Il n'est pas de transcendance sympathique en politique

Hors l’Homme, il n’est rien. De tout temps, il s’est inventé un Néant et a décidé que ce Néant, ce grand Rien était Tout. Souvent, il l’a baptisé Dieu, mais, on l’a vu et on le verra, il lui a régulièrement donné d’autres noms. Que nul ici ne se froisse. Etre croyant n’a évidemment rien d’infamant et, chez certains, revêt une grande noblesse. C’est une tradition philosophique qui, maintes fois, a grandi l’Homme et le grandit encore. Tout comme celle à laquelle je me réfère : l’athéisme. L’Homme est la mesure de toute chose. Cette prise de conscience est la source de tout ce qui fait nos libertés d’aujourd’hui. Débarrassé d’une tutelle qu’il divinisait, l’Homme a compris qu’il avait des droits. Des droits parce qu’il est Homme ; donc des droits pour chaque Homme. Libre de toute sujétion céleste, il a peu à peu rejeté toute sujétion terrestre devenue insupportable car elle blessait sa nature. Refusant tout souverain en dehors de lui-même – tout souverain se réclamant d’ailleurs de droit divin –, il a lentement, patiemment jeté les bases d’une société fondée sur la souveraineté populaire, plus respectueuse de la dignité et des aspirations des Hommes. Construction subtile, sublime, hélas réversible et sans doute à jamais inachevée. Une société des Hommes, une société de l’Homme dont les fondements se sont affranchis de toute transcendance, renvoyée à la sphère de l’intime pour ceux qui en ressentent le besoin.

Néanmoins, les rechutes sont récurrentes. La société des hommes souffre régulièrement, selon la géographie et les cahots de l’Histoire, de sa maladie infantile. Et la transcendance fait son retour là où elle n’a strictement rien à faire : en politique. Après la victoire des rationalistes et de la philosophie des Lumières, elle est réapparue dans toute sa splendeur mais, officiellement, sans Dieu. Ne pouvant par conséquent plus s’appeler « catholicisme théocratique », elle a pris le nom de Communisme.

Tout y était : une classe sociale parée de vertus divines et chargée de faire l’Histoire, une nouvelle Bible au travers de l’œuvre de Marx et une prophétie : la lutte des classes allait entraîner automatiquement le dépérissement de l’État et la Révolution socialiste. Il n’y avait plus qu’à croire en une nouvelle cléricature (les apparatchiks soviétiques) et en un nouveau credo : la fabrique de l’Homme nouveau. L’obéissance au Dogme et l’abnégation totale exigée par cette doctrine négatrice de l’individu, de ses droits et de sa liberté a créé une nouvelle monarchie absolue où l’Etre suprême s’est nommé successivement Lénine, Staline ou encore Mao et où l’Homme « ancien » mourait dans des goulags au nom du catéchisme de l’Homme nouveau. L’Humanité a tout perdu à accorder sa foi dans cette resucée bolchevique de la transcendance politique : des dizaines de milliers de vies avant tout, sa dignité et son combat pour l’indépendance, ensuite.

Ne jamais abdiquer. Ne jamais placer quoi que ce soit au-dessus de l’Homme.  Ne jamais troquer son individualité présente contre de supposés lendemains qui chantent, qu’ils soient promis dans le futur ou dans un hypothétique au-delà. Même si, délestée de ses oripeaux religieux ou staliniens, la Transcendance a l’habileté de ressurgir sur la scène politique sous des atours séduisants, apparemment « modernes », semblant s’inscrire dans un prétendu « sens de l’Histoire » (qui peut s’arroger le droit de le connaître ou de le prédire ?). Même si elle se réclame d’un concept aussi tentant et maternel que celui de « Nature ». L’écologie politique s’est abîmée dans les cryptes de l’église nouvelle où l’on aime à chanter les louanges de la Pacha mama et à stigmatiser les péchés que l’Homme commet lorsqu’il ne s’y soumet pas assez aux yeux de ses thuriféraires. Elle a fait d’un combat crucial – celui pour une insertion raisonnée et raisonnable de l’Homme dans son environnement – un nouvel évangile. Vert, certes. Mais un évangile. On lui accordera, à la différence des deux précédemment cités, qu’il se fonde sur la science. L’ennui, et c’est là que le bât blesse, c’est qu’il l’a travestie sous les traits de la vérité révélée. Oubliant peu à peu de convaincre les Hommes, il a gravé de nouvelles tables de la Loi. Face aux tables de la Loi, il n’est plus question d’emporter, par des arguments (pourtant bien réels), la conviction d’esprits libres mais d’adhésion inconditionnelle d’âmes captives. Processus classique de tous les Dogmes. Lorsqu’on ne cherche plus à prouver, mais à faire de nouveaux adeptes, la méthode – éprouvée – est rituelle : on se base sur la peur. Comme de nombreuses transcendances, l’Abstraction environnementaliste est apocalyptique : si l’Humanité ne se convertit pas, elle va mourir. Le verset est ressassé, rabâché avec moult documentaires-catastrophe (car la nouvelle Transcendance est à la page : elle se sert des armes de la société du spectacle, pas du sabre ou du goupillon). L’effroi accouche d’adeptes aveugles là où l’argumentation aurait fait des citoyens éclairés. La Transcendance contemporaine a ses grands prêtres comme Nicolas Hulot et qu’importe si ce curé médiatique du petit livre vert a, dans un passé récent, fait financer certaines de ses émissions cathodiques par quelques-unes des entreprises parmi les plus gros pollueurs de leur temps.

L’écologie politique a dégénéré. Elle s’est muée en une incantation qu’il convient de psalmodier et devant laquelle tout esprit critique est immédiatement rendu inutile ou suspect. Un dogme ne se discute pas et, là comme ailleurs, ses papes sont infaillibles. Amen. Cette nouvelle religion politique a ses marchands du temple (Arthus-Bertrand) et même ses pratiquants opportunistes, pieux pour la galerie, à l’instar de toutes ces entreprises partisanes du « greenwashing » qui maquillent en vert pâle leur « business as usual ». A l’image des transcendances politiques antérieures, celle-ci agit non seulement sur la peur mais aussi sur la culpabilisation de ses ouailles. Celui qui, par exemple, ne trie pas correctement ses déchets est insidieusement classé du côté des « mauvais citoyens ». Pour un peu, on lui demanderait de faire publiquement son autocritique dans la grande tradition moscovite. L’Homme est infantilisé : il est impur et faible face à la grande et pure Totalité écologique.

L’écologisme, contrefait sous l’apparence d’un messianisme new-look, s’accompagne d’une insensible campagne prônant pour la nouvelle génération ce que les baby-boomers pourraient considérer comme de formidables régressions. Désormais, il faut accoucher à la maison et plus à la maternité, si possible sans avoir trop recours à des produits masquant hypocritement la douleur de l’enfantement. Ensuite, une bonne mère se doit d’allaiter. Le végétarisme est porté au pinacle et manger de la viande (tant pis si cela fait partie du régime alimentaire de base de l’Homme) au mieux ringard, au pire scandaleux. Tout ceci au nom du sacro-saint « retour à la Nature ». Autant de pratiques qui peuvent être éminemment sympathiques tant qu’elles relèvent du libre choix et non du sermon en chaire. Or, ces messages sont de plus en plus matraqués : si on refuse d’y sacrifier, on est un mécréant, un être humain impie qui ne veut pas être « proche de la Nature », une nature magnifiée, divinisée.

Mais voilà : l’Homme n’est plus un disciple et n’aime pas être traité de la sorte, même « pour son bien » (leitmotiv facile de toutes les transcendances politiques). Depuis trois siècles, il a goûté à l’autonomie et a du mal à supporter de se voir imposer une voix venue d’« en-Haut ». Le parti écolo devrait peut-être s’interroger sur les raisons de son échec, inexplicable à première vue, alors que l’air du temps lui est plutôt propice. De plus en plus péremptoire, il a fini par lasser les plus convaincus, les plus fidèles. L’écologie mérite mieux. Elle mérite d’être conduite par la Raison, que la Raison prenne de nouveau le pas sur les anathèmes et les Commandements. L’abandon du nucléaire et la lutte contre le réchauffement climatique, pour ne citer qu’eux, doivent se planifier et non se décréter comme des vérités révélées.

Pierre Calmeilles

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.