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Billet de blog 28 déc. 2020

Lettre à mon violeur

A toi mon violeur, ou peut-être devrais-je te vouvoyer ? Dois-je être polie avec mon violeur ? [...] J’espère que tu as conscience de ce tu as fait. Si ce n’est pas le cas, je vais te raconter.

Camille Bdlt
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[TW : viol]

A toi,

Ou peut-être devrais-je te vouvoyer ?

Dois-je être polie avec mon violeur, mon tueur, mon pédophile ? Je ne suis même pas sûre de savoir qui tu es. C’est bien le pire, que mon cerveau ait flouté ton visage. Est-il encore utile de me protéger ? Qu’on me dise ton nom. Montre toi, reconnais moi, fais face à ma souffrance et mets-toi à genoux. Il n’y a jamais eu de distance entre nous. Tu as pénétré mon corps et tu y es resté. Alors ce sera le tutoiement.

J’espère que tu as conscience de ce tu as fait.

Si ce n’est pas le cas, je vais te raconter.

Autour de mes six ans, lorsque tu as commencé les attouchements, j’ai développé des problèmes intestinaux sévères. Ça m'a valu plusieurs nuits sans dormir et quelques aller-retour à l’hôpital. Il fallait garder le secret à l’intérieur j’imagine. Je ne crois pas que tu m’aies dit de me taire, comme si tu n’en avais pas besoin. Comme si, à 7 ans, le système de silenciation des femmes était déjà un concept bien acquis, pour moi, et pour toi.

C’est aussi à cette période que les cauchemars ont commencé. Toujours le même, en noir et blanc, moucheté comme une télévision débranchée, je suis allongée dans mon lit simple, la porte est face à moi, elle s’ouvre et apparaît une grande silhouette qui s’avance vers moi.

Je fais encore ce cauchemar, plusieurs fois par an. A l’époque c’était tous les jours.

Ensuite je ne sais plus trop, j’étais un peu perdue. Tout est très vague, après tout, j’étais encore si jeune. Ce qui reste de cette année et demi, c’est le silence, la solitude, la douleur. Mes parents travaillaient beaucoup, je passais énormément de temps à écouter des disques de Jean-Jacques Goldman dans le salon au-dessus du bureau de poste. J’allais chez la nourrice, on mangeait du bœuf bourguignon, on profitait du grand jardin, et je me faisais violer. Je me souviens de ta chaîne en argent, de tes sous-vêtements blancs, de tes cheveux bruns très fins et hirsutes. Ta peau extrêmement blanche, ton corps de jeune homme dans la lumière des samedis après-midi, les rideaux bleus tirés, la porte fermée, mon refuge dans le coin de l’étagère à jeux de société. Ma petite culotte jaune avec une fleur rouge, la blanche avec une fleur orange à la tige verte, le canapé bleu délavé, les contacts de peau, les battements de mon cœur, mes cheveux sur mon visage.

Les nuits sans dormir.

Et puis nous avons déménagé. Je suis allée dans une autre école, chez une autre nourrice avec qui ça se passait très mal. Je ne voulais plus me laisser faire.

J’avais déjà envie de casser des gueules, les adultes en premier. De la souffrance est née l’empathie. Merci pour ça. J’étais plus proche de mes copines nées d’incestes, dont la mère faisait le tapin au café et dont le père était un gros soulard, que des autres. Ce gros soulard qui nous emmenait nous promener dans les champs au coucher du soleil parce que c’est quand même beau. Lui, il vivait encore dans la merde, pour moi c’était fini. J’étais séparée de toi, mais je comprenais le bonhomme… Le besoin d’un peu de beauté, d’un peu d’espace, d’un peu d’horizon, c’est essentiel quand t’es en mode survie. Alors la Picardie, pour l’horizon, c’était bien.

Mes parents ne m'ont pas cru, et après ils ont oublié.

T’imagines ?

Alors je te passe les drogues, le sexe avec les hommes, les psys pour enfants, les psys pour ados, les cicatrices sur mes bras, le rhum pur que je buvais dans la baignoire le soir, la fois où mon grand père m’a récupéré au collège à 11h du mat parce que j’avais vomi ce fameux rhum, les fugues, les crises d’angoisses, les crises de spasmophilie, les problèmes gynécos, les mensonges plus gros que moi, toutes les fois où on m’a utilisé, mes autres viols (j’ai aussi envie de te les mettre sur le dos, ouais), les jours de boulots ratés… Si je bouge, je me bute. Si je bouge, je me bute. Si je bouge, je me bute. Alors parfois je passais 24h sans bouger. Maintenant, je fais juste attention à rester le moins de temps possible dans la cuisine. Il y a de l’amélioration.

Je suis quand même tombée amoureuse, plusieurs fois. Même à moitié morte, je m’accrochais un peu. Je sais que je suis plus forte que toi. On m’appelle survivante. Toi, tu seras jamais plus qu’une merde.

Est ce que je vais tout te raconter ?

Qu’est ce que tu en as à faire ? Tu vas pas me faire croire que ça te touche mon histoire. Rigole pas trop, une fois cette lettre terminée je vais écrire mon dépôt de plainte. Puis on te retrouvera peut-être, rigole pas je te dis. Je vais prendre un malin plaisir à te voir tomber. Peut-être que tu es malade, je m’en bats la race. Tu vas manger. Tu vas manger pour tous.

Pour les remarques dans la rue, pour les remarques au boulot, toutes les fois où on m’a touché le cul, où on m’a pas regardé en me baisant, où on m’a humilié. Des flics, des fachos, des gauchos, des camés, des clochards, des darons, des gamins, les soi-disant amis, les soi-disant féministes, tu trouveras pas une catégorie de bâtard qui m’ait pas fait chier. Tu vas prendre je te dis.

Je vais m’exploser les mains, je les imagine déjà, défoncées de t’avoir cogné dessus. Ce sera mieux que suspiria, même mieux que dirty weekend. Ma grande victoire, ce qu’on retiendra de moi. Tous les soirs je m’endors devant ces 9 lettres : vengeance.

Tu devras payer aussi, tu me dois une pelletée de tunes, entre les psys, les médocs, la weed, les jours de taffe ratés… T’en dois aussi à la sécu d’ailleurs, même plus qu’à moi. J’espère que tu gagnes bien ta vie maintenant, parce qu’il va falloir signer un gros chèque. La hargne, c’est ce que je ressens quand je vais bien. Quand je vais mal, c’est juste la mort.

Le froid au milieu du bide.

Vivante en colère mais morte de fatigue.

Que mon feu se propage, car la braise est bien chaude au royaume des constitué.e.s parties civiles.

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