pourtant par rejaillir de la mémoire sous forme de reprises entre les années 1980 et 2010. Le combo féminin Djurdjura ouvre le bal en réinterprétant, sous un nouvel habillage instrumental, « Nedhlev Rebbi », un titre mélancolique de Slimane Azem. Le répertoire du fameux fabuliste -disque d’or en 1970-, a été le plus revisité. On citera la version d’ « Idhahred Wagour » par le regretté Brahim Izri, qui avait également remis au goût du jour le « Ruh Rebbi ad Isahel » du duo légitime formé par Nora et Kamel Hamadi, l’adaptation très électrique d’ »Azgar Yaâqel Gmas » par Hamou Cheheb et celle non moins remuante de « Effegh Ayajrad Tamurtiw » par la formation Rockin’ Babouche. Les mélodies de Slimane ont inspiré également des artistes comme Boudjemaâ Agraw (A Moh A Moh), Kamel Messaoudi (Lwaqt Aghadar), Nassima (en duo avec Idir sur Ayafrux) et Nourredine Chenoud (Ayuliw Heniyi). Ce dernier, repreneur d’un titre à succès, « Chemin de Fer » d’Oukil Amar, a consacré aussi un documentaire à cette figure emblématique de la culture de l’exil, qui fut le premier chanteur politiquement engagé et incorrect de l’histoire de la musique maghrébine post-indépendante. On comprend qu’un morceau comme « Carte de Résidence », dont le sujet est plus que jamais à l’ordre du jour, soit repris aussi bien par Rabah Asma (qui a également chanté « Algérie mon Beau Pays » du même Azem) et l’Orchestre National de Barbès que par Mouss et Hakim. Sans oublier un jeune rappeur, Rim’K du 113, qui a samplé « Thaqsit Bumqarqur » dans son album solo « L’enfant du Pays ». Autre patriarche redécouvert par les jeunes et les aînés : Cheikh El Hasnaoui le bluesman « hommagé » par Hamidou (B’nat el Ghorba), Kamel Messaoudi et Nassima (Ya Noudjoum Ellil), DuOud (Sani) et Abdelkader Chaou (Cheikh Mokrane). Restons dans le registre du blues pour évoquer la voix « rauquisée » et « rocaillée » par l’alcool et le tabac de Dahmane El Harrachi qui aura charmé Rachid Taha (Ya Rayah et son destin international), Biyouna et le reggae-raïman Cheb Tarik (Qalouli Aâlik Ennas). Derrière sa coiffure sage et ses lunettes rassurantes, Mazouni cachait bien des trésors de titres frisant l’insolence ou l’ironie. Ce qu’ont pris pour argent content Rachid Taha (Camarade), l’ONB (La rose), Mouss et Hakim (Adieu la France, Bonjour l’Algérie) et le groupe lyonnais ZenZila (Chérie Madame). D’autres ont rappelé la finesse mélodique d’un Akli Yahiaten (el Menfi par Rachid Taha et A-Yakham par le band espagnol Radio Tarifa) ou d’un injustement méconnu Cheikh Arab Bouyezgaren (Mimezrane par Lounès Matoub). Toutefois, à ce jour, seuls Rachid Taha et Mouss et Hakim ont entièrement consacré des enregistrements à cette culture de l’exil qui garde au fond de l’âme et du cœur une flamme qui ne s’éteindra jamais. Le premier, connu pour sa grande gueule et ses prises de position politiques ou sociales, a été le pionnier d’une mise en valeur de ces pépites qui sommeillaient dans les caves, les greniers ou dans les replis les plus intimes de la mémoire collective. Rachid, en commettant Diwân1 et 2 n’a pas été seulement séduit par des compositions à l’orchestration déjà résolument moderne, il l’a été aussi et surtout par les thèmes. Tout comme pour Mouss et Hakim, ou l’inverse, dont le parcours initiatique entamé sous les couleurs de Zebda, puis accentué côté 100% Collègues, à travers lequel ils avaient déjà rendu visite à une deuxième vague de l’exil personnifiée par Idir ou Aït-Menguellet, avant de persister et de signer sous leurs prénoms un album Origines Contrôlées, portant la marque d’un vécu qui ne leur est pas complètement étranger. Sauf que, depuis, les hôtels borgnes se sont mués en cités où il faut se méfier du béton toujours armé, la police se fait toujours un plaisir de vérifier les papiers et le travail c’est la santé excepté pour les démunis. Restent les bonnes nouvelles : le couscous est l’un des premiers plats favoris de l’hexagone et les bars naguère fréquentés par les chantres de l’« immigritude » sont investis désormais par les bobos. Et surtout, vient à point nommé ce spectacle Barbès Café, imaginé par Meziane Azaïche et interprété avec justesse, à travers une tradition à la fois respectée et renouvelée, par des talents neufs comme Samira Brahmia, Sarah Guem ou Salah Gaoua. Autant de bonnes raisons d’effectuer un retour vers le futur pour nous imprégner d’une époque qui nous éclaire davantage sur un présent tumultueux que les discours, en version politicarde « fausse bonne conscience » de gauche comme de droite, sur les immigrés et leur progéniture. Allez, toute la musique vivra tant que vivra le blues de l’exil. Rabah Mezouane

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