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Billet de blog 1 déc. 2010

l'or nègre - chapitres 26, 27 et 28

Camille de Vitry
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© tres court
  1. Retour en France

Au village de Sadiola le Grand Imam vient de décider de la date de la fête de Tabaski : c’est demain. Le dernier train avant plusieurs jours quitte Kayes le lendemain matin. Il est hors de question pour nous de croupir dans ces parages toxiques. Dans laprécipitation, nous sautons dans un minibus avant de s'échouer à la gare de Kayes au terme d’une nuit épuisante. Somnambules, poisseux de crasse, nous embarquons dans le dernier train pour Bamako.

Le Jeudi 13 février à 6h30 nous atterrissons à Paris.

Et je m’endors… je dors… je dors pendant 36 heures !

Le téléphone est posé sur la table de nuit à quelques centimètres de ma tête. Je n’entends rien. Au réveil le répondeur est rempli de messages de l’Association des Ressortissants de Sadiola en France : « Allah me bénisse ! Gareth Taylor arrive à Paris le week-end prochain pour rencontrer l’ARSF !!! »

Gareth Taylor, le directeur de la SEMOS en personne… Je suppose qu’il veut désamorcer la mèche - qu’ai-je donc filmé de si compromettant ? Je répercute immédiatement auprès de notre consortium associatif les analyses d’eau qui m’ont été transmises.

Perplexité. Incompréhension.

  1. En repassant par Montreuil

Le 1er mars 2003 se tient cette rencontre à Montreuil ; Gareth Taylor est accompagné d’Alan Fine, “Monsieur Communication” d’Anglogold, et de Didier Fohlen, invité surprise, coordinateur environnemental et social du Groupe Banque Mondiale.

L’ARSF a regroupé ses membres, massivement présents, et ses partenaires : Sébastien Godinot des Amis de la Terre, ainsi que Samba Sylla du GRDR, Émilie Counil qui effectua son DESS sur Sadiola ; l’avocat Léon G., le journaliste Jean-Luc Porquet ; et Claude Jul & moi – l’équipe.

Nous avons préparé cette rencontre. Eux aussi.

Gareth Taylor s’exprime en anglais, immédiatement traduit par Didier Fohlen :

« Je voudrais expliquer la raison de notre présence ici.

Récemment, nous avons reçu de nombreuses informations : les ressortissants de Sadiola sont inquiets quant aux effets de la mine sur l'environnement. »

Alan Fine ne dit rien, observe tout le monde ; prend des notes.

Didier Fohlen poursuit, chaleureux et rassurant :

« À un point de vue de quelqu'un qui passe tout son temps dans les mines, s'il y avait quelqu'un qui soit contaminé par des substances toxiques - avec beaucoup de regret - il serait mort. Le cyanure, soit vous en mourrez, soit vous vous en portez très bien. [J’ai déjà entendu ça quelque part.] C'est l'expérience que nous avons sur une cinquantaine de mines d'or dans le monde, et c'est l'expérience qui ressort d'études très approfondies qui ont été faites sur le cyanure. »

Certes.

L’ARSF réplique posément :

« Compte tenu de votre expérience à vous sur les exploitations minières, sachant le danger que cela représente pour la population, pourquoi ne pas prendre dès le début des dispositions nécessaires pour éviter aujourd'hui cette psychose, qui consiste à nous empoisonner par de l'eau cyanurée - au profit des intérêts miniers et de la Banque Mondiale ? »

Didier Fohlen répond au nom de la Banque Mondiale :

« Nous sommes la seule Institution Financière Internationale qui oblige les sociétésdans lesquelles nous investissons à nous communiquer des données environnementales et sociales - je tiens à le souligner : nous sommes la seule institution qui demandons ça. »

Quid de l’accès à ces données ? Quid du respect des normes de l’OMS ?

Émilie parle à son tour :

« Rien de concret ne semble avoir été mis en place pour communiquer de manière correcte avec la population.

Gareth de répondre : La plupart de l'information est hautement technique, et difficile à comprendre, même par des techniciens... sans parler de gens qui sont fermiers, et qui ont clairement peur des effets de ce qui nous faisons. »

Étalant un mépris d’un autre âge, la SEMOS faisait mine de croire que les habitants de Sadiola n’étaient pas capables de voir si les taux de produits toxiques dans l’eau étaient inférieurs ou supérieurs aux normes établies par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) !

Elle est tombée sur un bec. Les habitants se sont organisés, grâce à leurs proches émigrés en France, avec l’appui d’un collectif d’ONG et l’enthousiasme catalyseur de la cinéaste Camille de Vitry.

À mon tour :

« Les résultats des analyses d'eau qui m'ont été présentées pour Sadiola, Neteko et BH1, présentent des anomalies. En soi, ce sont des valeurs très alarmantes.

GarethTaylor rétorque, tranquille :

- Ce n'est pas mon genre de dire que vous êtes incorrecte. Vous avez soulevé une inquiétude, nous devons prouver que vos inquiétudes sont incorrectes.

(bien sûr il ne le fit jamais.)

Didier Fohlen complète :

- Il y a un problème fondamental au Mali, c'est qu'on ne peut pas faire d'analyses détaillées.

Sébastien Godinot des Amis de la Terre, réplique :

- Donc il me semble que, renforcer les capacités au Mali pour qu'il est lui-même la possibilité de faire analyses vraiment précises, c'est quelque chose qui, à mon avis, relève bien du rôle de la BanqueMondiale de développer les pays pauvres. »

Et Didier Fohlen ferme et convaincu débite alors, au nom de la BanqueMondiale, une énormité :

« Quiconque connaît bien le Mali connaît la fierté de ses habitants. Et lorsque, à l'ouverture d'une mine, vous allez les voir en disant : vous savez, vous avez peut-être pas la capacité à gérer bien les questions environnementales, et qu'on vous répond : mais si, on sait très bien faire… NOUS NE VOULONS PAS ÊTRE TROP IMPÉRIALISTES. »

Qu’on se le dise !

La réunion est animée.

L’atelier de concertation avec les populations se précise. On évoque même une date : fin juin. C’est l’essentiel.

Avec l’équipe nous coinçons Didier Fohlen en fin de réunion ; je suis furieuse de la langue de bois du Groupe Banque Mondiale :

« Que pensez-vous du cas de Syama ? [sur cette autre mine d’or malienne, également financée par la Banque Mondiale, le spopulations sont en train de mourir tout doucement.]

- Je ne peux pas vous faire de commentaire sur Syama dans l’état actuel puisque nous ne sommes plus investisseurs dans Syama. Nous avons désinvesti de Syama.

- Mais… qu’en est-il de l’application des garanties environnementales…

- Nous n’avons plus rien à voir avec Syama. »

Il s’esquive, fend la foule, joue des coudes pour dégager son passage en marmonnant « pardon », « pardon ».

Peut-être la seule fois où la Banque Mondiale demanda pardon au peuple africain !

Remarque : la scène est filmée, et jubilatoire ; sauf pour les innombrables victimes de ces crimes silencieux. Meurtres sans commentaires.

Avec l’ARSF nous tirons les enseignements de cette rencontre : il nous faut préparer l’atelier. Deux commissions sont formées : “développement”, et “santé et environnement”. Lors d’une réunion je suis élue à l’unanimité présidente de la commission “santé…”. Chaque commission est chargée de rédiger un rapport de synthèse pointant les problèmeset les attentes des villageois.

Au travail. Nourrie de témoignages et de documents, une première version de la synthèse voit le jour. Je l’adresse à JC L. pour avis.

Sans répondre, sans attendre et sans m’informer, JC l’envoie par mail à tout son réseau de connaissances - dont l’antenne du GRDR au Mali. Pierre L., du GRDR Kayes, est en excellentes relations avec Moussa Cissé, député de Kayes ; Alassane Bocoum, directeur régional de l’Hydraulique…

  1. Mars-avril 2003 : flux d’informations

Suite à la rencontre de Montreuil, la SEMOS transmet - enfin - quelques documents à l’ARSF : l’étude d’impact environnemental sulfuré tendre est riche d’enseignements. “La mesure de la poussière respirable sera recommandée, si possible.”( !) Nous y apprenons également que la Banque Mondiale se désengagera financièrement de la SEMOS après 2003…

Très mauvaise nouvelle pour les populations locales.

Une réédition du cas de Syama ?

L’estimation des coûts de fermeture de la mine, transmise en anglais, est obscène de mépris. Pas un maigre franc CFA ne sera affecté à la réhabilitation de la carrière, qui servira de décharge. La cité minière sera intégralement rasée après y avoir récupéré chaque poignée de porte, jusqu’aux interrupteurs - alors même quela SEMOS a promis ces locaux à la Commune…

Quant aux conséquences sanitaires de l’exploitation sur les populations locales, on ne sait même pas ce que c’est !

L’ARSF, uniquement francophone et malinkophone, a l’intelligence de diffuser immédiatement ces documents parmi ses partenaires.

Personne n’a osé traduire le document “estimate of mine closure cost”. C’eût été une grave incitation à la rébellion, que nous ne souhaitons pas. Nous savons qu’en face, ils l’attendent. Ils la souhaitent. Ils sont prêts.

Là encore, les documents nourrissent les dossiers de l’association dejuristes Sherpa.

Par ailleurs lors de leurs réunions, les émigrés me reprochent de ne pas avoir visité le village de Yatela “sinistré” par l’exploitation minière. Ben voyons. C’est gonflé de leur part !

Mais, décidément j’irai voir Yatela.

La date de l’atelier est décidée, décalée, ramenée, finalement fixée du 21 au 23 mai par la SEMOS.

Durant ce laps de temps je remporte le prix Très d’Esprit au 3eFestival International des Très Courts, pour “la Marseillaise” – interprétée en version sénégalaise, sans visa.

« Le jour de Gloire est… terminé. », conclut le vieux Sénégalais dans un éclat de rire général.

Ce bref reportage de 3mn sur les candidats à l’émigration au Consulat deFrance à Dakar, en ligne sur www.trescourts.com, me vaut aussitôt une belle notoriété sur le web – le World Wide Web, la grande toile mondiale !

On ne doutera plus de mes intentions patriotiques…

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