La démocratie parlementaire turque, grande perdante des élections législatives ?

En juin dernier, le parti du Président Recep Tayyip Erdogan a essuyé son premier revers électoral en 13 ans et ce dernier a finalement vu son rêve d’établir un régime présidentiel s’envoler. Dès lors, le Président Erdoğan a tout fait pour empêcher la formation d'un gouvernement de coalition et a convoqué de nouvelles élections. Il a également gelé le processus de paix engagé avec les Kurdes depuis 2013 et importé le conflit syrien dans le débat politique pour polariser plus encore la société turque. C’est dans un climat délétère, suite aux attentats djihadistes de Suruç et d’Ankara et au retour de la « sale guerre » entre les forces de l’ordre et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), que les citoyens de Turquie se sont rendus aux urnes dimanche 1er novembre, pour élire encore une fois leurs députés. Les résultats du 7 juin n’auront été qu’une parenthèse puisque l'AKP, le parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis le début des années 2000, a retrouvé sa majorité absolue. Suite à ce nouveau scrutin, une partie des Turcs espèrent toutefois un retour à la démocratie et à la stabilité économique, deux questions centrales de la campagne précédente, qui avaient empêché le parti de Recep Tayyip Erdoğan de constituer un gouvernement seul. Mais Recep Tayyip Erdoğan a finalement remporté les élections avec un score proche de celui obtenu en 2011, alors que la Turquie bénéficiait encore d’une croissance à faire pâlir beaucoup de pays européens. Que s’est-il passé et par le biais de quelle équation politique l’AKP a-t-il pu se maintenir, seul, à la tête de l’Etat?

         Très attachés au processus de paix et aspirant au développement économique du sud-est du pays, les Kurdes de Turquie, respectueux de la tradition, n’avaient plus de raisons apparentes de voter massivement pour l’AKP avec le ralentissement de la croissance qui touche le pays depuis le début de l’année. Pourtant, ils se sont détournés, pour une partie d’entre eux, du parti pro-kurde HDP et ont préféré voter à nouveau pour l’AKP, qui jouissait jusqu’aux dernières élections de près de 50% des votes kurdes. Le parti de Selahattin Demirtaş, que certains comparent à Alexis Tsipras, devient le 3eme parti du pays mais perd plus de 20 sièges au Parlement.Le HDP n’a de toute façon pas suffisamment de poids sur l’échiquier politique pour stopper la guerre ou pour gouverner. Le PKK incarne toujours la contestation kurde et la population est fatiguée de cette prise d’otage. Le développement, initié avec la venue au pouvoir de l’AKP, de cette région qui manque cruellement d’infrastructures est au point mort. Seul le parti de la justice et du développement est synonyme de progrès économique pour les habitants des grandes villes du sud-est et le HDP n’a eu ni le temps ni les moyens de démontrer qu’il pouvait être une alternative légale au système en place ou à la gouvernance tribale de certaines provinces kurdes. L’échec du HDP est également liée au poids de la tradition qui y reste très prégnante et les autres partis d’opposition associé au kémalisme, au nationalisme et à l’Etat unitaire faisant peu cas des régionalismes et de la religion ne pouvaient pas non plus imaginer y récupérer des voix. L’autoritarisme de Recep Tayyip Erdoğan séduit une partie des Kurdes, qui respectent son charisme et son engagement religieux. Le PKK, en tuant deux policiers suite à l’attentat de Suruç, a condamné le parti de Selahattin Demirtaş et les partisans d’une solution démocratique et pacifique et a déroulé le tapis rouge à la stratégie du chaos développée par le pouvoir cet été. L’insécurité physique et économique a poussé une partie des Kurdes à mettre de côté la défense de leur identité régionale et des libertés individuelles en Turquie.

         Les partisans libéraux de l’AKP, eux, ne conditionnent pas la stabilité et la croissance économique du pays au maintien seul du parti de Recep Tayyip Erdoğan au pouvoir mais au maintien d’un seul parti. Même s’ils regrettent le népotisme du système, qui met à mal la concurrence et la transparence dans le monde des affaires et s’inquiètent des récentes attaques contre certains groupes industriels, la perspective d’une coalition fait peur. La crise de 2001 et les échecs répétés des coalitions qui ont marqué le paysage politique turc dans les années 90 sont présents dans les esprits. La croissance a besoin de stabilité et les Turcs se sont habitués au faste des années 2000. Ils savent par ailleurs que le pouvoir ne cèdera pas et donc ils ont choisi de soutenir le seul parti qui pouvait avoir la majorité absolue et gouverner seul.

         Quant aux Nationalistes du MHP, qui ont fait campagne sur les affaires de corruption qui entachent le bilan de l’AKP, plutôt que sur la guerre avec le PKK, ils ont vu leur électorat se vider au profit de l’AKP, qui a mené une campagne violente contre le terrorisme en relançant la guerre dans le sud-est. Les électeurs traditionnellement acquis au parti nationaliste ont préféré passer l'éponge sur l'ardoise des collaborateurs de Recep Tayyip Erdoğan, pourvu que le PKK soit réprimé.

         Enfin, parmi les électeurs traditionnels de l’AKP, une partie de son électorat conservateur et bigot, fidèle au prédicateur Fethullah Gülen, avait commencé à émettre des doutes sur la stratégie du pouvoir, après les grandes manifestations du parc Gezi au début de l'été 2013. La confrérie Gülen est devenue alors « l’ennemi numéro 1 » d'Erdoğan. Si pendant plus de 10 ans, le mouvement prosélytiste a permis à son pouvoir de s'imposer au cœur de toutes les institutions de l'Etat, ces partisans d’un sunnisme d’Etat, capitaliste et internationaliste, sont devenus beaucoup trop dérangeants pour le leader emblématique de l'AKP. La chasse aux sorcières qui frappent les « Gülenistes » depuis décembre 2013 a eu raison d’une grande partie de ces électeurs. Néanmoins, cela n’a pas suffit à affaiblir le pouvoir, car même s’ils se sont reportés majoritairement sur le parti social-démocrate CHP, ce dernier a perdu certains de ces électeurs au profit du parti pro-kurde. Les classes moyennes et les élites intellectuelles de la « Turquie blanche » ont choisi, pour certains d’entre eux, de soutenir Selahattin Demirtaş, qui se présente comme le chef de file d’un parti rassembleur et défendant des valeurs de gauche.

         Reste donc la frange dure des électeurs traditionnels de l’AKP, qui aspirent à l'avènement d'un pouvoir traditionnel, tenant peu compte de la légalité et conspuant la démocratie si elle se met en travers de son chemin vers un « Etat-Califat néo-ottoman ». Cet électorat ne vote pas pour l’AKP mais pour Recep Tayyip Erdoğan, le nouveau père de tous les Turcs. Il s’impose comme l’homme capable de redonner sa dignité à la Turquie, une Nation née sur les cendres d’un Empire dépecé par les Occidentaux, et qui devrait être à la tête de l’ « oumma », communauté panislamique.

         Cette victoire est sa victoire et non pas celle de son parti. La crise économique, l’insécurité, la démocratie parlementaire et la laïcité clairement rejetées par son électorat le plus radical, et la reconstruction de la droite islamo-conservatrice autour des valeurs de la République deviennent les principaux enjeux de cette nouvelle législature.

         Relancer l’économie et construire une image de leader des pays émergents sur la scène internationale, tout cela paraît difficile aujourd’hui. L’AKP n’a pas développé son modèle économique sur un socle solide d’investissements sur le long terme et à préférer un apport de liquidités immédiat en privatisant notamment une grande partie des ressources du pays. En favorisant l’enrichissement de l’oligarchie anatolienne, en développant le secteur tertiaire plutôt que l’industrie et en négligeant la recherche et le développement, la Turquie ne peut pas offrir de garantie quant à la pérennité de son économie de marché sans dévaluer plus encore sa monnaie. Les inégalités se creusent et ils ne peuvent plus compter sur la croissance pour faire progresser les réformes sociétales en l’absence d’un bilan économique positif.

         Sur la scène internationale, la complaisance dont a fait preuve le pouvoir à l’égard de l’Etat islamique, son obsession à voir tomber le régime de Bachar el-Assad, braquant ainsi l’Iran et ses alliés dans la région, ne permettent pas à Recep Tayyip Erdoğan d’exister dans le contexte actuel de la guerre en Syrie. Il est incapable d’agir seul et en l’absence de soutien de la part des Arabes sunnites, il est contraint de s’en remettre à la communauté internationale sur ce dossier. Son seul moyen d’exister reste le chantage grâce au flux continu des réfugiés syriens sur son territoire d’un côté et le maintien de la pression sur les acteurs de la société civile et laïque et le PKK de l’autre. L’AKP ne pourra donc pas espérer faire taire la contestation en affichant un bilan extérieur et un bilan sécuritaire efficient ni garantir la paix sociale en poursuivant cette stratégie. Espérer des soutiens au niveau international peut s’avérer compliqué sans faire de concessions aux Occidentaux et trahir son électorat traditionnel.

         Enfin, bien que l’AKP ait obtenu 316 des 550 sièges du Parlement turc dimanche dernier, il reste impossible pour son leader historique de changer la Constitution sans le soutien d’un des trois autres groupes au Parlement. En l’état actuel des choses, il ne peut pas conduire directement la politique gouvernementale et doit s’effacer au profit du Premier Ministre. L’opposition ne semble pas vouloir faire bloc pour des raisons idéologiques mais elle peut décider de faire barrage à certains projets de lois soumis au vote du Parlement. Un blocage parlementaire conduirait à la paralysie des institutions et le bilan réformiste de l’AKP ne paraîtrait plus être qu’un lointain souvenir. Aussi, Recep Tayyip Erdoğan a d’ores et déjà annoncé que le régime parlementaire, qui limite les prérogatives du Président et donne la possibilité à ses adversaires politiques de limiter son pouvoir et ses ambitions pour la Turquie, doit être remis en question. Mercredi 4 novembre, il a déclaré que « tous ceux qui s’opposent à l’établissement d’une nouvelle Constitution en paieront le prix ». Avec le référendum de 2010, il avait déjà pris le contrôle sur les institutions militaires et le pouvoir judiciaire. En dressant une armée de jeunes policiers ayant reçu une éducation très sommaire, recrutés dans les villages où leurs payes peuvent nourrir largement toute une famille, il avait déjà réprimé la contestation et mis au pas les citoyens qui remettaient en cause la dureté de son régime et l’inadéquation des réformes avec l’Etat de droit. Aujourd’hui, la perspective d’une réforme constitutionnelle, par ailleurs nécessaire pour se débarrasser enfin du reliquat de la dictature du début des années 80, inquiète. Il n'est pas certain que les choses se fassent en douceur. Si Recep Tayyip Erdoğan décide de ne plus faire cas de l'ancrage européen des institutions de son pays et de se tailler une Constitution sur mesure en invoquant le résultat des urnes, si la violence de l’Etat se fait plus dure et l’inflation augmente, et si le PKK intensifie la rébellion, comme annoncé dans un communiqué du 3 novembre, alors demain la Turquie sombrera dans la guerre et l'obscurantisme.

 

 

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