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Billet de blog 1 nov. 2017

L'affaire Tariq Ramadan, Houria Bouteldja et la nécessité d'un féminisme décolonial

Face au dilemme impossible entre la race et le genre, face au fémonationalisme, mais aussi face au patriarcat indigène, nous défendons un féminisme résolument décolonial. Nous plaçons nos forces politiques et nos plus beaux espoirs dans cette sororité à venir Incha’Allah.

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Dans la lancée du mouvement #metoo et #balancetonporce, Henda Ayari a récemment dénoncé sur Twitter Tariq Ramadan comme auteur du viol et des agressions sexuelles dont elle parle dans son livre « J’ai choisi d’être libre », paru en 2016.

Henda Ayari a déposé une plainte contre l’intéressé pour viol, agression sexuelle, harcèlement et intimidation.

Quelques jours plus tard, une seconde femme dont le nom n’a pas été révélé par la presse a également porté plainte contre Tariq Ramadan pour viol et agressions sexuelles. Selon certaines sources, une troisième victime hésiterait encore à porter plainte.

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Dans un post Facebook du 21 octobre, Houria Bouteldja fait une brève déclaration sur « l’affaire Tariq Ramadan ».

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 A la lecture du bref texte de Bouteldja sur « l’affaire Tariq Ramadan », c’est d’abord le dégoût qui prend aux tripes. Dégoût pour cette militante qui, au lieu de soutenir ses soeurs, préfère se mettre au service des porcs.

Ensuite, le dégoût a laissé place à la colère. Colère de lire de la main d’une militante indigène, figure de l’antiracisme politique, un texte rempli de misogynie et de mépris pour la douleur des victimes de violences sexuelles.

Car que dit le bref texte d’Houria Bouteldja? Il dit que malgré « la consternation dans le camp de Tariq Ramadan », finalement, « c'est déjà une affaire politique qui dépasse les protagonistes » et où la véracité des propos d’Henda Ayari est questionnable. La fameuse théorie du complot, en somme.

Henda Ayari est une militante proche de la fachospèhre dont on doit combattre les idées sur le plan politique, raison pour laquelle elle bénéficie de nombreux soutiens de blancs racistes, mais en quoi cela rend-il son récit de viol moins crédible ? Le viol est-il une punition légitime pour les femmes qui sont du mauvais côté politiquement ? A tous les coups, les femmes l’ont toujours « bien cherché » n’est-ce pas ? Jupes trop courtes, sorties trop tard le soir, et maintenant politiquement néfastes donc tant pis qu’une telle violence ait pu se produire ?

Une femme s’aventurerait-elle à faire des dénonciations mensongères sur des violences sexuelles dans le but de nuire à Tariq Ramadan? Telle est la question sexiste du jour!  En effet, comment penser qu’une femme se réveillerait un matin, comme ça, en se disant « tiens! j’ai trouvé une idée géniale pour faire tomber Tariq Ramadan! » et s’en irait de ce pas au commissariat le plus proche déposer une plainte pour un faux viol.

Quelle fausse bonne idée! Car déjà dès le commissariat, les chances pour que sa plainte soit refusée sont énormes, et celles de passer un sale moment avec des policiers misogynes et racistes -n’oublions pas qu’Henda Ayari est une femme racisée - qui lui demanderont les détails de ce qu’elle a subi avec un air salace encore plus. Après, viendront le harcèlement de l’agresseur et de ses proches, les menaces de mort, et avec elles l’angoisse quotidienne pour sa sécurité. Mais aussi les humiliations, les attaques sur le physique, sur le fait qu’elle « l’avait bien cherché en montant dans une chambre d’hôtel avec lui ». Puis, les questions sur comment elle l’a vécu, si c’était bien finalement? Si elle n’aurait pas pu serrer les cuisses quand même. Et oui, « se  dire victime de viol c’est se voir exposée à poil sur la place publique en train de se faire prendre en levrette »*.

C’est pour toutes ces raisons que les femmes se murent dans le silence, pour toutes ces raisons encore qu’il n’existe pas de fausse accusation de violences sexuelles, ou de manière très marginale. C’est pour toutes ces raisons que les femmes de tous les milieux sociaux se murent dans le silence, parce que l’impunité des violeurs est avérée. Parce que dénoncer, c’est se voir ostracisée, jugée, et traitée de tous les noms.

Pourquoi Houria Bouteldja fait-elle donc l’impasse sur cette réalité bien connue ? Parce qu’elle prend le prétexte des liens historiques entre le racisme et les accusations de viol dans les sociétés occidentales contre les hommes racisés, mais pour aboutir à des conclusions politiques scandaleuses. Les analyses sur les liens entre la race et le genre nous ont appris notamment sous la plume de féministes noires comme Angela Davis dans son livre « Femmes, race, classe », que la condamnation du viol par les élites blanches sert surtout à conforter le racisme. C’est pourquoi de nombreux hommes noirs ont été lynchés aux Etats-Unis, ou qu’en France les débats sur la pénalisation du viol dans les années 70 se sont focalisés sur les hommes arabes, alors que les violeurs venaient de tous les groupes sociaux.

Mais c’est cette histoire qu’Houria Bouteldja se permet d’utiliser à sa sauce pour justifier de se mettre du côté des porcs. Or ce que nous montre Angela Davis et d’autres figures des féminismes décoloniaux, c’est que dénoncer l’instrumentalisation raciste du viol revient à la fois à se battre contre le racisme, mais aussi contre le sexisme. Car l’enjeu est bel et bien de défaire et non pas renforcer les liens mortels entre racisme et sexisme pour une véritable émancipation des racisés, et de toutes les femmes.

Ensuite, Bouteldja termine en nous invitant à laisser la justice faire son travail et à attendre que toute la luimère soit faite sur cette affaire. Evidemment, cette soudaine confiance en la justice est une vaste plaisanterie venant de personnes dont l’engagement contre les violences policières ne laisse aucun doute quant au crédit qu’ils accordent au système judiciaire. Lorsqu’il faut défendre le patriarcat, la justice blanche devient subitement digne de confiance! Bouteldja ne serait-elle pas en train de nous faire concernant le viol, ce que Ruffin nous a fait concernant le meurtre d’Adama Traoré?

Dans un système patriarcal où il y a 206 viols par jour rien qu’en France, on va vraiment faire semblant de croire en la justice tout à coup? Dans un pays où seulement 10% des victimes de viols osent porter plainte? Et où sur ces 10% mêmes de plaintes, 90% sont classées sans suite? On parle bien du même système judiciaire qui a très récemment déclaré une enfant de 11 ans consentante d’un viol subi par un homme de 28 ans? **

Ces chiffres sont certes édifiants - et effroyables - mais on dirait que la sphère militante dont Bouteldja fait partie refuse de prendre la mesure de ce phénomène de société. Voire s’en contre-balance au nom du fait qu’il ne faudrait pas affaiblir la lutte antiraciste.

Mais avant tout, cette attitude qui consiste à douter de la parole des survivantes de violences sexuelles est une injonction au silence. Remettre en cause l’honnêteté de la démarche, demander des preuves, demander à être convaincu qu’on n’était pas consentantes, demander des détails, ne pas se positionner comme soutien : tout cela maintient la chape de plomb sur les victimes de violences sexuelles et participe de leur silenciation.

C’est pourquoi on doit se réjouir de la libération de la parole des victimes de violences sexuelles, et soutenir de manière inconditionnelle toutes les femmes victimes de violences sexuelles. Qu’elles souhaitent balancer leurs porcs ou pas, qu’elles aient oublié comment ça s’est passé ou pas, qu’elles choisissent d’en parler sur le moment ou 15 ans plus tard, qu’elles portaient une mini-jupe ou un jogging, qu’il s’agisse de dénoncer un simple porc anonyme ou un porc s’avérant être l’une des figures de la lutte contre l’islamophobie.

Bien sûr, en tant que féministes décoloniaux-ales, afroféministes, noir-e-s, arabes, musulman-e-s, nous sommes conscient-e-s de l’utilisation de cette affaire par tout un pan raciste de la société qui n’attendait que ça, tenir enfin son musulman. Sans surprise, la fachosphère s’en est donnée à coeur joie. Le féminisme décolonial que nous défendons refuse l’instrumentalisation raciste de la parole des victimes de violences sexuelles. La participation active des féministes blanches, racistes, dominantes comme Caroline Fourest à l’islamophobie en France n’est un mystère pour personne. Jouer le jeu des fémonationalistes qui souhaitent faire passer les hommes racisés, musulmans en l’occurence, pour des arriérés machos qui violent les femmes ou les contraignent à porter le hijab est hors de question. Denis Baupain, Roman Polanski, Harvey Weinstein, Johnny Depp, DSK et tant d’autres sont bien blancs et propres sur eux. Le patriarcat n’a ni race ni classe : les violences sexuelles affectent toutes les classes sociales et toutes les races.

Il est aussi très malhonnête de penser Tariq Ramadan uniquement comme un « homme indigène » alors qu’il est de classe sociale élevée et qu’il a du pouvoir. En plus d’une solidarité envers des porcs, ce qui s’exprime aussi dans le soutien à Ramadan, c’est la solidarité de classe d’élites « indigènes » qui font semblant d’aimer tellement les hommes racisés prolétaires, mais qui en réalité ne se mobilisent jamais sur les questions qui les touchent (criminalisation des drogues, incarcération etc), à part pour se donner une posture. Les hommes racisés injustement criminalisés ce sont ceux dans les quartiers populaires emprisonnés parce qu’obligés de vendre du shit par exemple, et pour lesquelles les élites « indigènes » ne font strictement rien à part s’en servir comme faire valoir. Notre solidarité va envers ces frères-là, et pas les violeurs en particulier ceux qui profitent de leur position de pouvoir pour abuser de nombreuses sœurs.

Pour toutes ces raisons, nous, féministes décoloniaux-ales, dénonçons également ce dilemme impossible dans lequel nous sommes en permanence sommé-e-s de choisir : la race ou le genre. Nous sommes femmes ET racisé-e-s, les oppressions contre lesquelles nous luttons sont plurielles, car le patriarcat EST raciste, et le racisme EST patriarcal***.

Nos choix de luttes contre le racisme et le sexisme en témoignent. Sur le racisme une grande partie des mobilisées contre les violences policières racistes sont des féministes racisé-e-s, nous n’avons aucune leçon à recevoir sur l’importance de comprendre les violences qui touchent les hommes racisés, car malgré un soutien à sens unique, nous sommes toujours là.

Bouteldja nous fait croire que la seule possibilité pour une lutte antiraciste forte c’est d’être dans le soutien actif au patriarcat, or rien ne l’obligeait par exemple à écrire ce post de la façon dont elle l’a fait. Critiquer le traitement raciste de cette affaire par les médias n’oblige absolument pas à s’attaquer à Ayari et aux autres femmes, ni à soutenir les raisonnements misogynes sur le viol. Comprendre la manière dont les structures racistes de la société impactent les rapports de genre ne signifie pas qu’il faille faire croire que le sexisme se limite à être une conséquence du racisme, et que lutter contre le racisme abolirait le sexisme. C’est non seulement historiquement faux, mais c’est politiquement dangereux. Bouteldja fait donc le choix de d’une décolonialité misogyne, et nous disons qu’une autre voie est à construire. 

Face au dilemme impossible entre la race et le genre, face au fémonationalisme, mais aussi face au patriarcat indigène, nous défendons un féminisme résolument décolonial. Nous plaçons nos forces politiques et nos plus beaux espoirs dans cette sororité à venir Incha’Allah.

Camilia B, féministe décoloniale

Amel B

Fatma AB

Ndella, militante afroféministe et antiraciste

Annabelle C, afroféministe décoloniale

Hager

Dal militant-e féministe antiraciste

*http://www.crepegeorgette.com/2017/10/04/christine-angot-femme-droite-les-salopards/#more-10956

** http://stop-violences-femmes.gouv.fr/IMG/pdf/Lettre_ONVF_8_-_Violences_faites_aux_femmes_principales_donnees_-_nov15.pdf

***https://www.facebook.com/mwasiafrofemparis/posts/1469088223126357

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