L'enjeu aujourd'hui serait de maintenir notre capacité de civilité, donc d'hospitalité, au plus près du pire de ce qui ne saurait être supportable, au plus près de ce que l'on préfère habituellement ignorer : ne pas voir, donc ne pas regarder, ne pas entendre, donc ne pas écouter, ne pas ressentir, donc ne pas éprouver. Et ne pas se laisser aller à la division commode barbares//civilisés qui laisse accroire que l'hostilité à l'égard de l'étranger garantit la paix entre ceux qui se disent les mêmes. Ce qui ne cesse d'être démenti.
Il convient donc de comprendre comment des êtres humains, surtout des hommes en l'occurence, mais pas seulement, peuvent en arriver à décider d'assassiner d'autres humains sans défense afin d'atteindre leurs adversaires armés, imaginairement ou réellement. Et de le réaliser de toutes les façons abominables d'attenter aux corps, que ce soit en relation directe ou en apparence médiatisée par des armes sophistiquées.
Une telle compréhension n'est semble-t-il possible que si l'on admet la thèse d'une telle disposition barbare ab initio chez tout être humain et que l'effort de socialité, de civilité pulsionnelle, va transcender en usages, coutumes, habitudes, humainement vivables, au sens de vivables humainement parlant, entre des être humains qui consentent à se rendre mutuellement hospitalité.
Ceux qui manient le couteau pour trancher des gorges, éventrer, et violer de toutes les façons, comme ceux qui appuient sur le bouton pour faire exploser des habitations et des corps ou les faire s'effondrer sur eux, participent de la même barbarie. En témoignent les troubles psychiques qui atteignent les pilotes de drones états-uniens, comme ceux des soldats israéliens qui reviennent du front et se rendent alors compte de leurs méfaits, comme de ceux qui sont revenus de la guerre d'Algérie, etc. Dans certaines conditions, plus rien ne tient de ce qui aura pu se constituer en termes de culture, et n'importe qui peut commenter des actes qui lui font horreur lorsque rendu furieux il veut répondre la terreur.
Dès lors, nous pouvons savoir ce qu'il en est des conditions de possibilité de surgissement d'une telle barbarie, qui, si elles n'éludent pas la part de responsabilité de chacun, relèvent de la responsabilité principale de gouvernants, qu'ils soient élus ou nommés par cooptation entre dominants. Responsabilité de ceux et celles qui, dominants, ont le pouvoir de déterminer les conditions d'existence de dominés, et, en particulier, des conditions d'existence épouvantables, qui condamnent à la familiarité quotidienne du pire de ce qui ne va pas, que ce soit physiquement, par des privations continues du nécessaire, psychiquement, en particulier par des humiliations incessantes, socialement, par une extrême précarité des relations, culturellement, par une grande difficulté à se fier à ses proches, d'où cette disposition à la croyance aveugle, à la certitude du fanatisme.
On ne peut pas comprendre ce qui pousse à de tels passages à l'acte meurtriers si l'on ne prend pas en compte leur dimension suicidaire, non seulement individuellement, mais surtout collectivement : il s'agit de suicider le monde dans lequel on vit. Que ce soit du côté palestinien ou du côté israélien. Et je rejoins Edwy Plenel, c'est bien notre humanité qui est en péril à Gaza. Comme si les dirigeants de l'État d'Israël, fanatiques s'il en est, confrontés à l'échec, par impossibilité, de leur projet d'occupation totale de la Palestine, qui implique l'exclusion totale, sinon l'extermination, des Palestiniens, se vengeaient sur les Puissances occidentales qui sont la seule garantie d'un tel État hébreu, de leur avoir offert ce cadeau empoisonné, voué à l'échec d'emblée en raison des ses conditions inaugurales qui ne cessent de persister : la Nakba.