#pasunedemoins. Au Pérou, les femmes à la rescousse des mouvements sociaux

Samedi dernier, plus de 50 000 manifestant-e-s ont défilé dans les rue de Lima afin de dénoncer la violence faite aux femmes au Pérou. Un nouveau souffle pour les mouvements sociaux?

 C’est sous le hashtag #niunamenos (#pas une de moins) que plus de 50.000 femmes ont manifesté à Lima samedi 13 août lors d’une manifestation suivie par ailleurs dans d’autres villes du pays comme Cuzco, Arequipa o Ayacucho. Il s’agit d’une mobilisation de grande ampleur, et peut-être même l’une des plus importantes depuis les mouvements de protestation menés contre le régime autoritaire de Fujimori à l’aube des années 2000. Les mouvements sociaux au Pérou sont en effet à l’image du pays : divisés selon les groupes d’intérêt, mis sous silence lorsqu’ils sont portés par les classes populaires et paysannes, ou encore décrédibilisés, voir diabolisés, lorsqu’ils concernent des secteurs stratégiques de l’économie comme l’extraction de ressources minières.

Les cicatrices laissées par vingt ans de guerre civile et d’autoritarisme sont restées fraîches dans un pays encore extrêmement polarisé autour d’une version de l’histoire récente où le « terrorisme », à entendre les actions armées menées par les guérillas mobilisées dans les années 1980-90, continue d’être considéré comme le principal responsable de l’ensemble des maux d’un pays en mal d’unité et où l’organisation des rapports sociaux s’établit autour d’une articulation hiérarchique selon l’appartenance ethnique et la classe sociale.   

 Le conflit armé ayant opposé les guérillas du Sentier Lumineux et du Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru à l’Etat, ainsi que le régime autoritaire qui s’en est ensuivit, a porté un sérieux coup aux mouvements sociaux qui avaient été très dynamiques dans les années soixante et soixante-dix. Aujourd’hui encore, plus de quinze ans après la fin du conflit armé et le retour de la démocratie, les mouvements de gauche restent marginalisés et l’objet de campagnes de diffamation sans merci de la part des principaux vecteurs de l’opinion publique. L’assimilation entre gauche et terrorisme apparaît de fait comme un procédé récurrent de la part de médias dominants, qui pour la plupart appartiennent à de grands groupes aux mains d’entrepreneurs proches du pouvoir. La récente campagne de Veronica Mendoza, candidate pour le Frente Amplio aux élections présidentielles ayant eu lieu cette année, a pu en donner un exemple relativement clair.

Or, si Mendoza n’est pas passée au deuxième tour, elle n’en a pas été si loin et représente à l’heure actuelle le renouveau d’une gauche qui avait perdu pieds. A condition qu’il réussisse à représenter une opposition cohérente et à résister face aux attaques de destruction massive dont il risque d’être la cible, on peut légitimement espérer voir les résultats électoraux du Frente Amplio progresser de manière à ce qu’il devienne réellement un protagoniste de la scène politique péruvienne. Et le parti est incarné par une femme, Veronica Mendoza, donc, opposé notamment à une autre femme : Keiko Fujimori, fille de l’ex dictateur, qui n’en est pas à sa première tentative de gagner la présidence et qui cette fois n’en est pas passé loin. Pedro Pablo Kuczynki (droite libérale) l’a en effet emporté grâce à l’appel explicite de Mendoza à voter contre le fujimorisme, jouant ainsi un rôle décisif dans le dénouement final de ces élections présidentielles.

Les militantes féministes quant à elles ont représenté des actrices clefs de la campagne menée par Mendoza, qui a su mobiliser autour d’elles diverses organisations de femmes qui ont concrètement participé à l’ensemble des activités associées à sa campagne, notamment dans le cadre de l’établissement de la liste de candidats au Congrès – les législatives ayant lieu en effet au Pérou en même temps que les présidentielles. Si finalement seules quatre des vingt congressistes élu-e-s pour le Frente Amplio sont des femmes, ce qui nuance clairement l’idée de parité portée par le parti, certaines d’entre elles comme Indira Huilca, fille d’un syndicaliste assassiné pendant la période ou Fujimori (père) était au pouvoir, représentent de véritables symboles de résistance et de devoir de mémoire face à la violence passée.

L’autre sujet ayant mobilisé les féministes et activistes pendant la campagne concerne les stérilisations forcées pratiquées à leur insu sur plus de 300 000 femmes paysannes et indigènes pendant les années 1990. Or si la lutte afin de dénoncer ses pratiques ne date pas d’hier et s’est intensifiée ses dernières années, notamment grâce à la mobilisation d’ONG de droits humains et un recours au droit international, elle est devenue pendant la campagne une véritable stratégie de lutte politique visant à discréditer la candidature de Keiko Fujimori.

Ainsi, s’il serait quelque peu utopique d’affirmer que les femmes et le féminisme sont devenus de véritables actrice et sujets du débat public au Pérou, tout du moins peut-on reconnaître une certaine évolution des mobilisations collectives féministes qui sont parvenues à influer un nouveau souffle aux mouvements sociaux.

C’est ce que prouve à mon sens la manifestation de samedi dernier.

Certes il y aurait beaucoup à redire sur cette mobilisation.

En premier lieu parce que ce sont des sentences judiciaires rendues dans le cadre de violence domestique ayant été jugées ridiculement laxistes par les militantes féministes qui ont joué le rôle d’étincelles pour la manifestation. Le fait que ce soit ces sentences qui se trouvent être le déclencheur de la mobilisation massive, et non la décision prise au début du mois d’août par le Ministère Public d’abandonner les poursuites contre Alberto Fujimori dans le cadre des stérilisations forcées, est révélateur de la difficulté de trouver un véritable point de rencontre au sein de mobilisations où se reproduisent les vieilles hiérarchies de classe et de race qui structurent la société péruvienne. De fait s’il est possible de dire que la mobilisation représente jusqu’à un certain point une convergence des luttes – et surtout des sujets - ce sont bien les victimes de violence domestique, et non des femmes paysannes victimes de stérilisations forcées, qui ont été érigées samedi dernier en symboles de la violence contre les femmes. Certes parmi les manifestantes, je le sais, beaucoup d’entre elles militent de longue date pour le droit des femmes, quelles que soient leur appartenance de race et de classe, et travaillent étroitement avec des organisations de femmes paysannes et indigènes de tout le pays. On peut donc espérer que cette mobilisation, qui a en réalité démarré l’année dernière en Argentine pour s’exporter peu à peu dans d’autres pays d’Amérique latine, plutôt que de faire l’impasse sur la diversité des formes de violences de genre selon l’appartenance de classe ou de race, permettra au contraire d’ouvrir les débats et de rendre visible l’ensemble des pratiques permettant leur reproduction.

Un autre bémol, à mon sens beaucoup plus grave, est la participation guillerette de divers membres du gouvernement (le Président lui-même aurait fait quelques pas au sein du cortège) à une mobilisation qui devrait rester avant tout une expression de résistance et un mouvement d’opposition. Il est décidément de bon ton de lutter pour le droit de femmes, et que des politiciens au pouvoir pensent légitimes de participer à une manifestation cherchant à dénoncer les violences faites aux femmes en dit long sur leur volonté réelle de considérer le sujet comme un véritable problème public : on ne se balade pas allègrement parmi des femmes en colère lorsque l’on considère qu’elles risquent de menacer l’ordre établi.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ne s’en méprennent les politiciens bien-pensant et l’ensemble des élites économiques et sociales qui participent de la reproduction du patriarcat. L’élimination des violences faites aux femmes ne passent pas seulement par une prise de conscience des pouvoirs judiciaires qui accepteraient, enfin, de les considérer comme un problème presque aussi grave que le trafic de marijuana. Elles passent bien par une réinvention du contrat social qui soit à même de proposer un nouveau projet de société où le pouvoir ne saurait plus fonder sa légitimation sur la « bonne appartenance » sociale. Ce jour-là les « présidents » éviteront peut-être de « démontrer leur appui » à des manifestations qui cherchent en réalité à mettre fin à des siècles de souffrance des femmes face à la violence, un problème qui n’est pas, loin s’en faut, l’apanage du Pérou (pour rappel en 2014 en France, 118 femmes ont été assassinées par leur conjoint, et jusqu’à l’heure actuelle la violence sexiste tue plus que le terrorisme en Europe). En d’autres termes, mettre fin à la violence de genre suppose une véritable révolution sociale et politique qui ne fera pas rire longtemps les « présidents ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.