La stratégie du choc Simone Weil I

Ici la stratégie est de propager l'onde de choc Simone Weil, maintes fois relayée, amplifiée parfois, par Albert Camus, Simone Pétrement, Georges Hourdin, plus récemment Jacques Julliard, Frédéric Worm, Nadia Taïbi, Alice Holt, Clarisse Zoulim... Extraits courts agencés dans la précipitation.

L'Iliade ou le poème de la force – Simone Weil

Mais Achille même, ce héros fier, invaincu, nous est montré dès le début du poème pleurant d'humiliation et de douleur impuissante, après qu'on a enlevé sous ses yeux la femme dont il voulait faire son épouse, sans qu'il ait osé s'y opposer.


Celui qui ignore à quel point la fortune variable et la nécessité tiennent toute âme humaine sous leur dépendance ne peut pas regarder comme des semblables ni aimer comme soi-même ceux que le hasard a séparés de lui par un abîme.


[...] rien de ce qu'ont produit les peuples d'Europe ne vaut le premier poème connu qui soit apparu chez l'un d'eux. Ils retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront ne rien croire à l'abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les malheureux. Il est douteux que ce soit pour bientôt.

Simone Weil – Georges Hourdin

https://www.cairn.info/simone-weil--9782707118349.htm

Simone Pétrement [...] comprend que son amie possède une sorte de génie. Il est difficile à définir. Je dirais que Simone Weil est capable de dépouiller les sujets politiques qu’elle aborde des multiples considérations secondaires qui les entourent, qui se sont accumulées à leur propos au cours de l’histoire, et de les ramener à leur noyau fondamental. En 1930, les intellectuels, syndiqués ou non, parlaient de la révolution en oubliant les raisons qui avaient donné naissance à la constitution des sociétés civilisées : la nécessité de lutter contre les contraintes naturelles et les raisons historiques qui leur avaient fait nécessairement adopter telle ou telle structure. Simone Weil était capable, en outre, d’appeler les groupes sociaux qu’elle étudiait par leur nom. Elle était d’une lucidité décapante. Elle ne pouvait pas être comprise par tous. Elle ne trouva pas d’éditeur pour ce texte remarquable. Le lendemain du jour où elle eut terminé sa rédaction, Simone Weil commença son expérience de travail en usine et s’installa seule dans une chambre au 228, rue Lecourbe.


Sous sa forme théorique, la recherche poursuivie par Simone Weil pour déterminer les moyens de fonder une société fraternelle et juste, donc socialiste, débouche à cette époque dans une impasse. Il ne faut pas chercher, constate-t-elle, dans la voie du communisme ou même de la révolution prolétarienne.

Simone Weil philosophe – Philippe Etchecopar

https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/femmessavantes2/chapter/simone-weil-philosophe-1909-1943/

Dans une lettre à la mère de Simone Weil, Albert Camus qualifiait celle-ci « du seul grand esprit de notre temps ». Il rendait ainsi justice à l’œuvre de Simone Weil souvent éclipsée par son image de « Sainte ». Cette image, Simone Weil la doit d’abord à sa vie entièrement dédiée à la cause de tous les déracinés, de tous les exploités de son époque et dont elle a voulu partager les épreuves. [...] Et ils étaient nombreux ces déracinés au début du XX siècle : les ouvriers écrasés entre le travail à la chaîne de l’industrialisation et le chômage de la grande crise, les paysans chairs à canon de la Grande Guerre, les peuples colonisés et ceux broyés par les régimes fascistes et communistes au nom d’un avenir radieux. Cette misère des « esclaves », Simone Weil a voulu la partager dans sa vie, jour après jour, elle a voulu la subir dans sa chair et a choisi d’en mourir à 35 ans. « Aimer, c’est agir » disait Victor Hugo la veille de sa mort. Cela aurait pu être la devise de Simone Weil.


Son engagement fut intense, sans aucune concession, en révolte permanente contre tous les pouvoirs. À une époque où Valéry constatait « nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles », Simone Weil a combattu tous les totalitarismes alors que la plupart choisissait son camp et se soumettait à la ligne du parti, fasciste, bourgeois ou communiste. Cet engagement reposait sur une vie spirituelle discrète mais intense, mystique même qui a laissé dans l’ombre une œuvre philosophique et politique majeure mais incomplète à laquelle Camus a ainsi rendu hommage dans sa présentation de L’enracinement, l’ultime ouvrage de Simone Weil : « Il me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies ».

Simone Weil, Albert Camus, le siècle et nous – Frédéric Worms

https://www.cairn.info/revue-esprit-2012-8-page-9.htm

Il faut atteindre ce « point de déchirement » dont elle parle dans ses Cahiers. Ce point de déchirement que Camus rencontra de son côté pendant la guerre d’Algérie, où certes il ne choisit pas comme on le lui fait dire entre « sa mère » et « la justice », mais bien contre deux injustices.


Une des formes du malheur est chez l’un et chez l’autre celle du déracinement ou de l’absurde systématisé, de l’oubli même de la réalité du malheur, qui, pleinement perçue, nous ramènerait aussitôt vers la réalité opposée du bien et de la justice.


« Nous vivons une époque sans précédent, et dans la situation présente l’universalité, qui pouvait autrefois être implicite, doit être maintenant pleinement explicite. […] Aujourd’hui ce n’est rien encore que d’être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent. […] Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins – « Deuxième lettre au père Perrin » (26 mai 1942), dans Œuvres,…

Être de son temps – Nadia Taïbi

https://www.cairn.info/revue-esprit-2012-8-page-18.htm

Dans Vie et destin, le romancier Vassili Grossman a décrit l’abaissement moral, inédit par son caractère massif, qui lui paraît comme l’attitude dominante de toute une génération dans la première moitié du xxe siècle :

Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu’ait révélée cette période est la soumission […] cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d’inattendu. Bien sûr, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celles de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable.

Que nous apprend-elle ? Est-ce un aspect nouveau et surprenant de la nature humaine ? Non, cette soumission nous révèle l’existence d’un nouveau et effroyable moyen d’action sur les hommes. La violence et la contrainte exercée par les systèmes sociaux totalitaires ont été capables de paralyser dans des continents entiers l’esprit de l’homme.

Vassili Grossman, Vie et destin, Lausanne, L’Âge d’homme, 1980,…

À la recherche du socialisme démocratique – La pensée politique de George Orwell et de Simone Weil – Alice Holt, Clarisse Zoulim

https://www.cairn.info/revue-esprit-2012-8-page-69.htm

Il n’est pas surprenant que le premier biographe anglais de Simone Weil n’ait été autre que Richard Rees, un des plus proches amis de George Orwell. Rees avait parfaitement conscience des ressemblances qui unissaient Weil et Orwell, et le titre de son étude de 1961, Orwell, fugitif du camp de la victoire, est en réalité une citation tirée des cahiers de Simone Weil, que Rees livre dans son intégralité au début de l’ouvrage :

« Si on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce qu’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger. […] Mais il faut avoir conçu l’équilibre, et être toujours prêt à changer de côté, comme la Justice, cette « fugitive du camp des vainqueurs » Richard Rees, George Orwell: Fugitive from the Camp of Victory

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