Un train à grande vitesse, le dernier cadeau électoral de Recep Tayyip Erdogan.

Le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan a inauguré ce vendredi 25 juillet 2014 une ligne de train à grande vitesse qui permet de rejoindre Istanbul à Ankara en trois heures et trente minutes, réduisant de moitié le temps de transport entre la capitale culturelle et la capitale administrative de la Turquie.

Le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan a inauguré ce vendredi 25 juillet 2014 une ligne de train à grande vitesse qui permet de rejoindre Istanbul à Ankara en trois heures et trente minutes, réduisant de moitié le temps de transport entre la capitale culturelle et la capitale administrative de la Turquie.

Les femmes à gauche, les hommes à droite de la scène, d'un côté comme de l'autre, il est difficile de tenir debout le ventre vide au soleil en ce mois de Ramadan. Des femmes très couvertes finissent par s’évanouir. Les enfants ont du mal à agiter leur drapeau à l’effigie du Premier Ministre, sur les épaules de leur père, trempé de sueur. Les hommes, d'habitude si criards, sont taciturnes. Arrivé avec une heure de retard en gare de Pendik dans la lointain banlieue d’Istanbul, le train entre en gare sous les hourra de la foule. Celui qu'ils attendaient tous, finit par arriver, le spectacle commence et tous oublient la chaleur.

Dans son discours-fleuve, Recep Tayyip Erdogan vante longuement les mérites du projet mais souligne surtout qu’il s’agit de son cadeau au peuple turc, un parmi tant d'autres. « Cet investissement, c’est le nôtre… C’est nous qui vous avons offert tous ces services… Aujourd’hui l’opposition prétend le contraire mais les chemins de fer, c’est nous ! ... On ne s'arrête pas, en avant vers la "Nouvelle Turquie".» 

Ce projet, signé en 1999 par le gouvernement précédent celui de l'homme fort du pays, est majoritairement bien accueilli en Turquie. Deux femmes aux premières loges se réjouissent de pouvoir rejoindre Ankara pour les fêtes du Ramadan, qui commence ce dimanche. Enise, une jeune maman dont la fillette tient en équilibre sur une barrière municipale, rajoute tout en serrant très fort les jambes de son enfant que les remous de la foule pourraient faire tomber : "Moi, je suis venue pour voir notre futur Président. Il nous gâte avec ce projet fabuleux. »

Certains, contrairement à Recep Tayyip Erdogan et ses supportrices, ne sont pas aussi enthousiastes. Les ouvriers du chantier ont manifesté la semaine dernière (du 18 juillet au 21 juillet 2014) pour réclamer leur salaire des trois derniers mois. D'autres craignent pour leur sécurité, comme Rahmi qui explique : "Il y a eu des accidents avant qu’on inaugure le train et aujourd’hui il est tombé en panne. Je vais attendre un peu avant de l’emprunter."

La Turquie se classe au dernier rang des pays de l'OCDE concernant la sécurité et les conditions de travail, et la catastrophe minière de Soma de mai 2014 l'a froidement rappelé aux Turcs. Selon l'Assemblée de la sécurité et de la santé au travail, 1235 personnes en 2013 et plus de 700 depuis le début de l'année 2014 ont perdu la vie dans un accident du travail. Autre chiffre inquiétant, le ministère des transports, sur son site internet, recensent quant à lui 4829 accidents de train, graves et moins graves, entre 2001 et 2012.

Recep Tayyip Erdogan, candidat à l'élection présidentielle dont le premier tour est prévu pour le 10 août prochain, dénonce plusieurs sabotages auxquels il impute le retard des travaux. La semaine passée, lors d'un meeting de campagne, il hurlait à la tribune : "Ils ont essayé de nous empêcher de finir ce projet mais nous avons déjoué leur complot et dépasser leurs sabotages." Une fois encore, la rhétorique conspirationniste du Premier Ministre permet d'excuser tous les incidents de parcours de son 3ème mandat, comme en décembre dernier alors que lui et ses proches sont mis en cause dans une opération anti-corruption.

Aujourd'hui, des milliers de supporters sont venus applaudir l'arrivée du Premier Ministre en train, malgré les inquiétudes que les grands travaux entrepris et les soupçons de corruption suscitent pour une partie de la population. Ezgi, qui n'a pas souhaité assister aux festivités autour de la gare de Pendik dénonce : « Ce train, le 3ème pont et le 3ème aéroport sont tous des projets initiés pour des raisons électorales ou financières. Le gouvernement méprise le droit, le droit du travail et met les gens en danger. »

L'élection présidentielle approche et cette inauguration n'est qu'une démonstration de plus de la façon dont Recep Tayyip Erdogan fait campagne. Ces grandes représentations sont quotidiennes et son électorat est présent à chaque fois. Il impose, toujours plus, son image de nouveau père de la Nation. Le Premier Ministre aime faire preuve de fermeté dans la gestion des affaires courantes, ce qui n'est pas pour déplaire à une société encore très imprégnée du modèle patriarcal. Il promet que s'il est élu Président, bien que la Constitution turque ne donne que très peu de pouvoir à la fonction, il restera le chef de famille. Mais le candidat sait aussi jouer le père aimant, en offrant à ses électeurs, et ce juste avant le scrutin, un projet structurel essentiel, qui est accueilli comme le fruit de sa réussite personnelle. Grand favori, le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan devrait être élu au mois d'août, il faut maintenant espérer que le dernier cadeau de sa campagne ne soit pas empoisonné.

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