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Billet de blog 4 déc. 2010

l'or nègre - chapitres 35 et 36

Camille de Vitry
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  1. Yatela

Cette fois Yatela figure sur mon carnet de route. Ce village situé le long du même marigot que Farabana, est tout proche d’une exploitation minière annexe de Sadiola. Exploitation dont j’ignorais l’existence en février. De là, provenait le camion dont on me fit effacer les images.

Là, sur des tas de minerai en plein air l’or est concentré par adjonction d'eau cyanurée. Le liquide qui suinte est recueilli dans des bassins de décantation – le traitement final ayant lieu à Sadiola. Les boues chargées d’or et de cyanure sont alors transportées sous forme liquide par ce camion-citerne, traversant 5 villages avant d’atteindre la SEMOS. C’est extrêmement dangereux - et strictement interdit.

C’est sans doute pour cette raison que ces images durent disparaître.

Nous nous rendons au village de Yatela en délégation avec Sambala Makalou et Kalifa Traoré, membres du Conseil communal, ainsi que Keita Diallaba de l’ARSF.

Nous croisons en chemin un paysan, la faux sur l’épaule, vêtu d’un vieil uniforme SEMOS délavé. Maladroitement il exprime son inquiétude : « D'ici jusqu'à Farabana... l'eau coule jusqu'à Farabana. Il y a des malades... Depuis le temps que le projet est venu, il y a beaucoup de choses. Il y a beaucoup d'emmerdes ! »

L’exploitation minière de Yatela est à quelques 500m du village.

Là, les maisons sont terriblement fissurées par les explosions de la mine. Certaines fissures, larges comme le poing, scindent les habitations du sol au plafond. Par prudence les villageois n’y vivent plus.

Et les femmes ?

Le constat est terrible, implacable. Les fausses couches à chaque hivernage, atteignent une telle fréquence qu’elles se sont constituées en association pour dénoncer – et lutter. Elles incriminent sans hésiter « l’eau souillée » qui coule de l’usine vers le marigot à la saison des pluies. « Toute femme qui boit de cette eau, avorte. » Le problème étant ici que l’eau du marigot constitue la source d’eau potable du village.

Donc quasiment toutes les femmes avortent depuis le début de l’exploitation de Yatela, en 2001. C’est pourquoi il n’y a quasiment que des enfants de plus de 3 ans dans le village. Une femme jeune et belle, aux grands yeux sombres, soupire avec angoisse : « Qu’allons-nous devenir ? »

Maintenant je comprends.

Notre délégation rejoint Sadiola. Avec Sambala, nous sommes atterrés.

Nous croyons savoir le pire : un village où les femmes avortent quasi-systématiquement ; un village où les enfants sont vieux.

Brusquement, Sambala et moi nous décidons de partir, dénoncer publiquement auForum des Peuples de Siby – où nous invita Samba Tembely en mai 2003. Notre enquête est loin d’être achevée, mais nous sommes conscients d’en savoir déjà trop – beaucoup trop. Le Forum des Peuples présente une occasion inespérée, que nous ne saurions négliger.

  1. Le vol

L’avion décolle à 14h 30. Nous sommes déjà en retard.

À14h – in extremis – avec Sambala nous décidons de sauter dans ce vol assurant la liaison entre Sadiola et Bamako.

Pressée comme une Parisienne décalée dans ce coin de Sahel je tente d’allonger le pas – vite empêtrée dans ma longue jupe de coton bleue collée de sueur. La température frôle encore les 40° àl’ombre.

L’avion décolle à 14h 30.

Sambala, 1er adjoint de la Commune, a simplement contacté la SEMOS pour y réserver 2 places. La priorité et la gratuité accordée par la SEMOS aux personnalités de la Commune sur cette liaison, est l’une des sucreries distribuées par la “Société” pour les anesthésier – et de là, endormir les velléités des populations. Pourtant, cette fois la Société refuse, au motif qu’il ne reste plus qu’une place dans l’avion. Sambala argue fermement que la Commune est prioritaire ; difficilement, c’est accepté. Une personne prévue sur ce vol est décalée sur une autre date pour nous libérer une place.

Nous avons dissimulé mon identité jusqu’au dernier instant : connue comme le loup blanc, je peux difficilement passer pour une Kayesienne…

Le véhicule de la Commune emprunte la route goudronnée – comble de luxe en ces contrées – qui mène à l’aéroport.

L’aéroport… au milieu de nulle part, une mince piste s’achève sous un hangar, sous lequel se déroulent les formalités d’usage.

C’est sous ce hangar qu’a lieu, chaque jeudi, la levée officielle de l’or extrait à Sadiola.

En présence de la gendarmerie et de la douane - les forces de l’ordre locales - l’or est pesé et contrôlé au centre de traitement. Puis il est transporté sous bonne escorte – celle de la “compagnie privée européenne” mentionnée par Gareth Taylor ? - jusqu’à l’aéroport. L’or est alors chargé dans les soutes de l’aéronef, pour décoller vers des contrées lointaines. Annuellement sont ainsi déclarées quelques 15 tonnes d’or pur. L’État malien enrécupère 18% - les 82% restants volant vers les compagnies supranationales actionnaires du site. Canada, Afrique du Sud, BanqueMondiale… Le monde entier se sert à Sadiola. Chaque jeudi.

Nous sommes vendredi 30 mai 2003.

L’avion décolle à 14h30.

Nous arrivons à l’aéroport une dizaine de minutes avant le décollage.

Nous ne voyons personne, que l’employé malien chargé des formalités dans la cabine attenante au hangar. Aucun contrôle d’identité n’est effectué ; aucune fouille ; par contre nous sommes pesés, ainsi que nos bagages. Il est question d’une surcharge de 40 kg… Nous sommes les derniers, donc nous constatons que le poidstotal des personnes et bagages est de 1237kg. Je m’exclame, au hasard : « ça va, alors ! » L’employé qui pèse, gêné : « Non, mais… il y a autre chose. »

Je ne pose surtout pas plus de questions. Je grave dans mon cerveau les données auxquelles je peux accéder : sur la liste des passagers, 7 places sont occupées par des membres d’Anglogold - tous de nationalité sud-africaine -, 2 par la SEMOS, 2 par Sambala et moi. Un employé SEMOS a été radié pour nous céder la place.Sambala à la mémoire infaillible corroborera ces informations.

Il est 14h30. Les passagers s’arrachent de l’ombre moite du hangar, sous lequel ils s’étaient réfugiés pour fuir la chaleur de plomb. Nous les découvrons alors. Ils traversent lourdement la piste et la fournaise vers le petit avion blanc aux couleurs de la Société de Transport Aérien du Mali. Sambala et moi leur emboîtons le pas.

Malgré la durée de mes séjours sur le site je ne les ai jamais vus.

Qui sont-ils ?

Ils dégoulinent de sueur sur la piste, avançant devant nous en short. Le port du short ne se pratique pas en Afrique Occidentale : pudeur élémentaire ici, les adultes dissimulent leurs jambes.Tandis que ceux-là exhibent tranquillement leur toison rousse ou blonde sur le mollet.

Me reviennent en mémoire les propos d’un ouvrier rencontré un soir, Amidou. Il évoqua ces hommes qui ne sortent jamais de leurs somptueuses villas réservées dans la cité minière. Ils lui achètent beaucoup de marijuana, et regardent la télé à longueur de journée…

Les mercenaires de Defence Systems Limited ?

L’ambiance est lourde. Personne ne parle.

Bizarrement, un responsable blanc de la Société - F.H., chef de la section laboratoire - nous photographie tous le long de l’avion avant l’embarquement. Du groupe fusent quelques « Cheeeeese » et good bye typiquement anglo-saxons. Souvenir de vacances ?

F.H. est l’un des rares responsables de la mine à savoir exactement, de par son poste, les quantités d’or qui s’exhalent du site.

Nous embarquons.

Tous les bagages sont placés en cabine.

Qu’y a-t-il dans la soute ?

L’avion s’arrache de la piste brûlante.

À bord, il reste 8 places vides.

Dans ce cas, pourquoi avoir refusé un passager supplémentaire ?

Je réfléchis… Dans l’hypothèse où ce vol détournerait de l’or, évidemment des barbouzes le protégeraient. Feignant d’admirer lepaysage à travers les hublots, je visualise furtivement les autres passagers. Je suis la seule femme à bord. Il y a deux Noirs : Sambala, et le membre de la SEMOS. Les autres sont blancs, musclés… Il me semble même identifier la calvitie roussâtre de Matt Thiel - le directeur général de la SEMOS ( !) - à la première place à l’avant de l’avion.

Durant le vol Sambala et moi sommes assis côte à côte sur la dernière rangée occupée. De l’autre côté du couloir le 3e voyageur de cette rangée peut contrôler toutes les personnes présentes dans le vol.

Donc…s’il n’y a qu’un mercenaire à bord c’est lui.

Je veux le démasquer.

Coquette, je sors mes lunettes de soleil réfléchissantes, me coiffe et me mire. Dans le reflet convexe je capte son image - il feint de dormir et m’épie sans cesse. Calmement je range les lunettes ; puis me tourne vivement vers lui d’un geste féminin et élégant - comme surprise de sa présence à mes côtés.

En un éclair il se tend ; porte ses mains aux poches.

C.Q.F.D.

Je lui décoche mon sourire le plus voluptueux… Soulagé, il sourit de même, se réinstalle sur son siège et feint de se rendormir – nous de même – jusqu’à Bamako.

Nous atterrissons sur une aire éloignée de l’aéroport.

Tous (sauf le passager SEMOS) se dirigent vers un guichet de bois dressé sur la piste, et remplissent de petites fiches jaunes. Elles sont étranges, ne ressemblent pas aux habituelles fiches transrégionales. Là encore, aucune pièce d’identité n’est requise. Sambala et moi, toujours bons derniers afin d’en apprendre le plus possible, remplissons les nôtres – je lorgne sur celle de mon voisin de vol, Matthew Andrews (un nom si banal qu'il assure l'anonymat), Sud-Africain. Puis chacun de remettre sa fiche.

Le guichetier nous dévisage et demande, étonné : « Vous allez jusqu’à Accra ? » Sambala et moi, surpris : « Non… » Le gars déchire aussitôt les fiches devant nous : « C’est pas la peine, alors. » Nous partons tous deux, époustouflés, rejoindre le Forum des Peuples.

Accraest une plaque tournante du recyclage de l’or.

Et Anglogold y exploite également une mine d’or.

Cet avion procède-t-il à la levée de l’or occulte ?

De retour en France je rapporte l’histoire à Jul & Claude – l’équipe. Eux-mêmes avaient tenté de prendre ce même vol le vendredi précédent, 23 mai, pour regagner Bamako. La SEMOS leur refusa au motif que l’avion était plein. Refoulés du vol, dans la soirée au bar du Sahel Club ils retrouvèrent le commandant le bordet son équipier – français comme eux -, sympathisèrent et racontèrent leur mésaventure. Le commandant de s’étonner : « Pourtant, le vol était à moitié vide… »

Ceux-ci sympathiquement leur proposèrent de partager la luxueuse villa réservée aux hôtes de marque - Claude & Jul acceptèrent sans plus de façons. Ils croisèrent Birama Samaké dans la cité minière et l’informèrent de leur bonne fortune. Samaké s’opposa fermement à cet hébergement, et leur trouva immédiatement un toit plus… silencieux pour la nuit.

Ils embarquèrent donc le lendemain.

Qu’est-ce qui pèse le poids de 8 personnes avec bagages et décolle dans la plus totale opacité de la mine d’or de Sadiola vers Accra ?

Étant donné l’organisation logistique de ce type de vol (personnes à corrompre, etc.) je suppose qu’il doit être régulier. Le jeudi a lieu la levée officielle de l’or. Le vendredi, le vol pur et simple ? Destination finale ?

Pour des raisons de survie évidentes, sur place je n’ai pu me poser ce genre de question.

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