Après Charlie, il est temps que nous soyons à la hauteur

Il est temps que nous soyons à la hauteur. Depuis 70 ans, nous vivons sans avoir besoin de nous y hisser. Nous vivons en paix, dans le confort des certitudes rassurantes qu’offre une société démocratique. Nous vivons ce que devrait être la vie de toutes les femmes et de tous les hommes de la planète. Ce que devrait toujours et partout être la vie : un substrat solide et ferme sur lequel germer et s’épanouir sans entrave.

Bien sûr, ce ne fut jamais parfait, ni aujourd’hui ni hier ; encore moins aujourd’hui qu’hier. De tout temps, à côté de nous, avec nous, parmi nous, dans ce pays, beaucoup n’ont pas pu, ou très imparfaitement, s’appuyer sur ces légitimes ressources sécurisantes qui leur auraient permis d’avoir l’insouciance du lendemain. Depuis plusieurs décennies maintenant, la crise du modèle économique qui nous frappe de plein fouet sape peu à peu toutes les solidarités, toutes les protections, tous les liens qui nous unissent et nous permettent encore, bon an mal an, de continuer à faire société. Souvent, l’irresponsabilité et le conformisme de ceux qui nous gouvernent les ont conduits à accentuer, voire à promouvoir, ce détricotage en règle du tissu social qui nous rassemble. D’économique, la crise est devenue intellectuelle, puis morale. La désespérance nourrit chaque jour dans notre société la tentation grandissante de se jeter dans le précipice de l’extrême droite.

Qui ne voit que la situation est grave ? Nous avons cependant à la fois une chance et une fiction à même de nous maintenir – pour combien de temps encore ? – hors du gouffre de plus en plus béant devant nous.

Notre chance vient de ce qui demeure encore de nos solidarités. C’est l’héritage du conseil national de la Résistance qui, alors que la guerre faisait encore rage, imaginait déjà pour tous des moyens d’existence et une Sécurité sociale garantissant  « la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ». Bien que mis à mal, ce legs, précieux, panse comme il le peut les plaies du corps social français et évite qu’elles ne soient encore plus à vif.

La fiction elle aussi salvatrice, c’est bien entendu la République. Oui, une fiction car la République reste un idéal à jamais inaccessible vers lequel on ne doit cesser de tendre, un idéal sans doute lointain ces temps-ci. Certes, les promesses de Liberté, d’Égalité et de Fraternité ressemblent chaque jour un peu plus à des vœux pieux que l’État fait à peine mine de vouloir tenir. Pourtant, un fiction, pour n’être pas de chair et d’os, peut s’avérer tout aussi cruciale qu’un énième « pacte de responsabilité » vide de sens ou qu’un geste de solidarité, beau mais isolé, dans la rue. Non, nous ne sommes pas tous, loin s’en faut, libres et égaux. Non, la société n’est pas fraternelle pour tous. Mais ces objectifs-là sont gravés dans le marbre. On voudrait les voir traduits en actes ; au moins sont-ils inscrits dans l’ADN de notre société (inutile de rappeler que c’est loin d’être le cas partout). Le droit précède le fait : c’est insuffisant mais ô combien nécessaire ! Ainsi que l’écrivait le penseur socialiste et républicain Pierre Leroux au XIXe siècle : « Le droit proclamé et non réalisé est supérieur à l’usage [non] revêtu du droit ». Mépriser le droit pour ne prôner que le fait a conduit au totalitarisme stalinien. La République est incomplète, certes, mais ses valeurs, promulguées, fixent le cap, comme une mauvaise conscience pour ceux qui les négligeraient.

La devise républicaine, si belle et si parfaite, est ce qui nous tient ensemble. ENSEMBLE. Elle est notre patrie, la seule. Elle est la patrie de tous ceux qui se retrouvent en elle, par-delà leurs différences politiques, religieuses et ethniques. Elle est la première cible de ceux qui ont meurtri Charlie Hebdo, tuant journalistes, employés et policiers, mutilant un organe de presse, poignardant ce faisant ce qu’il représente : la liberté d’expression garantie par la République. Visée en première ligne, la République doit être notre seule réponse. Une exigence d’autant plus pressante que la République est déjà en bien mauvaise posture.

C’est là que nous devons, NOUS DEVONS, tous, être à la hauteur. Nous devons nous faire violence, ne pas céder à nos premières pulsions toujours et naturellement tournées vers la colère et la vengeance. Les fanatiques n’attendent que cela : prouver que nos démocraties, nos Républiques ne sont que des châteaux de cartes qui s’effondrent lorsqu’on s’en prend à elles par les armes de la terreur. Prenons garde à ne pas nous adonner à la stigmatisation générale des Musulmans. Pas par une naïve bonté d’âme mais avant tout parce que les Musulmans sont les victimes numéro 1 de ceux qui tuent au cri d’« Allah est grand ». Nous savons qu’au Proche-Orient, ils sont les premières proies des fous de Dieu, les premiers décapités par les sbires de l’organisation État islamique, les premiers massacrés, les premiers réduits à néants. Le « mécréant » – le mauvais croyant – est toujours la première cible de ceux qui sont persuadés de prier droit. Ensuite, mais seulement ensuite, viennent les autres croyants et les incroyants.

Il n’est pas question ici de prêcher la politique des bons sentiments. Les bons sentiments sont presque aussi fallacieux que la foi aveugle de ceux qui se croient autorisés à tuer par la grâce divine. L’amour du prochain est sympathique mais il ne suffit pas. Il s’agit tout simplement de ne pas donner raison aux intégristes.

Nous valons mieux qu’eux. Et c’est bien pour ne pas nous abaisser à leur ressembler que nous n’avons d’autre choix que de rester fermes sur nos valeurs républicaines. En quoi serions-nous différents d’eux si nous répondions à leurs attaques barbares par les mêmes armes, à la haine par la haine, à la persécution par la persécution ? Pourquoi leur faire ce cadeau d’abandonner tout ce à quoi nous tenons (Liberté, Égalité, Fraternité, justice) au prétexte qu’ils l’exigeraient de nous par les moyens les plus vils et les plus répugnants ? A quoi cela nous avancerait-il de transformer en martyrs des terroristes aux yeux de leurs semblables pour lesquels les martyrs sont des modèles à imiter ? Veut-on réellement multiplier le nombre de nos ennemis au nom d’une loi du Talion à courte vue qu’ils revendiquent par ailleurs ? Ce serait là une absurde, étrange et dangereuse symétrie.

Dans un autre registre, stigmatiser les Musulmans de France, attachés à la République, serait tout aussi déplorable. Cela ne ferait que valider la thèse favorite des islamistes qui tentent de persuader  les Musulmans du monde entier que les sociétés sécularisées comme les nôtres leur sont opposées et inhospitalières. Encore une fois veut-on donner raison aux fondamentalistes en leur démontrant que notre République, certes incomplète et largement fiction, n’est même pas notre idéal ? Que ce n’est qu’un mot creux que l’on agite vainement, par habitude, réflexe ou par volonté de faire valoir une supériorité occidentale mal placée ?

Non. La République est bel et bien tout ce qui nous reste. La République, c’est nous. Elle doit couler dans nos veines, inspirer chacun de nos gestes et chacune de nos mobilisations. Aujourd’hui plus que jamais. Elle sera notre victoire sur les intégristes professeurs de haine en guise de foi.

Portons la République à son niveau d’incandescence le plus élevé. Le moment est venu. L’exigence est impérieuse. Donnons à la République un éclat, une vigueur nouveaux, ravivons ses couleurs, elle qui, déjà, était affaiblie par l’incurie des responsables politiques, les ravages du marasme économique et le culte mortifère d’une identité nationale mal conçue. Balayons l’idéologie du repli sur soi, renvoyons l’extrême droite dans les oubliettes de l’Histoire, d’où elle n’aurait jamais dû sortir. Ce n’est pas un hasard si les terroristes se sont attaqués à un symbole de l’irrévérence. Ils n’ont pas, ce qui d’ailleurs n’aurait pas été plus « acceptable », visé un organe de presse ayant fait profession de stigmatiser les musulmans et les étrangers. Intégristes et extrême droite ne s’affronteront jamais, ils ont le même intérêt. Le même objectif : répandre la peur afin de placer plus facilement nos libertés sous l’éteignoir.

En premier lieu, c’est à ceux qui nous gouvernent (et à ceux qui y aspirent) de montrer l’exemple. A ceux-là de savoir être plus grands qu’eux-mêmes en promouvant, garantissant et surtout en appliquant concrètement les valeurs solidaires de la République. Il ne leur suffira pas de les psalmodier comme un disque rayé : ils devront passer aux actes. Mais n’attendons pas tout de nos élites, si souvent décevantes. Faisons ce travail sur nous-mêmes, sur chacun d’entre nous. Oui, c’est un travail. Mais ce sera aussi une révélation. Soyons légers et profonds à la fois. Notre réponse ? La joie, l'insolence, la musique et la danse. La liberté.

Hissons-nous à la hauteur des responsabilités qui incombent aux Républicains. A l’image de ce qu’une poignée d’entre eux, en bien pire position que nous ne le sommes aujourd’hui, a su faire en 1940, puis à la Libération. Portons la République en bandoulière, brandissons-là comme notre carte d’identité. Faisons-en notre étendard commun. Et alors, il flottera bien haut au-dessus de la France, de son peuple, et de ceux qui veulent leur nuire. Oui, il est temps, grand temps, d’être à la hauteur.

 

Pierre Calmeilles

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