"Je n’ai jamais aimé le consensus" : lettre à Michel Onfray

Cher Michel Onfray. Je me permets de vous faire part de quelques-unes de mes réflexions à la lecture de votre essai "Le miroir aux alouettes - Principes d'athéisme social". Car, comme vous, je pense que la vérité d’un homme et d’un philosophe est à chercher dans sa vie et dans ses écrits.

Je n’ai jamais aimé le consensus. Encore moins quand celui-ci n’en est pas un et grime l’intérêt bien compris des élites (donc d’une minorité) en avenir radieux pour tous les autres (donc d’une majorité) priés de croire que leur bonheur se trouve dans le pain (rare, austérité oblige) et les jeux (télévisés et numérisés, « modernité » oblige).

Mais ce prétendu consensus est fragile, précisément parce qu’il n’en est pas un. Pour maintenir sa chape sur la société, ceux qui y ont intérêt doivent user et abuser de l’injure, de l’insulte, du bâton, du 49-3, du mépris (de classe), de l’excommunication… Conséquence : ça se voit. Nul, aujourd’hui, ne peut prétendre que l’on ne tord pas le bras d’un peuple entier quand son vote souverain a eu l’outrecuidance de contrevenir aux désirs des dirigeants (économiques, technocratiques, eurocratiques…). 2005 est passée par là. Chacun a pu également voir comment un gouvernement démocratiquement élu pour mettre fin à l’austérité peut être asphyxié par l’Union européenne. 2015 est passée par là en Grèce, comme un avertissement pour tous les autres. En France, l’ostracisme systématique dont sont victimes les économistes hétérodoxes dans le champ universitaire n’a d’égal que celui dont ils pâtissent dans le champ médiatique. Et quand, par « malheur » ou plutôt par inadvertance, un de ces intellectuels a pu devenir trop « installé » ou trop « populaire », on a tôt fait de transformer « populaire » en « populiste », marquant au fer rouge de l’infamie celui qui ne pense pas dans les clous.

Aussi, je vous prie de croire que je n’ai pas été dupe de la campagne de presse hostile que vous avez essuyée, en particulier dans Libération. Tenter de discréditer celui qui ne communie pas dans le culte social-libéral, pour ces médias-là, permet de faire oublier leurs propres errements et leur soutien à des politiques dont il est facile de constater qu’elles sont en plein naufrage. La ficelle est bien trop cousue de fil blanc pour ne pas sauter aux yeux. Peut-être auriez-vous simplement eu meilleur compte en ne vous affichant pas, en réponse, dans la presse de droite tout heureuse de vous « récupérer », mais il s’agit là de tactique et pas de fond.

J’ai donc continué à vous lire en essayant le plus possible de mettre de côté les préjugés que ces procédés médiatiques simplistes tendent à instiller dans les esprits. Je me suis efforcé d’aborder « Le miroir aux alouettes » avec l’esprit le plus libre dont je suis capable. Car, comme vous, je pense que la vérité d’un homme et d’un philosophe est à chercher dans ses écrits et dans sa vie.

Dans sa vie, oui. Et nous serons deux (au moins !) à considérer qu’il ne suffit pas de se dire de gauche ou de glisser un bulletin de vote rose, rouge ou vert pour pouvoir se réclamer de cette famille politique. Combien de bobos parisiens ont, il y a quelques années, donné leurs suffrages à Arlette pour le « frisson » que cela leur procurait, sans se préoccuper de ses propositions ou de l’organisation totalement sectaire qu’est Lutte ouvrière ! Même si personne n’est fondé à décider de comment doit vivre autrui, « mener une vie de gauche », pour reprendre vos termes, n’a rien de superflu quand on aspire à faire avancer ces idées-là.

A cette aune, votre évocation inaugurale de personnes, à la vie admirablement en adéquation avec leurs principes, qui, dans votre jeunesse, ont contribué à fonder votre pensée et votre engagement, est à la fois émouvante, intéressante, argumentée et convaincante. Je souscris sans réserve aux enseignements que vous avez su tirer de la fréquentation de ces êtres (pourrons-nous être à la hauteur ?). Effectivement, « on ne doit pas utiliser les mots résistant et collabo n’importe comment, ni même nazi ou fasciste, ou vichyste et pétainiste […], on doit [essayer de, ajouterais-je] mener une vie de gauche, et ne pas se contenter de parler à gauche ; on doit vouloir une gauche qui ne hait personne, surtout pas ceux qui ne pensent pas comme nous […] ; on doit vouloir la justice sociale et, pour ce faire, ne jamais utiliser des moyens injustes pour y parvenir ; on peut, on doit, refuser toute forme de violence, pour peu qu’on vive dans un régime démocratique » (1). Je déteste, comme vous, les catéchismes ; voilà un « catéchisme révolutionnaire » qui me semble fécond. Camus, que vous citez fort à propos, ne l’aurait pas rejeté, moi encore moins.

Né en 1979, je n’ai rien connu du Mitterrand qui proclamait à la tribune du congrès d’Épinay : « Celui qui n’accepte pas la rupture, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, politique, cela va de soi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste ». Et tout connu de ses reniements, de son flirt avec Tapie l’affairiste, des scandales et suicides de la fin de son second mandat ainsi que de la révélation de son amitié avec Bousquet et de son passé autant vichyssois que résistant. Vous conviendrez que, même si je n’oublie pas l’abolition de la peine de mort et les conquêtes sociales que l’on doit au tout début de son règne, je n’ai donc aucune raison d’être particulièrement fanatique de cet homme. Je ne le suis pas, croyez-moi. Mais en le dépeignant comme un homme resté d’extrême-droite de bout en bout, vous semblez à son propos verser dans un travers que votre livre dénonce à juste titre dans d’autres cas. Où sont passées les nécessaires précautions que vous réclamiez dans le fait d’accoler, même métaphoriquement, l’étiquette « fasciste » ou « extrême-droite » ?

Ce manque de nuance contre Mitterrand trouve sans doute sa source dans son « antigaullisme » que vous pointez en en traçant un portrait de factieux jamais repenti. A vous lire dans le chapitre suivant, l’antigaullisme (je parle ici bien sûr de l’antigaullisme d’après la guerre, pas de celui des pétainistes, intolérable) n’est rien d’autre qu’un crime, au moins contre l’intelligence, tant De Gaulle paraît, sous votre plume, paré de toutes les vertus. Le dédain que l’on peut avoir pour Mitterrand en raison de ses multiples trahisons n’est pas une raison suffisante pour s’affubler d’œillères et tomber dans l’hagiographie au moment de traiter de son meilleur ennemi.

Il va sans dire que l’on ne peut être qu’admiratif du courage et de l’engagement du général quand, presque seul en juin 1940, il a incarné « la flamme de la résistance française [qui] ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas ». Cet acte lui assure évidemment une place éminente, unique, dans l’Histoire de France, que tous les mots que je pourrais utiliser ne sauraient décrire.

Mais, étant d’accord avec vous pour me faire une règle de l’ « irrespect des idoles sociales », je ne puis l’être lorsque vous dressez un éloge tronqué de l’action du général-président.

De Gaulle était cultivé. Cela, nous le savons. Mais a-t-il suffi pour qu’il vous éblouisse qu’il ait, d’ailleurs de façon fort approximative ainsi que vous l’indiquez, cité Nietzsche que nous avons en partage, De Gaulle, vous et moi ?

On l’a vu : vous avez passé en revue la vie de François Mitterrand pour en conclure en substance et un peu vite qu’il ne s’était jamais départi de son engagement de jeunesse à l’extrême droite. Charles de Gaulle fut à mon sens un homme tout autant baigné d’une culture de droite que Mitterrand a pu l’être que ce soit originellement ou durablement. En tout cas, sans être spécialiste, je pense sans grand risque de me tromper qu’une analyse de la biographie de De Gaulle peut sérieusement nous faire douter de votre description du premier président de la Ve République en « homme de gauche ». Mais sans doute est-on là, sous votre plume, davantage dans la rhétorique voire une certaine mauvaise foi au service de votre argumentation que dans la démonstration rationnelle.

On croirait presque, en vous lisant, que, lorsqu’il était au pouvoir, De Gaulle a conduit une politique économique de gauche. Il n’était pas néolibéral, je vous l’accorde. Mais être colbertiste ne fait pas forcément de vous un progressiste : j’ai eu, sans l’avoir choisi, un professeur d’économie qui se classait lui-même dans cette catégorie et ne cachait pas ses sympathies de jeunesse… pour l’OAS !

Le colbertisme gaullien n’est pas un socialisme et n’a, de surcroît, rien de commun, vous en conviendrez, avec les collectivités anarchistes espagnoles de 1936. J’ai bien peur que, pour les besoins de votre thèse, vous ne fassiez quelques raccourcis. L’instauration de la sécurité sociale au lendemain de la guerre doit tout autant à la présence des communistes (une idéologie pour laquelle je n’ai aucune sympathie) dans le gouvernement provisoire qu’à celle de De Gaulle à sa tête. Assimiler, ainsi que vous le faites, la participation à une mesure de gauche est, à mon sens, une énorme erreur. C’est grosso modo ce que l’on appelle de nos jours l’« actionnariat salarié ». Confondre l’une ou l’autre avec un début de prise de pouvoir des salariés dans l’entreprise confine d’assez près à ce que l’on pourrait appeler… un « miroir aux alouettes ». En tout cas, qualifier la participation de « réforme authentiquement de gauche, autogestionnaire » a de quoi faire s’étrangler Charles Piaget…

A croire, lorsqu’on vous lit, que les aspirations libertaires de mai 68, pour lequel je n’ai aucun aveuglement romantique, se sont trompées de cible. Aussi vrai que « la guillotine », dont vous rapprochez un peu sommairement Jean-Luc Mélenchon (et qui a fonctionné sous De Gaulle), « ne fait pas un horizon libertaire », la censure, le conservatisme effréné et le césarisme bonapartiste non plus. Pas plus que la mise en place des réseaux de la Françafrique.

Contrairement à ce que vous semblez penser, la pratique gaullienne du referendum plébiscitaire n’a pas grand-chose à voir avec le mandat impératif que nous appelons tous deux de nos vœux. La différence, majeure, est une différence de nature. Avec le mandat impératif, c’est le peuple qui a la main, c’est lui qui décide quand destituer un élu défaillant. Avec le referendum plébiscitaire, c’est l’élu qui tient le levier et l’actionne en fonction de ses propres intérêts et agenda. La nuance est de taille. Elle sépare le populisme (le vrai) de la démocratie réelle.

Cette stratégie, que d’autres ont baptisé « Moi ou le chaos », est celle de tous les démagogues. Ce fut celle de Chavez, bien peu digne de votre estime ou de la mienne quant à son respect des règles démocratiques. Le fait qu’elle ait été employée par l’homme du 18-Juin ne la rend pas honorable pour autant. Elle est en tout cas bien loin de « l’horizon libertaire » et même de « l’horizon » démocrate.

Certes, « le grand homme », comme vous l’appelez (un concept libertaire nouveau ?), est parti après l’échec du referendum de 69. Néanmoins, on admettra qu’ayant fixé lui-même les règles du jeu, il aurait été pour le moins déplacé de sa part de ne pas s’y soumettre. Que d’autres après lui n’aient pas eu cette élégance ne change rien à l’affaire. J’ajouterai que de parler du « voyage de Baden-Baden » comme s’il s’agissait d’un séjour d’agrément est assez joliment tourné. Mais c’est un peu facilement expédier une fuite à Varennes dont les finalités, en plein Mai 68, étaient tout sauf claires ou rassurantes.

On a le sentiment que vous sacralisez une sorte d’âge d’or : De Gaulle et la Ve République des origines, dont on a le plus grand mal, tant elle donne de pouvoirs à un seul homme, à voir la compatibilité avec une pensée libertaire, même « pragmatique ». D’ailleurs, l’idée même d’un « âge d’or », quel qu’il soit, ne correspond gère, à première vue, avec l’idéal anarchiste.

Vous définissez, assez justement, la Ve République créée par De Gaulle, comme un « contrat social jacobin » ne pouvant fonctionner qu’avec lui. Sans doute. Mais comment un libertaire peut-il se sentir à l’aise avec le jacobinisme poussé à l’extrême, même guidé par un De Gaulle idéalisé ? Je ne savais pas que l’idée d’« un homme qui a fait l’histoire » était compatible avec l’anarchie. La figure du sauveur suprême comme totem libertaire, il fallait y penser.

A mon tour d’être un peu caricatural : le Gaullisme, forme sublime de l’anarchie selon vous ? On ne peut pas, sous prétexte de la volonté forcenée de De Gaulle de préserver l’indépendance de la France, transformer sa politique en une grande défense de la liberté des peuples et de l’individu. Car, sinon, il nous faudrait ranger la vassalisation de l’Afrique et le pillage de ses ressources au travers de la Françafrique (dont vous ne dites mot) dans la case « entreprise d’émancipation des peuples africains ». Délicat.

« Qui voudrait que la France ne soit pas libre ? », écrivez-vous encore à l’appui du Gaullisme. C’est vrai, ça : qui ? En libertaire conséquent, je pense vouloir que « La France » soit « libre », mais, plutôt que de chercher à libérer des abstractions (la France, la Nation, la patrie… etc.), je préfère travailler à l’émancipation des individus. En tout état de cause, la souveraineté populaire prime pour moi sur la souveraineté nationale, qu’elle fonde et qui, elle, peut être confisquée par toutes sortes d’oligarchies. Et pour défendre cela, quel que soit le degré de respect et d’admiration que l’on peut avoir pour De Gaulle (davantage dans mon cas, vous l’avez compris, pour l’insoumis de juin 40 que pour le président de la censure d’État), nul besoin d’aller puiser dans je ne sais quel gaullisme mythifié et travesti.

Vous avez, je crois, bien cerné le carburant qui alimente le Front national et fait grossir ses rangs : « Le FN est une machine qui fonctionne au ressentiment, aux passions tristes, à la rancune et à la rancœur […]. Là où il y a humiliation et offense, vexation et honte, le FN promet la restauration de la dignité et de la grandeur, de la puissance et de la force ».

A contrario, vous êtes trop au fait des artifices de la rhétorique pour ne pas savoir qu’en écrivant une phrase telle que « comme Tsipras, [le FN] persisterait dans les effets de manche… », vous assimilez de fait, insidieusement, deux familles politiques qui ont peut-être en commun « la restauration de la dignité » mais que tout le reste sépare irrémédiablement. Vous ne pouvez ignorer que la situation politique grecque était encore plus exacerbée que celle que l’on connaît en France. Ni que le poids de la Grèce dans l’Europe économique, qui explique largement le renoncement (pas forcément définitif, nous verrons) du gouvernement Syriza, n’a rien de commun avec celui de la France qui, pour peu que son président actuel l’ait choisi, aurait pu obtenir un début de réorientation de la politique européenne (2).

Surtout, il n’y a aucune comparaison possible entre l’idéologie de Syriza et celle du FN. Nulle trace de bouc-émissaire étranger ou de préférence nationale dans le programme de Tsipras alors qu’ils sont au cœur de l’idéologie frontiste. Ces différences ne sont pas des détails. Les gommer et assimiler imperceptiblement les deux camps à un même populisme est une autre forme du terrorisme intellectuel que vous récusez quand il s’exerce à vos dépens.

Toute analogie entre Marine Le Pen, Tsipras ou encore Jean-Luc Mélenchon (ou quiconque a voué sa vie politique à la gauche et à la République) est sans fondement aucun. Vous avez le droit de brûler aujourd’hui, en Mélenchon, ce que vous avez soutenu par le passé. On a le droit de penser qu’il se briserait contre une Europe néolibérale inflexible. Mais, sur le fond, comparaison n’est pas raison. Le degré de liberté des libres penseurs n’est pas exactement le même sous un gouvernement Syriza ou sous un gouvernement Le Pen.

Quant à savoir si oui ou non, on peut toujours qualifier le FN de Marine Le Pen de parti d’extrême-droite, vous aurez sans doute compris ce que j’en pense. Sans compter qu’un large pan du FN et de ses sympathisants n’a pas l’air de faire grande différence entre le père et la fille, ne serait-ce qu’en se rangeant aux côtés de la nièce. Il ne suffit pas à ce parti de se présenter en prétendu amoureux de la République (un coup de foudre récent, n’est-il pas ?) et en nouveau converti de la laïcité, derrière laquelle il faudrait être aveugle pour ne pas voir, chez Marine Le Pen, un outil de plus pour stigmatiser les musulmans (les musulmans, pas les islamistes). Non, cela ne suffit pas à se retrouver de ce côté-ci de la frontière entre ce qui est républicain et ce qui ne l’est pas. L’analyse s’applique d’ailleurs aussi bien  à toute une frange de la droite dite républicaine et en réalité « buissonnienne ».

Mais j’admets ne pas être spécialiste. Les spécialistes du FN, justement, ne sont pas forcément unanimes,  mais beaucoup ont conclu à un simple ripolinage d’un appareil politique qui, pour afficher des dehors plus « modernes », n’en reste pas moins, peu ou prou, le même. Je serai donc beaucoup plus prudent que vous à ce sujet.

En revanche, je vous rejoins pour dire que la diabolisation du FN ne mène à rien et est contre-productive. C’est bien, en effet, sur le plan des idées qu’il faut le combattre. Sans doute est-ce une erreur de ma part, mais, en vous lisant, j’ai eu l’impression que ce nécessaire combat, programme contre programme, contre le Front national venait un peu tard, dans votre raisonnement. Je ne doute pas, toutefois, que vous conviendrez qu’il faut le renvoyer aux marges de notre vie démocratique et que l’on n’a pas le droit d’attendre simplement que Marine Le Pen se fracasse contre la technocratie européenne.

On n’est pas obligé d’être dupe des habits neufs dans lesquels le Front national se présente sous l’impulsion de Marine Le Pen. L’habit ne fait pas le moine. Il ne fait pas le Républicain non plus. Et dire que si l’on considère que le FN est anti-républicain, il faut alors l’interdire, cela me paraît bien peu « pragmatique ». C’était sans doute possible, voire souhaitable, il y a trente ans. C’est devenu totalement infaisable avec un FN tutoyant les 30 %.

En 2002, vous avez estimé que « ceux qui avaient désespéré la gauche depuis presque 20 ans avaient, eux, le devoir de voter Chirac » pour faire barrage à l’extrême-droite. Mais pas vous. C’est un raisonnement qui se tient : à chacun d’assumer ses responsabilités en fonction de son degré d’implication dans le désastre. Néanmoins, comment être sûr de n’en avoir aucune ? Comment être sûr d’avoir la conscience tranquille au point de s’en laver les mains ? Surtout, comment être sûr de la conserver, cette conscience tranquille, si jamais le pire se produit dans les urnes (que ce risque soit théorique ou non, d’ailleurs). Si le pire – la victoire de l’extrême-droite – advient, les conséquences néfastes s’abattront sur tous, quel que soit le degré de responsabilité de chacun. Les plus faibles, ceux que quelqu’un qui mène « une vie de gauche » défend par-dessus tout, en souffriront en première ligne. Est-on sûr de pouvoir, moralement et philosophiquement, se consoler, apaiser sa conscience alors qu’objectivement, on n’aura pas tout fait pour l’empêcher, même si le « barrage républicain » n’est qu’un pis-aller artificiel ? Je n’ai pas forcément la réponse à ces questions, mais j’aimerais les avoir avant 2017… J’aimerais, sur ce point, partager votre certitude inébranlable.

Vous allez plus loin et écrivez : « J’ai cru au vote, je n’y crois plus ». C’est votre droit le plus absolu. Néanmoins, comme vous vous référez, à juste titre, à une anarchie « pragmatique » que je fais volontiers mienne, j’esquisse une pratique possible du vote. En adoptant ce point de vue, ne peut-on pas considérer le vote (en situation « de crise » comme en 2002 et, peut-être, en 2017, ou en situation plus « normale ») comme un simple outil ? Une corde de plus à son arc ? Un outil qu’il conviendrait de parer d’une vertu minimale et essentielle, à savoir qu’il peut servir à faire en sorte, sur le plan électoral, de maintenir le cadre le plus large possible permettant à tous d’y vivre et d’y penser un tant soit peu en hommes libres ? A charge pour le libertaire d’agir sans relâche sur tous les autres plans, d’utiliser tous les autres outils dont il dispose et même d’inventer ceux qu’il n’a pas pour repousser au maximum les bords de ce cadre, voire les faire voler en éclats ou, à tout le moins, les écarter tant qu’ils deviennent presque invisibles sur l’écran radar de nos consciences éprises de liberté.

Si l’on veut bien suivre ce raisonnement, voter pour un homme (ou une femme) plus à gauche que François Hollande mais néanmoins loin du compte n’est pas un reniement. Ni même un effort. Il s’agit juste d’un moyen comme un autre de desserrer, même de manière insuffisante, le joug qui pèse sur la vie et la pensée libres. De leur donner plus d’espace pour s’épanouir, redevenir audibles et pouvoir être autre chose que des vies et une pensée toujours sur la défensive. Voter peut simplement donner un peu d’air aux défenseurs de la liberté et de la justice sociale, leur permettre d’occuper davantage de terrain, de passer à l’offensive, de redevenir des forces de propositions (ou plutôt des forces de propositions un tant soit peu audibles à nouveau) qui, réclamant de nouveaux droits au lieu de seulement défendre ceux que la pensée dominante ne cesse de vouloir réduire, retrouvent une force et une audience suffisantes pour se faire entendre, convaincre les cœurs et les raisons. Et donc déboucher sur des conquêtes concrètes. Schématiquement, après 1936, les anarchistes espagnols avaient bien compris que seule la République, avec tous ses défauts, ses insuffisances et ses forces souvent contradictoires les unes par rapport aux autres, les autoriserait à continuer de s’exprimer et de faire vivre concrètement leur idéal. Ils se sont donc logiquement, pragmatiquement, ralliés à sa bannière face au coup de force réactionnaire, sachant pertinemment que la République était le socle minimal à même de les laisser exiger plus, mieux et autre chose.

Toujours selon ce même raisonnement « utilitariste », voter au second tour pour les socio-libéraux ou la droite – à condition qu’il s’agisse réellement d’une droite républicaine – afin de barrer la route au FN, même si l’on n’a aucunement « trempé » dans la glorification du (social)-libéralisme qui nourrit la montée du FN, ne peut évidemment être une joie et encore moins refléter une quelconque adhésion. Ne peut-on néanmoins voir ce geste comme un simple levier (le seul qu’il nous reste au moment précis où l’on est appelé au vote) insuffisant mais sine qua non si l’on veut conserver un champ politique qui ne fasse pas totalement disparaître nos vies et pensées libertaires ? Ce n’est pas une fin en soi, bien sûr, mais l’action initiale rendant possibles toutes celles qui suivront sur le chemin de la reconquête de l’espace vital pour nos vies et pensées libres, libertaires, de gauche. Sur le chemin de la reconquête de l’espace vital élémentaire pour « les petits », « les sans-grades », « les oubliés » et « les victimes » du néolibéralisme que vous citez, que nous sommes, et qui sont ceux aux côtés desquels nous avons placé nos existences et notre engagement.

Hollande (ou ses semblables socio-libéraux) n’aura plus jamais ma voix. Sauf pour barrer la route à l’extrême-droite. Sous Hollande, je peux cracher librement sur ses innombrables trahisons. Sous Le Pen (père, fille ou nièce nous y reviendrons), votre liberté comme la mienne seront réduites à peau de chagrin. Sous Hollande, je peux continuer à penser, écrire et crier que mettre un drapeau tricolore à sa fenêtre n’a jamais suffi à faire de soi un Républicain ou un citoyen éclairé ;  à clamer avec Renaud, que « La Marseillaise, même en reggae, ça m’a toujours fait dégueuler » ; à vomir publiquement la déchéance de nationalité, les lois liberticides, l’état d’urgence…etc. Sous Le Pen (père, fille ou nièce)…

On m’objectera que c’est peu, je répondrai que c’est le minimum.

« Il ne s’agit pas de porter le peuple au pinacle mais de lui donner sa juste place », proclamez-vous. « Depuis un demi-siècle, avec ses jeux télévisés […], son consumérisme de masse, […] le libéralisme a transformé le peuple en populace : la populace, c’est le peuple quand il ne pense plus. Quand tout a été fait par les gouvernants pour qu’il ne pense plus, ils peuvent alors mieux le gouverner. Mais le peuple existe toujours sous la crasse libérale. » Je partage totalement cette analyse. J’en parlais en préambule de ce texte : cette histoire, sans doute vieille comme les sociétés humaines, est celle de « panem et circenses ». Elle est clairement à l’œuvre. Mais la question de la responsabilité individuelle ne peut pas être entièrement évacuée. Sinon un agriculteur déversant des pesticides année après année serait à jamais moralement irresponsable des dégâts qu’il cause à la nature et à la santé publique sous prétexte que le productivisme se serait imposé à lui sans qu’il ait eu droit d’y réfléchir et surtout, sans qu’il ne puisse jamais changer d’orientation.

On ne peut totalement faire l’économie de la responsabilité individuelle. Car le peuple n’existe pas. Le peuple est composé d’individus qui ne forment pas une masse indistincte. Ces individus, certes dans le cadre propre à l’époque et à la société dans laquelle ils vivent, ont un certain degré de libre arbitre. On n’est pas nécessairement obligé de se laisser abrutir par la télé d’« entertainment » ; on peut l’éteindre et lire un livre de Michel Onfray : cela ne coûte presque rien. On n’est pas obligé de considérer que déambuler dans un centre commercial le dimanche constitue l’alpha et l’oméga de la balade en famille ; on peut se promener au parc, en forêt, en ville, à la campagne… et c’est gratuit. Plus que tout, on n’est pas obligé de tomber dans la démagogie en considérant que « le bas peuple » n’a pas d’autre option et en occultant qu’il existe d’autres choix, certes difficiles. Enlever toute responsabilité aux individus qui composent la classe populaire (et la classe moyenne), c’est, de manière inconsciente sans doute, une autre façon de les mépriser.

N’écrivez-vous pas, d’ailleurs, en conclusion de votre ouvrage : « Si le libéralisme existe, c’est parce qu’on y consent ; si le capitalisme fait la loi, c’est parce qu’on le veut bien ; si le consumérisme ravage la société, c’est parce qu’on fait ce qu’il faut pour ; si la pollution détruit la planète, c’est parce qu’on s’y évertue ; si la télévision nous abrutit, c’est parce qu’on la regarde ; si nos politiciens nous trahissent, c’est parce qu’on les laisse faire ; […] si l’inculture progresse, c’est parce qu’on ne se cultive pas ; […] si les cyniques nous gouvernent, c’est parce qu’on les laisse gouverner […] » ? La société consumériste néolibérale est une abomination déshumanisante à combattre avec la dernière énergie, mais chacun a aussi sa part de responsabilité, moi le premier, quand il lui donne le pilotage de son existence. Là encore, ne pas en tenir compte n’est pas donner sa juste place à l’individu.

Vous le savez mieux que moi : être libertaire (ou « mener une vie de gauche ») est une aventure joyeuse, mais elle ne tolère guère l’auto-complaisance et la complaisance permanentes quant aux « miroirs aux alouettes » de toutes époques et de la nôtre en particulier. C’est un effort. Nous devons le faire sur nous-mêmes et accompagner ceux qui, à nos côtés, sont engagés dans cette voie. Mais il n’est pas question d’occulter que c’en est un.

Il faut, par exemple, absolument lutter contre la tentation de l’ « égotisme », de « l’égoïsme ou l’égocentrisme en vertu desquels le monde […] tourne autour de sa petite personne et de ses petits problèmes ». L’anarchie n’a jamais confondu licence et liberté. Etre libertaire n’a jamais voulu dire laisser libre cours à ses instincts, ses pulsions. Dans les collectivités de l’Aragon d’après 1936, personne, évidemment, ne se la coulait douce en se reposant sur le labeur acharné des autres. Chacun était bien conscient que son sort reposait sur celui de ses compagnons et assumait sa part du travail collectif.

Pour autant, j’ai du mal à vous suivre dans votre apologie des « leçons de morale » de « jadis », d’une école d’avant idéalisée... Au fait de quelle époque, exactement ? Celle où l’école de Jules Ferry apprenait à ses élèves les bienfaits du colonialisme cher à ce dernier ? Celle qui inculquait à la trique l’obéissance aveugle à l’autorité, que ce soit celle de ses parents, du maître, des traditions ou du flic ? Celle d’avant 1968 et d’avant l’égalité proclamée des sexes ? Et que signifie ce plaidoyer pour un temps où ces mêmes « leçons de morale [...] expliquaient que chacun était pris dans un maillage social, la famille avec ses ancêtres (sic !), les compagnons d’atelier, les compatriotes vivant dans un même pays, les membres du village… » ? Y ai-je réellement lu, sous votre plume, une exaltation de la tradition et du contrôle social ? Pensez-vous réellement que sans recours à ces références un peu datées (un tantinet rétrogrades, non ?), il n’est point de solidarité possible ? Voilà une vision bien conservatrice de la communauté pour quelqu’un qui se réclame de la pensée libertaire. De nouveau, à l’instar de votre panégyrique de De Gaulle, ce tropisme un peu étrange pour un âge d’or…

La solidarité n’est pas la soumission au groupe, sinon elle se nomme communautarisme ou corporatisme – une tare que, d’ailleurs et à juste titre, vous rejetez, nous le verrons. Un libertaire ne peut, selon moi, abandonner le concept d’individu au prétexte que le libéralisme et ses avatars en ont fait leur étendard pour mieux le défigurer.

Parmi les efforts nécessaires à l’homme ou la femme se reconnaissant dans les valeurs de la gauche ou de l’anarchie, il en est un au centre de votre le livre – c’est même le cœur de votre si beau sous-titre « Principes d’athéisme social » – que j’épouse de tout mon être, c’est la lutte contre les « mythes sociaux ». Pour commencer, comme vous, je réserve le même traitement – athée et donc critique – à toutes les religions.

Plus généralement, je suis tout autant opposé que vous à « l’esprit de corps, à l’esprit de groupe, à l’esprit corporatiste » ou encore « à l’esprit de caste ». Il y a peu de choses qui me rebutent autant que les vérités du moment (3) auxquelles on doit croire sous peine d’être regardé comme un paria ou un membre de la cinquième colonne ; les vedettes intouchables (jusqu’à ce que le signal de la curée soit donné, d’ailleurs) et les mantras économico-politico-médiatiques qu’il convient de répéter en boucle si l’on veut avoir droit à la considération parisienne. Il faut se défier comme de la peste des « vaches sacrées » du moment, même et peut-être surtout si elles peuvent, de loin en loin, nous paraître, de prime abord, sympathiques. Sus au formatage, à tous les formatages !

Je fais donc mien votre souci de « se défendre contre les prétentions de plus en plus envahissantes de la morale de groupe » et adhère à votre définition de l’ « athéisme social » comme « incroyance à ces mensonges de groupe ». C’est une question, au sens plein, quasiment étymologique du terme, de salubrité publique. Néanmoins, cela ne peut ni ne doit signifier s’extraire du monde.

Or, vous semblez faire le choix d’une retraite sur un quant-à-soi satisfait de ne consentir aucun compromis, attendant que d’autres se rallient à votre panache blanc. C’est une attitude typique des gauchistes (ce que vous n’êtes pourtant pas) qui préfèrent toujours conserver je ne sais quelle pureté virginale idéologique, presque « théologique », au détriment du reste de la société qui, d’ici à ce qu’une hypothétique épiphanie lui montre le chemin de leur vérité, peut bien s‘enfoncer dans le chômage, la perte de repères et le repli identitaire. Comment l’accepter ?

« Se changer, c’est aussi changer l’ordre du monde », concluez-vous. Certes. Un lieu commun recèle parfois un peu de vérité : c’est le cas ici. Il ne peut pas néanmoins nous autoriser, dans un superbe isolement, à nous désintéresser des désordres du monde et de leurs conséquences sur ceux de nos concitoyens qui ne l’auraient pas encore mis en pratique. L’université populaire est une grande idée, mais pour tous ceux qui ne peuvent en bénéficier, il faut aussi faire vivre les valeurs libertaires ou de gauche dans tout le reste du champ social. Quitte à choisir parfois des pis-aller, quitte à accepter, s’il le faut, des accommodements raisonnables s’ils permettent de soulager concrètement les victimes de l’ordre néolibéral.

Briser ses chaînes est parfois plus simples pour certains – qui ont le capital intellectuel, social, financier… – que pour d’autres. On ne peut pas se contenter d’espérer que, pour ces derniers, le temps fasse son œuvre et, par je ne sais quel messianisme, les voit un jour peut-être rompre les leurs à leur tour. Ce n’est pas décharger tout-un-chacun de sa responsabilité individuelle que de dire cela. C’est simplement refuser une idée intolérable : celle qui laisserait toute une partie de la société végéter dans l’attente d’un prétendu grand soir. Si elle végète, nous végétons aussi.

Mettons les mains dans le cambouis, pas seulement chacun dans son coin, pour repousser progressivement les bords du cadre qui nous enserre tous. Et quand chacun disposera de l’espace vital nécessaire pour se détacher de ses besoins immédiats, là et seulement là, le cadre volera en éclats. Dans l’intervalle, nous aurons tous vécu un peu mieux ou un peu moins mal. A la fin de ce processus, uniquement, nous vivrons libres. Mais cela suppose des actions tous azimuts et non pas isolées, aussi ambitieuses soient-elles.

La démocratie fonctionnerait bien mieux, vous avez raison, sur le fondement du mandat impératif. Dans l’immédiat, si l’on veut être « pragmatique », il faut faire avec les institutions, telles qu’elles sont, ce qui peut induire de devoir se salir les mains en tenant un bulletin de vote plutôt que de se retirer sur son Aventin abstentionniste dans une posture de puriste aux mains propres.

Voilà pourquoi, à mes yeux, voter n’est affaire ni de croyance ni de devoir, mais de levier d’action à utiliser ou non en toute connaissance de cause. C’est un outil qui peut permettre, dans une situation historique et politique donnée, de sauvegarder le cadre minimal donnant la possibilité à ceux qui mettent en pratique, dans leur vie,  une pensée de gauche, de continuer à le faire. De respirer. D’être un peu ce qu’ils veulent être. Parce qu’il y a des politiciens qui, s’ils parviennent au pouvoir par les urnes grâce à notre abstention et même si l’on n’a jamais rien fait pour alimenter leur succès, ne nous « laisseront à peine dire que nous sommes qui nous sommes », pour reprendre les mots du poète engagé Gabriel Celaya chantés par Paco Ibáñez. Parce qu’en cette triste époque et à condition d’aller aux urnes sans se bercer d’illusions, il se pourrait que nous n’ayons un jour plus que cela pour sauvegarder l’essentiel, le minimum qui, par la suite, nous autorisera à repartir de l’avant.

On ne peut se désintéresser totalement de qui nous gouverne, même si on refuse d’être gouverné. Le choix et l’orientation d’un dirigeant – sociale-démocrate, sociale-libérale, libérale, néolibérale, conservatrice, d’extrême-droite… – pèse, qu’on le veuille ou non, que l’on estime ou non avoir besoin d’un dirigeant, sur la latitude qui nous est laissée pour agir et vivre libres, pour « mener une vie de gauche ».

Pierre Calmeilles


(1) Reste à définir précisément ce que l’on nomme un « régime démocratique », pour restreindre la violence, que j’abhorre, au strict nécessaire.

(2) Ce qui passe évidemment par la renégociation des traités.

(3) Même si, contrairement à vous, je ne classerais pas forcément dans cette catégorie la lutte du Larzac ou en tout cas pas sur le même plan que la Tapiemania des années 80 et 90.

 


 

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