Camille Brunel.
Écrivain, auteur de La Guérilla des animaux (Alma, Grand prix SGDL), Les Métamorphoses (Alma, 2020. Prix de la Page 111), et Après nous, les animaux (Casterman)
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Billet de blog 14 mai 2021

Contre la psychiatrisation de la cause animale

La semaine dernière, un éditorialiste du Figaro sortait un livre contre la cause animale intitulé «L’extinction de l’homme – le projet fou des antispécistes». De telles prises de positions se suivent et se ressemblent. Ce sont souvent le gage de quelques ventes jouant sur une peur fraîche, celle des «antispécistes», construite de toutes pièces sur le micro-traumatisme de la poignée de boucheries vandalisées fin 2018. Cette peur est entretenue par un gouvernement friand d’ennemis à combattre.

Camille Brunel.
Écrivain, auteur de La Guérilla des animaux (Alma, Grand prix SGDL), Les Métamorphoses (Alma, 2020. Prix de la Page 111), et Après nous, les animaux (Casterman)
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La semaine dernière, un jeune éditorialiste du Figaro sortait un livre contre la cause animale intitulé « l’extinction de l’homme – le projet fou des antispécistes ». De telles prises de positions se suivent et se ressemblent : qu’on songe à la Lettre aux mangeurs de viande de Paul Ariès en janvier 2019, au numéro « la terreur vegan » de Valeurs Actuelles la même année, à L’imposture antispéciste d’Ariane Nicolas, paru en février 2020… Ce sont souvent le gage de quelques ventes jouant sur une peur fraîche, celle des « antispécistes », construite de toutes pièces sur le micro-traumatisme de la poignée de boucheries vandalisées fin 2018. Cette peur – que dis-je, cette « terreur » – est entretenue par un gouvernement friand d’ennemis à combattre et de nouveaux « dispositifs » répressifs (cellule Demeter contre les animalistes, criminalisation des lanceurs d’alerte) pour se gargariser d’airs sévères et intransigeants.

L’auteur de ces lignes a suffisamment fréquenté l’antispécisme – pas seulement en manifs ou en soirées, mais à la lecture de ses textes les plus importants et d’innombrables articles, dans les Cahiers antispécistes, dans L’Amorce– pour reconnaître chez ses contempteurs quelque chose des techniques du polémiste Léo Taxil, qui construisit de toutes pièces une succession de faux contre les Juifs et les francs-maçons, qu’il faisait passer pour satanistes. On connaît son succès ; on connaît aujourd’hui la stratégie mensongère qui était également la sienne.

Si les falsifications de Taxil moisissent à présent dans les archives de l’infox, ses héritiers ont encore facilement voix au chapître médiatique, du fait d’une bonne volonté consistant à dire : « écoutons les deux partis à égalité ». La liberté d’expression porte en elle les germes de sa propre extinction, qu’il faut seulement prendre garde de ne pas arroser – tout le problème est là. 

Il existe encore aujourd’hui, et c’est bien normal, des porte-paroles de l’élevage – extensif comme intensif – émanant du désir, massivement répandu, de manger des animaux passés à l’abattoir, et de sa prémisse idéologique : le spécisme. Ils sont la voix de la tradition, de l’identité culturelle et de la mémoire. Nous ne saurions leur enlever ça.

Ce dont ils ne sont pas la voix, en revanche, c’est de la science – qui affirme que les régimes végétariens et végétaliens sont viables et plutôt meilleurs pour la santé chez l’humain, que l’élevage contribue au déréglement climatique, et que les animaux souffrent le martyre dans les usines où on les tue. Ce dont ils ne sont pas la voix, c’est de l’éthique – qui affirme que si l’on a la possibilité d’éviter d’infliger de la souffrance à qui que ce soit, alors c’est un devoir que de le faire ; que juger du droit à vivre d’un individu en fonction de la configuration de ses organes, plutôt que de sa capacité à ressentir des émotions et des sensations, est à la racine des pires injustices dont l’espèce humaine ait su se rendre coupable.

La tradition, c’est l’affect. C’est le plaisir, le souvenir, c’est l’intimité. Parce que la cause animale secoue ces fondations, elle passe aisément pour ennemie de l’humanité. Parce qu’elle réclame des sacrifices – à commencer par celui de la viande – et des efforts – celui d’une transition de l’alimentation de notre enfance à une alimentation adaptée à l’explosion démographique et à l’effondrement des écosystèmes en cours – elle est diabolisée. L’objectif affiché est pourtant d’assurer au plus grand nombre, humains et animaux, un avenir supportable et heureux.

Le sophisme « si vous êtes pour les animaux, c’est que vous êtes contre les humains » constitue la cerise régulièrement juchée sur ce gâteau carné. L’animalisme est un égalitarisme : en cela, il est fondamentalement soucieux du bien-être des humains aussi – enfants, femmes, minorités opprimées.

Le dernier Léo Taxil en date, jeune éditorialiste du Figaro donc, s’appelle Paul Sugy. Il n’est ni le premier, ni le dernier de sa catégorie. Début mai, le Figaro Magazine lui faisait également les honneurs de sa une, y annonçant une étude de la « folie végane ». Cet élément de langage, que l’on retrouvait chez Valeurs Actuelles, dont l’un des articles du dossier de 2019 s’intitulait « Les fous des animaux », est un poncif : la « folie végane », la « folie antispéciste », sont des expressions très récurrentes, tant dans les articles qui critiquent la cause que dans ceux qui s’y intéressent de bonne foi, le terme « folie » étant alors synonyme de « mode » ou « d’engouement ». C’est ce que j’appelle la psychiatrisation de la cause animale : si vous vous souciez des animaux, c’est que vous êtes fou. Sur Twitter, où j’échangeais récemment avec une éditorialiste à l'Opinion, Emma Ducros, celle-ci esquivait la conversation sur le tweet douteux d’un éleveur (riant de voir ses truies sucer une boule) en se désolant de ne pouvoir traiter mes névroses.

Tout ceci serait risible et ne mériterait pas une ligne de plus si, au moment où Paul Sugy posait dans les pages du Figaro Magazine et qu’Emma Ducros s’inquiétait de mes névroses, Cyril Hanouna n’avait pas invité sur le plateau de Touche pas à mon poste, dans le cadre d’une nouvelle vidéo de L214, une militante animaliste appelée Solveig Halloin, connue pour ses éclats de colère et qui, en vertu des codes télévisuels en vigueur, s’est comportée comme une folle. Lors de l’émission du 6 mai, elle coupe la parole, s’agite, se met en scène, elle lance : « aucune colère n’est à la hauteur de ce que nous avons à dire », et cela personne ne peut l’entendre, parce qu’elle le gueule, et que la forme de son message en broie le fond. Hanouna la connaissait, l’avait déjà invitée, elle et d’autres membres de son association ; il connaît également Muriel Fusi, porte-parole du Parti animaliste à l’exact opposé des techniques de Halloin : il n’était absolument pas surpris. « Merci Solveig. » 

La colère a pourtant ses vertus. Chimamanda Ngozie Adichie, dans son célèbre essai We should all be feminists, y écrit que « l’histoire de la colère comme matrice d’un changement positif est longue ». La colère est indispensable face à un système qui n’a pour lui que ses bonnes manières, qu’une façade constamment polie, consolidée, financée à coups de millions d’euros de com.

Or la colère animaliste est légitime. Des millions d’animaux sont tués quotidiennement, légalement. Ne pas s’emporter demande une patience et un flegme dont on peut même, parfois, avoir honte. Il y a donc quelque chose de profondément injuste à voir soutenus le flegme et la patience des tenants de la tradition tandis qu’en face, le flegme et la patience chèrement acquis des animalistes se voient gâchés en quelques éléments de langage. La folie végane. Les fous des animaux. Le projet fou des antispécistes.

Sugy vs Halloin : l’affect déguisé en rationalité glacée vs. la voix de la justice, bouillonnante en costume de talk show. Cette inversion procède d’une stratégie grossière, mais fonctionnelle – puisqu’elle bénéficie de la bienveillance plus ou moins délibérée des foules, qui savent que le temps est venu de faire des efforts, mais n’y consentiront que si elles y sont vraiment obligées.

L214 a déploré, à juste titre, que Cyril Hanouna ait organisé une émission suite à l’une de leurs enquêtes sans inviter personne de l’association, préférant – ce n’est pas très pro, juste de bonne guerre – la machine à buzz qu’est Solveig Halloin, fondatrice d’une autre association, Boucherie Abolition, dont les méthodes diffèrent complètement de celles de L214, quoiqu’elle en partage l’objectif principal, c’est-à-dire l’abolition des abattoirs.

Ceci étant dit, Hanouna jouait-il vraiment contre le camp des animaux ? Je n’en suis pas sûr. J’ai vu la vignette « Fermons les abattoirs » en bas à droite, pendant toute l’intervention rocambolesque de Halloin. J’ai vu le sondage lancé sur Twitter – « faut-il fermer les abattoirs ? » – se conclure sur une victoire du « non » à 66 % seulement, soit un tiers de personnes ayant voté « oui ». Pour rappel, les gens qui boycottent officiellement, activement et quotidiennement les abattoirs sont aujourd’hui 5 %, grand maximum. Sûrement pas un tiers ! Ce soir-là, officiellement, la psychiatrisation de l’animalisme l’a emporté, de la même manière qu’en d’autres temps, plus brutaux encore, ce sont les féministes que l’on internait de force, plutôt que d’écouter ce qu’elles avaient à dire. Nous sommes passés pour des zinzins pas présentables, et L214 l’a payé cash sur les réseaux. Mais les chiffres étaient impressionnants : un tiers de soutiens non pour les fous, mais pour les animaux.

Ce qui me froisse, c’est que ces gens calmes et polis, à la Paul Sugy, s’opposent activement aux avancées de la science telle qu’elle existe en 2021. Face à eux, d’autres gens calmes existent – L214 est alors accusé d’être hypocrite et de cacher son jeu, puisqu’on en attend des crises d’hystérie – et réclament des humains, à commencer par les Français, qu’ils s’adaptent au monde tel que l’anthropocène l’a façonné – en cela, l’écologie est évidemment sœur de l’antispécisme, quoiqu’elle en diverge par moments, comme lorsqu’il est question d’exploiter des chevaux plutôt que des machines, ou de penser les animaux en danger par espèces plutôt que par individus.

Honnêtement, on deviendrait fou à moins. Mais il est primordial que les gens sachent qu’on n’est pas fou aujourd’hui quand on dit que les animaux souffrent, que les abattoirs ne sont pas indispensables, et que le monde tel que nous l’a légué le XXe siècle n’est pas le meilleur possible. 

Nous (c’est-à-dire moi, les antispécistes, les animalistes, les véganes) sommes reconnaissant du travail des éleveurs pendant quinze millénaires. Nous aimons nos agriculteurs et nos maraîchers, qui pourraient nourrir huit milliards d’êtres humains avec une facilité déconcertante s’ils n’avaient pas en plus 100 milliards d’animaux condamnés à engraisser aussi. Nous aimons même nos parents et nos grands-parents, qui nous ont nourris, et bien nourris, à la viande et aux laitages, pendant les premières années de notre vie. Ayant grandi en ville autant qu’à la campagne, nous ne voulons pas voir les animaux disparaître – et nous ne voulons pas voir les campagnes disparaître. Nous tenons à la relation aux animaux, de compagnie, liminaires, sauvages ; nous nous opposons, en revanche, fermement, et c’est non-négociable, à ce que les conditions d’existence de cette relation reposent sur un acte de violence programmé.

De même que plus personne n’accepte (ça a pourtant longtemps été le cas) que des humains subissent des tortures innommables pour faire avancer la science, au point de nous en remettre à des modèles animaux moins fiables, quoique souffrant aussi, nous devons admettre que la priorité est de ne plus nous nourrir de millions d’animaux massacrés chaque jour, et que le reste suivra. On trouvera. On peut trouver. Les intrants végétaux, les intrants humains, l’agriculture végane, la permaculture, la viande cultivée – on trouvera, les ingénieurs ne manquent pas. Les humains, comme beaucoup d’autres espèces, sont capables d’empathie et d’adaptation.

Quant aux Paul Sugy et autres Léo Taxil à venir, sous leurs airs d’humanistes, ils ne font honneur qu’à leur caste ; certainement pas à l’humanité. Ils ne réclament pas d’efforts et suivent le courant, obéissent à la loi du plus fort – du plus riche, du plus armé. L’animalisme – et avec lui l’antispécisme, qui n’est pas un mouvement d’activistes zinzins mais bien un courant de pensée élaboré, rigoureux, passionnant, au croisement des sciences – se soucie des animaux comme nous nous soucions des humains : c’est-à-dire de leur naissance à leur mort, avec une exigence qui ne procède ni de nos traditions, ni de notre appétit. C’est un peu impressionnant, soit, d’autant que la tâche est immense, mais il n’y a rien d’ésotérique là-dedans – et surtout, rien de fou. Léo Taxil, rappelons-le, car l’histoire a tendance à se répéter, mourut dans un oubli relatif, un an après la réhabilitation d’Alfred Dreyfus. 

« Pourquoi toutes les bêtes de la création sont-elles mes petites parentes, pourquoi leur idée seule m’emplit-elle de miséricorde, de tolérance et de tendresse ? Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les hommes, autant que les hommes ? »

Emile Zola (dans Le Figaro, 24 mars 1896)

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