Chercheure précaire et écartée du monde académique, pourquoi je souhaite défendre la recherche publique

Demain, vendredi 17 octobre, aura lieu un grand rassemblement ayant pour but d’alerter le gouvernement, les politiques, et de façon plus générale nos concitoyens, sur la gestion déplorable de la recherche et de l’enseignement supérieur en France.

Demain, vendredi 17 octobre, aura lieu un grand rassemblement ayant pour but d’alerter le gouvernement, les politiques, et de façon plus générale nos concitoyens, sur la gestion déplorable de la recherche et de l’enseignement supérieur en France. Depuis le 27 septembre dernier des chercheur(e)s de toutes conditions, statutaires, précaires, au bord de la retraite ou thésards,  reines et rois des laboratoires ou explorateur(ice)s du social, marchent depuis les grandes villes universitaire de France vers Paris où ils espèrent capter, enfin, l’attention du public. Ce mouvement, lancé entre autres par l’association Science en Marche[1], espère ainsi réunir l’ensemble des acteurs de la recherche et de l’enseignement supérieur en France afin de faire front commun face à une classe politique qui se révèle, et ce depuis belle lurette, sourde à leurs revendications. Le 13 octobre dernier,  660 directeurs d’Unité de Recherche ont ainsi adressé une lettre ouverte au Président Hollande afin de lui faire savoir qu’il n’était dorénavant plus question d’éviter les débats et discussions de fond nécessaire à une véritable reprise en main de la recherche publique.

L’emploi, l’emploi et encore l’emploi. Pour en finir avec la précarité des jeunes chercheurs.

En finir avec la précarité est un objectif fondamental pour l’ensemble des mobilisés. Aujourd’hui, près du tiers des personnels de laboratoires, ce qui n’inclut pas seulement les chercheurs mais aussi les ingénieurs de recherche et techniciens, sont en CDD. Jongler entre les CDD et l’indemnisation chômage est devenue une véritable spécialisation pour les jeunes docteurs qui cherchent finalement, avant tout un poste. Alors que leur formation représente un coût non négligeable pour le pays, et qu’ils incarnent une véritable relève pour une population active vieillissante, ces jeunes professionnels restent sur le banc de touche. L’insertion des docteurs reste en effet une épine au pied d’un monde du travail incapable de tirer profit de l’opportunité d’embaucher une main d’œuvre extrêmement bien formée, capable d’autonomie et d’originalité dans un monde rendu de plus en plus complexe. Bien sûr, il s’agit aussi d’un conflit générationnel, ne nous leurrons pas : certains ont en effet bien du mal à laisser la place aux générations suivantes, et ce pas seulement dans le monde de la recherche - à tel point que je me permettrai de traiter le sujet dans un autre billet.

 « Sois bon à l’école ». « Tu dois faire des études ». Combien d’entre nous n’ont pas entendu leurs parents les seriner de cet éternel sermon, auquel il a fallu parfois sacrifier d’autres passions ? Personnellement, peut-être parce que j’étais trop immature, veule et flemmarde pour réellement aller au bout de mon rêve d’enfant, je me suis laissée prise au jeu. Après avoir péniblement obtenu une maîtrise d’histoire je suis finalement passée à la sociologie pour un troisième cycle (anciennement Diplôme d’Etudes Approfondies). Là, ce fut la révélation et je me suis engagée avec enthousiasme dans le doctorat pour finir par soutenir une thèse, financée intégralement par l’Etat, dont je n’ai pas à avoir honte. Et pourtant, comme des milliers d’autres jeunes chercheurs, après deux post-doctorats (à comprendre CDD), dont un effectué à l’étranger et l’autre dans une institution de recherche publique, je n’arrive même pas à ne serait-ce qu’à être pré-sélectionnée pour passer des auditions aux (rares) postes de maître de conférence auxquels j’ai pu postuler depuis ma sortie de thèse. Quant au CNRS, n’en parlons pas, on m’a clairement fait comprendre que je ne disposerai jamais des réseaux nécessaires pour prétendre à ce que ma candidature soit prise en compte. Je n’ai pas fait la thèse où il fallait, avec qui il fallait, comme il fallait, semble t-il.

 Suis-je totalement incompétente ? Je ne pourrais m’en prendre qu’à moi même après tout. Et croyez-moi je le fais. Mais je suis aussi en colère et cette colère je l’ai rendue plus ou moins publique ces derniers mois, je l’ai partagée et surtout je me suis rendue compte que nous étions très, très nombreux dans ce cas. Très nombreux à envisager l’avenir avec une boule d’angoisse dans la gorge, au lieu de sauter dedans à pieds joints. Très nombreux à se sentir être de pauvres merdes incompétentes au lieu d’être conscients de nos acquis et de chercher à les exploiter pour, finalement, le bien public.

Car c’est finalement de cela qu’il s’agit. Le gouvernement actuel, et ceux qui l’ont précédé se sont escrimés à détruire le modèle français de gestion de la recherche et de l’enseignement supérieur. Le Crédit Impôt Recherche est détournée par les entreprises et ne règle en rien l’insertion professionnelle des jeunes docteurs. Le financement par projets, incarné par l’Agence Nationale de la Recherche, n’a fait qu’accroître la précarisation des chercheurs en instaurant un climat malsain de rivalités entre disciplines, thématiques, équipes de recherche et laboratoires. La diminution drastique de postes de statutaires n’a fait qu’aiguiser les rivalités internes, liens de mandarinat et établissements de critères d’évaluation totalement aberrants. Le message est clair pour les précaires : la recherche on l’aime ou on la quitte…

Le départ à l’étranger, la solution ?

Partir, certes, peut être une solution. Mais encore faudrait-il que ce mirage de l’expatriation des jeunes chercheurs français corresponde à une réalité. En vérité en effet, nos collègues outre-Atlantique doivent faire face eux-mêmes à des contraintes de toute sortes qui permettent de relativiser « l’eldorado gringo ». « Va donc en Amérique latine » me dit-on, puisqu’en effet j’y ai effectué l’ensemble de mes terrains, pendant près de dix ans. En effet des pays comme le Mexique, le Brésil, le Chili ou même la Colombie présentent des dynamiques séduisantes. Je dispose en outre d’un réseau et d’une expertise qui peut me permettre de m’y faire une place.

 Mais voilà. Que se passe t-il pour mon conjoint ? Ou dois-je trouver la force et l’envie de repartir alors que je viens enfin de me poser après dix ans de choix draconiens et difficiles, qui, s’ils ne sont pas à regretter, bien au contraire, ont tout de même représenté un coût personnel extrêmement important ? Pourquoi devrais-je décider de faire – et donc probablement de finir – ma vie loin de mes parents, de mon père dont je suis fille unique, de ceux de mes amis qui n’étant pas chercheurs ont tout de même réussi à rester à mes côtés tout au long de ces longues années où par certains moments je ne savais même plus moi même où j’étais tellement j’ai été mobile ? Enfin, pourquoi devrais-je céder, baisser la tête face à ces aînés dont je suis censée assurer la relève et qui ne me laissent aucune place alors que j’ai suivi toute les (leurs) règles ? Plutôt que de m’encourager à partir, ne peuvent-ils pas m’aider à rester ? Et puis je vais vous dire la vérité toute entière : les rares fois où j’ai postulé pour un poste (un vrai, pas un énième post-doc) à l’étranger, on n’a pas voulu de moi non plus !

 Mais il ne s’agit pas que de moi et je ne me laisserai pas (trop) déborder par ma verve narcissique. Il s’agit aussi de défendre un projet de société, un modèle, une vocation. L’idée que l’on puisse être à la pointe de l’innovation sociale, technologique, informatique, mécanique, politique, littéraire, bref tout, absolument tout ce que l’on peut souhaiter, dans un pays où l’accès à l’enseignement supérieur est censé être gratuit ou presque apparaît aussi comme une façon de lutter contre les discriminations et inégalités.

 Le savoir n’a pas de prix, autant qu’il soit gratuit

Le constat sur « l’ultranéolibéralisation » de la recherche n’est plus à faire. Recherche par projets, réformes des universités, autant de démarches qui auront pour effet, outre de mettre à la poubelle toute une génération de jeunes docteurs et de rendre encore plus difficile l’accès à l’université pour les secteurs sociaux les plus défavorisés. Bourdieu (et oui je suis sociologue…) parlait bien de l’école comme d’un moteur de reproduction des inégalités. Le constat, je pense, peut être le même pour l’université, et ce malgré un nombre croissant d’étudiants inscrits et même de jeunes s’engageant en thèse.

D’une part parce que court une idée stupide qui veut que l’excellence soit synonyme de peu. J’entends régulièrement des personnes me dire « pourquoi autant de docteurs, alors que nous avons tant besoin de plombiers » ! Je ne prendrai même pas la peine de répondre à ce genre de remarques, mais je m’avancerai tout de même à dire que je ne comprends pas comment un pays, une communauté de citoyens, peut juger déplorable qu’on ait « trop de docteurs ». Comment peut-on, une seule seconde, ne pas se gausser au contraire de faire progresser le savoir de telle façon que de plus en plus de jeunes aient envie de participer à sa construction ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on fait un doctorat. J’ajouterai par ailleurs qu’ils sont nombreux de l’étranger à venir réaliser une thèse en France et que cela montre que, tant bien que mal, nous ne sommes pas si mauvais dans la formation doctorale.

Un jeune docteur, qu’il soit biologiste moléculaire ou philosophe, aura appris à construire un projet, se poser des questions et chercher à y répondre d’une façon qui lui est propre sans pour autant qu’elle devienne incohérente. Un jeune docteur sera capable de travailler en autonomie, et de tenir bon lorsqu’il faudra. Il sera capable d’aller chercher ce qui lui manque par lui-même sans être un boulet pour ses collègues, car il l’aura appris. Il est dommage de penser que l’accès à l’enseignement supérieur, et à fortiori au doctorat tendent à se resserrer de plus en plus sur les classes sociales les plus favorisées (non pas que cela ait été toujours extrêmement démocratique cela soit dit au passage). Car en effet, il ne me paraît pas abracadabrant d’imaginer une société ou l’accès à la haute fonction publique ou à des postes de cadres supérieurs puisse s’ouvrir à de jeunes professionnels qui n’auraient pas nécessairement suivi le parcours fléché « grandes écoles ». S’il n’est pas question de revenir sur l’utilité de ces dernières (pour l’instant), néanmoins peut-on déplorer qu’elles accaparent généralement des débouchés professionnels dans lesquels excelleraient les jeunes docteurs qui souhaiteraient s’y engager en amenant une expertise dans les domaines ou elle s’avérerait bénéfique,  avec laquelle qu’aucune grande école ne saurait rivaliser.

 Il ne s’agit ainsi pas seulement d’emplois, de chiffres et d’argent mal distribué, bien que si nous pouvions déjà régler cela, ce serait une apothéose. Il s’agit aussi de ce que nous voulons pour l’avenir, pour les générations qui nous suivent. Le progrès doit-il être compris seulement comme quelque chose de capitalisable, ou pouvons-nous envisager une seule seconde de proposer une approche alternative de la recherche et de l’enseignement supérieur (les deux étant liés), qui permettent de porter un nouveau projet de société, quelque chose dont, je pense, nous avons désespérément besoin.

 

Camille Boutron. Sociologue chercheure et fière de l'être. En recherche d'emploi. 

 

 


[1] http://sciencesenmarche.org/fr/

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