Présidentielle 2022 : pourquoi ce sera sans moi

En 2022, ce sera sans moi. Si, comme tout semble l’indiquer, les forces de la gauche sociale et écologiste s’obstinent à présenter à l’élection présidentielle autant de candidats qu’elles comptent de nuances infinitésimales, ce sera sans moi. Billet, en forme de bouteille à la mer.

Je ne choisirai pas entre une myriade de candidatures suscitées par l’arrivisme et toutes voues à l’échec par leur nombre même. Je ne cautionnerai pas l’irresponsabilité collective qui s’est emparée des chefs de file de la gauche depuis de trop nombreuses années. Je me refuse à apporter de l’eau au moulin du cynisme prévalant dans les directions des partis de gauche qui se contrefoutent ouvertement et sans vergogne des citoyens qu’elles sont censées défendre et représenter tant elles sont uniquement obnubilées par leur propre perpétuation.
Dans un scrutin où seuls les deux candidats ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages au premier tour sont qualifiés au second tour, multiplier les candidatures au sein d’une même famille politique, qui plus est affaiblie, revient à décider sciemment de l’éliminer avant même que le vote ait eu lieu. Et à choisir d’avance de la condamner à faire de la figuration pendant le mandat qui suit. Le 21 avril 2002 est là, s’il en était besoin, pour le rappeler. Soyons clair : s’il n’y a pas cette simple prise de conscience (du niveau d’un élève de collège), je voterai blanc, et je le ferai le cœur léger.


Vous ne me culpabiliserez pas. Le job, je l’ai fait durant un quart de siècle pendant que vous passiez votre temps à oublier le peuple de gauche en vous fourvoyant dans vos joutes dérisoires. Fini de jouer. Cela fait trop longtemps que ça dure, que vous vous servez de vos électeurs comme de chair à canon dans vous guéguerres picrocholines et égotistes. Et comme si cela ne suffisait pas, pour cette présidentielle 2022, il semble que les leaders de la gauche sociale et écologistes aient décidé de se surpasser…
On croule sous les candidatures déclarées ou putatives. Qui plus est, pour beaucoup d’entre elles – en fait, presque toutes –, on oscille entre le ridicule et la honte. Il y a, puisqu’il faut bien commencer par quelqu’un, le cas (désespéré) du communiste Fabien Roussel. Comment le parti communiste peut-il seulement oser avoir l’idée de présenter un candidat ? Le PCF a dépassé la mort cérébrale depuis si longtemps – on est gentil : on n’évoquera même pas les décennies d’encéphalogramme plat pendant lesquelles la place du colonel Fabien s’alignait machinalement sur Moscou et son régime totalitaire – qu’on aurait du mal à dater précisément le début de la nécrose intellectuelle communiste sans recourir au carbone 14. La dernière fois que le PCF fut utile à notre pays et au peuple de gauche, c’est le 19 octobre 1945, quand il a contribué à la création de cet acquis social majeur qu’est la Sécurité sociale. Il y a plus de 75 ans ! Depuis, il s’est méticuleusement attaché à ne rien comprendre à la société. Il est passé tellement à côté de Mai 68 qu’on aurait pu le confondre avec la droite gaulliste d’alors ; n’a pas tremblé, dans les années 80, quand certains de ses responsables ont détruit des foyers pour migrants ; n’a rien trouvé de mieux à faire en 2002 que de présenter un candidat à la présidentielle contre le candidat de la majorité à laquelle il avait appartenu en silence pendant cinq ans, contribuant à faire perdre la gauche et à qualifier l’extrême-droite au second tour (et semble vouloir, malgré cela, recommencer une fois de plus) ; et n’a d’autre boussole depuis plus de dix ans que sa relation d’amour-haine avec Jean-Luc Mélenchon. Épilogue pathétique de cette longue agonie, le PC vient de perdre le seul Département qu’il dirigeait encore. Avec un tel palmarès, on ne présente pas un candidat, mais des excuses et on prononce la liquidation totale. Inutile d’éteindre la lumière en partant : elle est éteinte depuis longtemps. Réveille-toi, camarade : le PC est mort et enterré. Sans fleurs ni couronnes.


Les derniers apparatchiks communistes pourront peut-être se consoler et se sentir moins seuls en constatant la proximité d’un autre mourant qui se croit un peu vite ressuscité : le parti socialiste. Un temps, dans la foulée de la sanction historique reçue en 2017, la direction du PS a (enfin) semblé faire amende honorable, comprendre que le temps de son hégémonie à gauche était révolu et que celui des alliances s’imposait avec urgence. Ce moment d’épiphanie n’aura duré, en étant large, que quatre ans avant que les vieux travers ne reprennent le dessus. Il a suffi d’un scrutin, les Régionales, pour que toutes les bonnes résolutions soient balayées. Oubliés, les 6,36 % du candidat du PS en 2017 ; une humiliation sans précédent ou presque qui ressemblait pourtant à un acte de décès. Occulté, le fait que la réélection d’une poignée de présidents de Région socialistes n’est due qu’à une forte prime aux sortants dans un contexte de crise majeure et, de surcroît, sur fond d’une abstention si massive qu’elle devrait donner des envies de démission à tous les représentants du peuple dignes de ce nom devant leur total discrédit. Effacé, le désastre inouï du quinquennat de François Hollande alors qu’il s’explique par une raison évidente : le PS ne fait absolument plus rien depuis au moins vingt ans. Ses sections ne s’attachent plus à penser le monde et la société. Elles tournent à vide, toutes absorbées qu’elles sont par cette seule activité : vanter les talents contestables des barons locaux que le parti est parvenu, encore, à sauver. En même temps qu’il perdait définitivement le chemin des usines et de leurs ouvriers, le PS a cessé de contribuer sérieusement à la réflexion du camp du progrès social, à peu près au moment où Terra nova est devenu sa boussole doctrinale.


Mais tout cela n’empêche pas les petits chevaux roses pâles de s’aligner, innombrables, au départ de la course. Olivier Faure, qui, un temps, avait semblé prendre la mesure de la nécessaire modestie à laquelle le pitoyable quinquennat Hollande réduisait son parti, a lui-même abandonné sa posture unitaire au lendemain des Régionales, trop heureux de faire comme s’il ne voyait pas que le succès très relatif du parti socialiste avait tout du trompe-l’œil. Et le bal des ambitions affligeantes a repris de plus belle. Depuis des mois, déjà, François Hollande, visiblement frappé d’amnésie quant au désaveu massif que sa politique sociale-libérale lui a valu ainsi qu’à sa famille politique, n’en finit pas de faire le tour de France dans l’espoir insensé que le peuple de gauche voie de nouveau en lui des qualités qu’il n’a pourtant jamais eues. Il ne cesse, au fil de ses pérégrinations dérisoires, de répéter combien il regrette d’avoir annoncé trop tôt qu’il ne se représenterait pas en 2017 alors que, au vu de la débâcle continue que fut son mandat, c’est en 2012 qu’il aurait été bien avisé de ne pas être candidat à la présence de la République et de se contenter de celle de la Corrèze. Quand on a un tel passif, la décence voudrait que, loin de tenter à tout prix de continuer à exister dans la vie publique, on se choisisse une Ile d’Elbe discrète, à bonne distance des débats de la cité.


Les lieutenants de François le petit ne sont pas en reste. Bernard Cazeneuve (ne riez pas) attend lui aussi que l’on reconnaisse ses immenses qualités et que la foule en délire fasse appel à lui. Et tant pis si, en dehors de sa famille proche, personne ne se rappelle qu’il était premier ministre il y a à peine plus de quatre ans. C’est dire l’empreinte qu’il a laissée dans l’histoire de la gauche et de ses combats…
Ne reculant devant rien – il paraît que c’est à cela qu’on les reconnaît –, son prédécesseur Manuel Valls, après avoir déclaré sa flamme inconditionnelle à la Catalogne espagnole, vient, comme par hasard, de redécouvrir son attachement tout aussi viscéral pour la France et piaffe, lui aussi, à l’orée de la candidature. En dépit du ridicule consommé de sa conduite et de la détestation qu’il inspire.
Le 18 juillet dernier, on a franchi un nouveau cap dans l’escalade des ambitions lamentables et plus grotesques les unes que les autre avec l’annonce de la candidature de Stéphane le Foll (ceci n’est pas une blague) « pour porter un projet » (sic). Dans les faits, il porte surtout un bilan, totalement nul, au ministère de l’Agriculture, au regard de ce que serait une politique agricole de gauche. Il faut dire qu’il avait été choisi pour ce poste par la FNSEA et nommé par François Hollande, à moins que ce ne soit l’inverse.
Hollande, Cazeneuve, Valls, Le Foll… C’est le retour des morts-vivants d’un quinquennat calamiteux. Sérieusement, Messieurs, contentez-vous de continuer à tâter le cul des vaches et à flatter les électeurs vieillissants (et vice et versa) qui, par réflexe pavlovien, persistent à voter pour vous dans vos fiefs électoraux si vous en avez encore un. Ou bien fondez une association d’anciens combattants du Hollandisme. Promis : on vous fera de magnifiques statues de cire ressemblantes pour orner le musée de l’échec total du social-libéralisme et de la sociale-démocratie mollassonne.

Certes, certains candidats socialistes ne misent pas tout sur leur passé désolant et ont au moins fait semblant de réfléchir à un programme ou, tout du moins, à jeter sur le papier quelques orientations politiques. C’est le cas d’Arnaud Montebourg qui tente un délicat numéro d’équilibriste entre des positions économiques de gauche et un souverainisme qui lorgne de plus en plus vers la droite. Il faut tout de même lui reconnaître cette vertu d’essayer quelque chose. L’ennui, au-delà de l’effet mécanique et mortifère de la multiplication des candidatures à gauche, c’est que, dans cette famille politique, tout le monde a pu, au fil des années, se faire une idée du degré de fiabilité variable du camarade Montebourg…
Même si on oublie sans doute certains chevaux (de retour) qui trépignent dans l’écurie présidentielle socialiste, on terminera avec Anne Hidalgo. Elle est forte d’un bilan à la tête de la plus grande ville du pays. Son profil politique pourrait sans doute faire mouche à la fois dans les rangs de l’écologie politique et dans ceux de la gauche socialiste. Sauf que la maire de la capitale ne semble pas mesurer que les haines (peu rationnelles) qu’elle suscite à l’intérieur du périphérique parisien n’ont d’égales que l’indifférence voire le rejet qu’elle inspire à l’extérieur de ce même périphérique. Son seul cas suffirait à démontrer la nécessité impérieuse d’une large union à gauche.


Hélas, cette union relève d’un sport de combat tant, dans le reste de la gauche, les candidats et candidates sont également innombrables à être dans les startings-blocks de la Présidentielle. A commencer par Jean-Luc Mélenchon, qui, fidèle à sa tactique à chaque fois perdante, a joué cavalier seul et mis tout le monde devant le fait accompli en se déclarant dès novembre 2020. Comment un homme d’une telle culture politique, historique et philosophique, doté d’une telle science et d’une telle expérience électorales a-t-il pu en arriver là ? Ce n’est pas à la Présidentielle qu’il devrait postuler, mais au concours du plus gros dilapidateur de potentiel électoral de l’histoire de la Ve République... Comment peut-on passer de 19,58 % au premier tour de la Présidentielle de 2017 à… rien lors de toutes les élections suivantes sans se poser la moindre question quant à la stratégie que l’on suit ? La folie consiste à refaire sans cesse la même chose, mais en espérant un résultat différent, même quand on se proclame « Insoumis » ! Comment, avec un tel bagage intellectuel et une si fine connaissance des arcanes des institutions républicaines, a-t-il pu s’aveugler au point de ne pas voir qu’une stratégie (presque) valable pour un scrutin unique comme la Présidentielle n’a rigoureusement aucune chance de fonctionner pour un scrutin constitué en fait de 577 élections singulières, comme les Législatives ? Comment ce même responsable politique Insoumis – il est vrai jamais contredit par une garde rapprochée particulièrement soumise et toute dévouée au grand homme… – peut-il s’entêter dans une orientation « populiste de gauche » qui le conduit parfois à flirter avec le complotisme, lui qui se réclame de la Raison et des Lumières ?


Jean-Luc Mélenchon a néanmoins une qualité qui le distingue de bien des impétrants à gauche : il s’appuie sur un programme clair, patiemment élaboré au fil des années, réunissant conquêtes sociales, démocratisation économique et une ambitieuse planification écologique. Un programme qui couvre donc un large spectre de la gauche sociale et écologiste mais qui ne peut avoir du succès, justement, qu’en fédérant largement cette famille politique. Jean-Luc Mélenchon le peut-il ? Rien n’est moins sûr. Il serait sans doute bien inspiré de passer la main à des Insoumis plus rassembleurs à gauche, comme François Ruffin ou Clémentine Autain. Quoi qu’il en soit, si le candidat qui incarne ce projet, pour solide qu’il soit, n’est pas seul ou presque à gauche en 2022, l’aventure mélenchonienne sera inévitablement vouée une nouvelle fois à l’échec, un échec bien plus retentissant encore qu’en 2017 et même qu’en 2012. Si Jean-Luc Mélenchon s’entête dans cette voie solitaire, le seul avantage sera son score, si faible, qu’il nous évitera le psychodrame lamentable qu’il nous a offert en 2017, quand il était visiblement persuadé de pouvoir trouver (sous le tapis du siège de la France insoumise ?) les 600.000 voix qui le séparaient de la candidate d’extrême droite et donc du second tour alors que, tous le voyaient, la partie était clairement perdue. Avec les 8 % des suffrages qu’une telle stratégie lui réserve tout au plus au printemps prochain, il ne pourra pas ce payer ce luxe et ce ridicule-là.


Restent les Verts. Les Verts et leur mystère. Cinq candidats s’alignent à leur primaire qui n’est qu’interne. On passera sur le profil de ces derniers, entre le macroniste à peine honteux, la présidente d’un groupuscule écologiste qui ne représente qu’elle-même et les chèvres du Haut-Poitou, le transfuge de l’UDF qui s’est cru candidat à deux présidentielles, déjà, en 2007 et 2012…
Mais là n’est pas le problème principal des Verts. Non, l’énigme qui entoure le parti de l’écologie politique est la suivante : comment, alors que tous les indicateurs climatiques et environnementaux démontrent de manière évidente qu’ils avaient raison de longue date dans une grande partie de leurs combats, les Verts peuvent-ils obtenir des scores aussi faibles lors des élections récentes ? Il y a certes la capacité quasi surnaturelle des cadres EELV et, en particulier, des maires élus sous cette étiquette en 2020, à tomber dans des pièges que personne ne leur tend (sapin de Noël, Tour de France… etc.). Mais cela ne suffit pas à expliquer une telle contreperformance aux Régionales, contreperformance qui devrait les amener à un peu moins de superbe dans leur isolationnisme croissant. Rappelez-vous : on allait voir ce qu’on allait voir, le temps était venu de leur avènement… Les Verts allaient remporter plusieurs Régions, aussi sûrement que deux et deux font quatre… Résultat ? Aucun. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’incapacité chronique et vraisemblablement irrémédiable des Verts à convaincre sous leur seule bannière une majorité d’électeurs. A en juger par son comportement, la direction d’EELV s’en moque et ne voit pas ce qui crève pourtant les yeux : l’écologie politique ne sera jamais majoritaire si elle néglige les bas salaires au profit des CSP +, si elle ne s’engage pas résolument dans le combat contre les inégalités et la lutte pour les droits sociaux… Bref, tant qu’on ne marie pas le rouge, le rose (vif) et le vert.


Tel est le seul horizon, à la fois sur le plan de l’efficacité électorale et sur le plan de l’efficacité dans l’action publique une fois au pouvoir, pour la gauche sociale et écologiste. Outre une union la plus large possible à gauche – je doute qu’il y ait davantage de différences irréconciliables entre les forces de cette famille politique qu’en 1981 lorsque la social-démocratie s’est alliée avec un PCF résolument stalinien –, cela implique un travail doctrinal de fond qui n’a été véritablement entamé que par une minorité de ses composantes. C’est un véritable défi au vu du peu de temps qui nous sépare de la Présidentielle (et des Législatives) et c’est sans doute dès la défaite de 2017, voire avant, que les responsables de la gauche sociale et écologiste auraient dû s’y atteler s’ils n’avaient pas été focalisés sur leurs minables luttes intestines. C’est pourtant indispensable si la gauche compte l’emporter ou même seulement jouer un rôle de premier plan dans les années à venir, être réellement utile à l’amélioration de la vie des citoyens qu’elle prétend défendre. Tout simplement pour ne pas finir de sombrer complètement et, avec elle, tous les espoirs d’un monde vivable et meilleur.
Mais est-ce seulement encore l’objectif des chapelles de la gauche ? On peut être dubitatif quand on voit que même une crise sanitaire historique n’a pas suscité en elles la moindre velléité d’entente minimale autour d’une plateforme commune et simple à présenter aux Français en se fondant sur quelques principes faisant l’unanimité en leur sein : soutien au pouvoir d’achat, développement des services publics notamment de la santé, investissement massif dans la recherche publique, volonté de reprendre en main les secteurs économiques stratégiques… La gauche sociale et écologiste avait pourtant une responsabilité historique d’aller au devant des Français pour montrer qu’il existe un autre chemin que l’amateurisme néolibéral d’Emmanuel Macron. Une nouvelle fois, elle ne s’est pas montrée à la hauteur des circonstances et de sa mission. Cela suffit !
Mesdames et Messieurs les responsables (si ce mot signifie encore quelque chose pour vous) politiques de la gauche socialiste et écologiste, rappelez-vous pour qui vous êtes censés vous battre, retroussez-vous les manches, unissez-vous, oubliez-vous, pensez à nous. Sinon, en 2022, cela sera sans moi.

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