"L'or nègre" chapites 40, 41, 42

  1. L’étude

 

Cet atelier, qui devait durer 3 jours - du 23 au 25 juin – fut prolongé d’une journée. Nous avons été organisés, décidés, efficaces. Nous avons bossé entre villageois & partenaires, la plupart du temps jusqu’au milieu de la nuit.

Sur 4 groupes de travail de l’atelier, 3 recommandent tout à fait prioritairement la tenue d’une étude épidémiologique sur laCommune de Sadiola, afin de vérifier les “allégations”.

 

Cette étude ne commencera que 2 ans plus tard.

Malgré toute la mauvaise volonté de la SEMOS nous serons informés des résultats de la première phase. Nous connaîtrons alors l’ampleur du phénomène.

6 villages de la Commune sont frappés de plein fouet. Entre les 2/3 et les 4/5 des femmes y subissent des fausses couches depuis le début de l’exploitation.

Je suis alors enceinte de 7 mois ; l’hivernage commence bientôt au Mali ; les femmes avorteront…

Trop grosse, je ne peux me rendre au 4e Forum des Peuples, à Fana - qui présente encore “le prix de l’or”. Aux organisateurs, je transmets un vibrant

« APPEL AUX FEMMES MALIENNES

(extraits)

Je vous appelle tous et toutes à rester mobilisés plus que jamais autour des incidences sanitaires des exploitations minières.

En particulier les femmes qui vivent dans ces zones doivent dénoncer les fausses couches dont elles sont victimes, au lieu de les dissimuler comme une honte.

Car ce n'est pas leur fécondité qui est en cause, mais les doses de produits toxiques (dont le cyanure) dans le marigot ou dans les eaux de boisson.

Cen'est pas une fatalité. Allah n'a pas mis de cyanure dans le marigot. Au lieu de subir il faut parler et s'organiser. »

 

Si bouleversée que je n'en dors pas pendant 2 jours.

La gorge nouée, au matin j’appelle François - qui exulte :

« C’est parfait ! Absolument parfait ! C’est la preuve que tu avais raison ! »

Oh non, François. Non, ce n’est pas parfait…

J’ignorais que tu étais toi-même si près de la mort, François ; et que cette triste nouvelle fut probablement l’une de tes dernières satisfactions.

 

 

  1. Anglogold

 

À Bamako le lendemain de l’atelier de concertation, au luxueux siège d’Anglogold - fauteuils de cuir, coca-cola glacés – je tente une dernière fois d’interviewer Gareth Taylor, le directeur de la SEMOS. Il se méfie de moi plus que jamais. Comme toujours Birama Samaké est présent. Sam tente de me déstabiliser : que sais-je de l’exploitation de Yatela ? Qui suis-je pour enparler ? Je perçois sa tactique : stigmatiser l’ignorance de son interlocuteur… redoutable auprès des villageois !

Et comment puis-je être plus touchée que lui, Malien, par le sort despopulations locales ? Je m’étouffe.

Me vengerai le lendemain en déclarant sur Radio Kayira :

« L’humanisme n’a pas de frontières. La corruption non plus. »

 

 

  1. Cet été 2003

 

Bizarrement, la chaleur me suffoque encore après l’arrivée à Paris – ce qui est tout à fait anormal !

Cet été 2003 en France, nos vieux décédèrent par milliers de la canicule.

Et de leur solitude surtout.

Voilàqui est inimaginable en Afrique ! Où les Anciens, entourés et respectés, s’éteignent paisiblement au sein des leurs…

 

Une cinquantaine d’heures de rushes pour l’instant… Avec Jul nous attaquons le montage du “prix de l’or” en version longue - ne mentionnant pas pour l’instant l’intervention de l’association de juristes Sherpa sur le site. Il est encore trop tôt…

Sherpa, de son côté, tente de récupérer les dossiers médicaux des ouvriers invalidés ou décédés auprès de la clinique SEMOS. L’association contacte un médecin malien dans ce but ; lequel accepte avec enthousiasme, puis… disparaît pendant de longs mois. Sherpa contacte alors un nouveau docteur, qui répète le manège ; puis un 3e… Intimidation ? Corruption ? Le pouvoir de corruption de la SEMOS est quasiment absolu.

D’ailleurs, bientôt je reçois un voluptueux message de la banque Barclays : on me propose gentiment un prêt à taux très avantageux, de 2 millions de dollars !

Je ne parviendrai pas à démasquer une tentative de corruption. Comme dirait François : on peut croire ou ne pas croire… Je suis trop ignorante de la chose électronique pour savoir s’il est possible d’envoyer un e-mail sous couvert d’un faux expéditeur. N’empêche que l’adresse de la banque Barclays est véridique ; et Barclays est actionnaire de JP Morgan actionnaire d'Anglogold qui exploite Sadiola ; des directeurs communs, etc.

Nous sommes bien dans le même monde. Dans l’envers blanc du décor.

 

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