Camille de Vitry

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Billet de blog 3 décembre 2010

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l'or nègre chapitre 32, 33 et 34

Camille de Vitry

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  1. Poussières

La date de l’atelier approche.

BiramaSamaké – que je n’avais pas informé de ce retour - m’aperçoit en traversant le village en 4x4. Il arrête son véhicule et s’exclame : « Oh ! Vous êtes courageuse ! » Ça lui a échappé. En quoi serais-je courageuse, s’il ne m’avait menacée ? Samaké se reprend, bredouille : « Il fait très chaud… », parle très vite d’autre chose : le Ministère des Mines n’apprécie pas que je ne l’aie pas contacté - ma participation à l’atelier serait retirée. Je n’y crois toujours pas.

Les partenaires nous rejoignent : Susanne Breitkopf des Amis de laTerre ; Samba Tembely du Jubilé2000 ; les délégués de l’Association des Ressortissants de Sadiola en France, invités parla SEMOS pour l’occasion ; et mon équipe - réduite à l’état de flaque sous la chaleur implacable de mai. 49° à l’ombre !

Sur le bord de la route sillonnée de camions à la sortie du village, telle une statue de résignation dans la poussière se tient Fanta la veuve de Mady Dansoko. Sa fillette se serre contre elle. Trop pauvre, Fantane peut assumer l’enfant. Elle attend un véhicule, camion, bus ouautre, qui les transporte dans sa belle-famille - où elle laissera la petite.

Ainsi va la vie en Afrique.

Je veux filmer ; mais mon équipe, neutralisée par la chaleur au village, tourne sur les vertes et fraîches hauteurs de la cité minière… La caméra est là-haut.

Quand sur la route enfle un vrombissement de moteurs : c’est la cohortede 4x4 SEMOS qui transportent les participants à l’atelier. Abord, Didier Fohlen de la Banque Mondiale. Les véhicules nous dépassent dans un tourbillon de poussière.

Et je n’ai pas la caméra ! Et je ne peux pas filmer !

  1. La veille

La veille de l’atelier, dans l’école communale se tient une Grande Réunion avec les Chefs des 46 villages de la Commune de Sadiola ou leurs Représentants, ainsi que de leurs Partenaires.

Nous sommes si nombreux que la salle de classe déborde de monde - par la porte, par les fenêtres, dans la cour – chacun tient à assister à la Réunion !

Claude & Julfilment – cette fois - l’événement. Susanne Breitkopf, des Amisde la Terre, salue le courage des villageois, leur détermination. Ils parlent :

« Si on nousprenait pour des humains... La poussière nous apporte des maladies,alors que dans la cité minière tout est goudronné !

- Moi je dirais un peu que c'est de l'apartheid voilé. »

Je restitue la “synthèse sur les conséquences sanitaires…”. L’émotion est forte : ces paysans malinkés entendent enfin leurs doléances exprimées.

C’est alors que Moro Macalou, délégué de l’ARSF, nous montre une lettre signée de Matt Thiel - le directeur général de la SEMOS -exigeant mon absence de cet atelier. Le sous-préfet avait donc raison… Une rumeur de colère parcourt l’assistance. Ces 46 villages, divisés par les manœuvres de la SEMOS, tiraillés entre leurs intérêts immédiats et une crainte vague de l’avenir, sont soudés d’un coup, d’un bloc, pour me soutenir.

« Cet atelier se fera avec Camille de Vitry ou ne se fera pas. »

L’exigence est transmise telle quelle à la SEMOS.

Un atelier de concertation avec les populations locales, sans les populations locales, ne paraît pas très crédible… La SEMOS est contrainte d’accepter ma présence.

Elle abrillamment démontré que les villageois, unis, peuvent la faire céder.

  1. Le simulacre

Le lendemain, l’atelier est reporté à cause d’une grève des travailleurs – laquelle était annoncée à la direction SEMOS depuis deux semaines ( !). C’est-à-dire que la date de cet atelier fantoche était calée sur cette grève pour pouvoir être annulée in extremis.

S etiendra au Sahel Club une rencontre plutôt informelle, avec Didier Fohlen (tout de même) ; où sont isolés les partenaires de la Commune – qui seuls n’ont pas été prévenus à temps de cette annulation…

Nouvelles manœuvres : isoler, choyer ; diviser, manipuler.

Les quelques journalistes qui sont venus à Sadiola pour l’occasion repartent dépités - non sans avoir protesté de la rétention d’informations dont ils sont victimes. Ainsi, Sidy Diallo de Radio Sahel : « Malheureusement nous déplorons certains comportements à l'endroit de la presse. Parce que nous voulons del'information qu'on veut pas nous donner (…) sur la vie même de SEMOS à Sadiola : l'impact de l'usine sur les vies des populations. On a appris qu'il y a des animaux qui meurent ; les animaux domestiques, les vaches, les bœufs. Donc qu'est-ce qui ne peut pas nous dire que les hommes aussi peuvent mourir… à petit feu ; c’est-à-dire 10 ou 5 ans après ; ou peuvent avoir des déformations, tout ça… Tout est possible ! Je ne dis pas que c'est le cas, mais tout est possible. »

Les partenaires rejoignent Bamako le jeudi 22 mai.

Le vendredi, Claude et Julien tentent de prendre le vol Sadiola-Bamako.La SEMOS leur refuse les places, au motif que l’avion est plein.Ils prendront donc le vol du samedi.

Quant à moi, après cette étrange réunion je poursuis mes investigations.

Les gens continuent à venir me parler au campement, le soir quand je suis absente dans la journée ; je monte des dossiers comme je peux, que je transmettrai à l’association Sherpa. La nuit j’ai du mal à me reposer : syndicalistes licenciés, journaliers aux poumons massacrés… un à un ils se succèdent au campement ; ils parlent enfin, « nous pauvres types, pauvre misère, on regarde le Bon Dieu ». Ils sortent des papiers, des radios, des contrats de travail.

J’ai sommeil, je me sens si faible devant tout l’espoir placé en moi !

Je filme, je note ; deux voyages de photocopies à Kayes. Sambala le 1eradjoint de la Commune, qui se responsabilise de protéger les habitants de Sadiola, accumule des doubles des dossiers des ouvriers.

Chaque jour se fait plus impérieuse pour nous la nécessité de témoigner publiquement – pour dénoncer autant que pour nous protéger.

Drôle de couple que le nôtre ! Le “petit ventru” et la “toubab maigrelette” - c’est ainsi que l’on nous surnomme dans la région. Court, trapu, âgé, rondouillard, Sambala est habité de la force immense de ses ancêtres malinkés. Il est ancré dans leur territoire - aujourd’hui bafoué par la mine. L’ancien village de Sadiola, où les aïeux prestigieux étaient enterrés à même le sol de la case commune pour accompagner les vivants, a été rasé pour livrer le site à l’énorme carrière.

« Nos ancêtres sont dans le trou aujourd’hui. Que sont-ils devenus ? »

Je n’ai jamais osé lui répondre qu’ils étaient probablement pulvérisés dans le bassin de boues ; marinés au cyanure.

Quant à moi, dite “maigrelette” ou maigrichonne… je me qualifierais plutôt de mince, svelte, élancée – à la mode, quoi. Mais ici les canons de beauté sont bien différents ! La cuisse grasse, les hanches larges, les fesses rebondies sont particulièrement appréciées.

« Foïté ! » (il n’y a rien !) Vif fou rire avec les femmes de Sadiola, quand je désignai explicitement mon postérieur creux moulé dans mon pagne.

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