« Brûlez-les toutes », de la frustration sexuelle à la haine des femmes

Les "incels" reviennent sur le devant de la scène suite à l'attaque de Toronto. Or les attaques motivées par la "frustration sexuelle" et ciblant les femmes, loin d'être anecdotique, reflètent une misogynie croissante de plus en plus violente et décomplexée.

L’attaque de Toronto ayant tué dix personnes et blessé quinze autre le 23 avril dernier a relancé le débat le rapport entre misogynie et recours à la violence radicale. L’auteur des attaques, Alek Minassian, aurait en effet revendiqué son appartenance aux « Incels » (involuntary celibate ou célibataires involontaires) au travers de plusieurs posts publiés sur sa page Facebook quelques heures avant de foncer avec une voiture bélier sur la foule. Or, il n’est pas le premier à avoir rendue publique sa rancœur envers les femmes avant de perpétrer des actes de violence extrême. En 2014 à Santa Barbara, Elliot Rodger avait en effet publié une vidéo sur Youtube dans laquelle il expliquait son aversion du monde et sa haine des femmes, avant de se lancer dans une fusillade suivie d’une attaque au couteau, tuant six personnes avant de se suicider.

A l’heure où les débats sur la « radicalisation » ou « radicalités » politiques et/ ou religieuses font rage, on ne peut que s’interroger sur le sens donné aux différents discours élaborés autour de la « frustration sexuelle » (les guillemets signifient ici qu’elle est abordée avant tout comme une construction sociale), ainsi que sur les liens pouvant être établis entre cette dernière et d’autres formes de déviances et d’extrémismes.

Il est intéressant dans un tel contexte d’observer la façon dont la « frustration sexuelle » est présentée comme étant moteur de la violence. La rage des incels serait en effet motivée par l’indifférence des femmes à leur égard, et ce malgré le déploiement de leurs efforts afin de les séduire selon toutes les « règles » nécessaires à l’obtention d’une relation sexuelle. Cela me ferait hurler de rire si cela n’avait pas des conséquences aussi dramatiques, et si cela ne dévoilait pas une haine profonde des femmes, qui loin d’être anecdotique, se présente comme une véritable pandémie.

Le 24 avril dernier à Lima, Eyvi Agreda, une jeune péruvienne de 22 ans, était brûlée vive par un ancien compagnon de travail alors qu’elle se trouvait dans un bus et rentrait tranquillement chez elle. L’agression, qui a au passage touché une dizaine de personnes en plus d’Eyvi, est restée relativement inaperçue, l’attaque de la veille à Toronto ayant occupé la plupart des grands médias. Elle n’a cependant apparemment pas échappé à la sphère des incels, comme le montre un fil de discussion ouvert aujourd’hui sur le site incels.me  intitulé « guy sets girl on fire » (un gars met une fille en feu). Alors que ce titre, qui peut être compris au sens propre et figuré, se présente déjà en lui-même comme l’affichage du caractère profondément violent à l’égard des femmes, le commentaire d’un certain « Givingup 20 » suffit, si preuve était besoin, à donner le ton, par un simple et concis « hope he got er face » (j’espère qu’il a atteint son visage)[1].

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Or un rapide coup d’œil sur la photo de profil de « Ginvingup20 » (dont on se demande ce qu’il « abandonne », soit dit au passage) montre un jeune homme vêtu d’un t-shirt à motifs militaires et d’un pseudo-gilet pare-balles, se prenant en photo dans le miroir. Cette simple image illustre à elle seule les logiques sous-tendant la misogynie radicale, en établissant le lien entre l’affirmation d’une suprématie sexuelle masculine, l’affichage d’une virilité éconduite et la légitimité du recours à la violence des armes. Nous sommes donc face à la constitution d’un message qui est malheureusement bien plus cohérent (dans le sens de construit) qu’il n’en paraît, dans la mesure où il mobilise un ensemble de valeurs qui, somme toutes, organisent et justifie l’inégalité des sexes en faisant partie des normes sociales dominantes.

 Or, comme il l’a heureusement été rappelé à de nombreuses reprises cette semaine, les attaques menées par des individus comme Minassian ne sauraient être justifiées par leur impossibilité à avoir des relations sexuelles avec des femmes. L’explication fallacieusement psychologisante d’une agressivité masculine causée par une sexualité inexistante ne fait en effet finalement que renforcer une culpabilisation des femmes, rendues dès lors responsables de ne pas s’acquitter de la mission qui leur auraient supposément été attribuée par la nature. Or, ainsi que l’ont mis en évidence il y a déjà un certain temps des auteures comme Paola Tabet[2] ou Colette Guillaumin[3] pour ne citer qu’elles, le corps des femmes fait l’objet d’une appropriation à la fois collective et individuelle qui se traduit notamment par la mise sous tutelle de la sexualité féminine. Qu’elle soit mobilisée à des fins procréatives ou récréatives, la sexualité féminine en effet est abordée sous le prisme du désir masculin qui se présente comme l’un des rouages culturels essentiels du patriarcat. Et n’en déplaisent aux partisans du « mais quand même il y a eu le MLF », nous ne sommes en effet qu’à l’aube d’une véritable émancipation sexuelle féminine.

 Les attaques du type de celles provoquées par Alek Minassian ou Carlos Hualpa, l’agresseur d’Eyvi Agreda, ne sauraient ainsi être considérées comme des actes isolés perpétrés par des individus malades qu’il suffirait de soigner ou d’enfermer, mais bien comme une expression de la reconfiguration des formes de violences contemporaines qui s’appuie sur un ordre sexuel et sexuée remettant en question le principe même d’égalité. En ce sens, la misogynie radicale qui est illustrée au travers de l’attaque de Toronto trouve ses échos dans d’autres manifestations de violence, qu’ils s’agissent d’actes ou de discours.

La misogynie radicale est une véritable pandémie et n’est certes pas l’apanage des islamistes extrémistes ou mecs frustrés. La haine des femmes se présente ainsi comme un fil conducteur reliant diverses formes d’expressions de violence radicale, du terrorisme pratiqué par l’Etat Islamique aux incels en passant par les mouvements anti-avortement. Il est intéressant de constater par ailleurs une certaine connivence entre les groupes actuellement mobilisés contre l’entrée des migrants dans l’Union Européenne, ou encore qui s’amusent à tabasser des étudiants réunis en AG (pour ne citer que ces exemples), et ceux qui luttent contre l’avortement. Depuis la perspective de ces acteurs, les femmes sont sommées d’assurer un service sexuel et reproductif dont toute forme d’infraction justifierait la violence entendue comme un « rappel à l’ordre ». Cette vision met en évidence les dimensions genrées et sexuelles de la violence, notamment lorsqu’elle est mobilisée à des fins politiques et idéologiques.

La haine des femmes et létale. Si la plupart des mortes se perdent dans les fins fonds de statistiques constamment sous-estimées, certaines d’entre elles comme Eyvi Agreda sont érigées en figures sacrificielles de la misère sexuelle masculine et non comme les victimes d’un véritable terrorisme sexuel. Outre l’existence des incels, l’attaque de Toronto a en effet soulevé la question des liens entre sexisme et radicalité/radicalisation (je débattrais des nuances entre les deux termes dans un autre post).  Prudence est de mise cependant, dès lors qu’il s’agit de s’emparer de ce fourre-tout conceptuel qu’est la notion de terrorisme. Elle présente en effet le risque d’occulter la dimension politique de ce type d’attaques qui loin d’être des cas isolés sont le reflet d’une violence systématique ciblant les femmes. Il est temps de l’aborder comme un problème politique.

[1]  D’autres fils de discussion on été ouverts sur le sujet où on peut lire des commentaires comme « burn them all » (brûle-les toutes),  ou encore « now she will know how we feel when she posts her picture on tinder and doesn’t get any matches » (maintenant elle saura ce que ça fait de poster des photos sur Tinder et de ne pas avoir de match) https://incels.me/threads/incel-sets-female-on-fire-in-peruvian-bus-after-she-rejected-him.39616/

[2] Paola Tabet La construction sociale des inégalités des sexes : des outils et des corps, L’Harmattan, 2006

[3] Colette Guillaumin « Pratiques de pouvoir et idée de Nature (1) L’appropriation des femmes », Questions féministes, n°2, 1978

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