Les nouvelles chansons de la patrie amère

Une fois n'est pas coutume, ce billet est un coup de cœur. Une évocation du sublime nouvel album de la chanteuse grecque Angélique Ionatos. Il porte en lui toute la révolte et la colère d'un peuple soumis au rouleau compresseur de l'idéologie néolibérale. Sans jamais leur sacrifier la recherche de la beauté.

Avec « Reste la lumière », sorti fin octobre, la chanteuse grecque Angélique Ionatos a dans sa voix grave le cri de tout un peuple. Parfois les chansons – le plus souvent des poèmes mis en musique – sonnent comme un compte à rebours. Tout en saccades, elles vibrent comme bat un cœur humain. Parfois elles pleurent, parfois elles rient. Souvent les deux à la fois. En elles bouillonne une rage tantôt sourde tantôt vive.

Les amoureux du berceau de l’Europe le savent bien : en Grèce, la révolte est toujours intransigeante, fière, éperdue et déterminée. On croise Hadès, Perséphone et les sonorités de l’Anatolie et de l’exil des Grecs obligés de la quitter au lendemain de la première guerre mondiale. Mais c’est bien d’aujourd’hui qu’il est question dans ce disque manifeste. On y retrouve bien des échos des « Dix-huit petites chansons de la patrie amère » orchestrées naguère par Théodorakis sur des vers du grand poète Yannis Ritsos dont Ionatos reprend d’ailleurs un texte. Tous les trois ont en commun d’avoir fui et combattu la dictature des colonels voici à peine plus de quarante ans. Avec son nouvel album, Angélique Ionatos nous parle, en Grec, d’un nouveau combat.

Cette fois, la junte a le visage de la saignée imposée à son pays par l’Europe depuis des années. Dans une protest-song du XXIe siècle, baptisée « Optimisme » – celui du désespoir ? –, elle chante : « Et si l’arbre brûle, restent la cendre et la lumière/[…] Et si nous sommes restés nus et entourés de loups/notre décision de nous battre reste intacte ». On peut voir, au choix, dans ces loups une métaphore de la Troïka ou du fascisme qui guette : ils sont les deux faces d’une même réalité. ΜΕΝΕΙ ΤΟ ΦΩΣ/Reste la lumière. On se prend à espérer qu’Angélique Ionatos ait raison et, surtout, que cette lumière ne ressemble pas à celle d’une sinistre Aube dorée. Pour la Grèce comme pour toute l’Europe.

Pierre Calmeilles

« ΜΕΝΕΙ ΤΟ ΦΩΣ/Reste la lumière », par Angélique Ionatos, chez « Ici, D’Ailleurs ». Il n’est pas interdit de l’écouter en lisant « Visages de la crise. Nous gens du sud, pauvres et fainéants », signé notamment par la journaliste Angélique Kourounis (éditions Buchet/Chastel).

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