l'or nègre - chapitres 41 à 46

  1. Rue Outel Bono

 

Rue de la Roquette vers la Bastille, ce 26 août 2003 François énonce solennellement : « l’association Survie entame une série d’actions de Mémoire, sur les crimes coloniaux et néo-coloniaux… ». Puis les militants de Survie grimpent sur des escabeaux, et entreprennent joyeusement de rebaptiser la rue de la Roquette en « rue Outel Bono » - du nom de l’opposant tchadien assassiné en ce lieu trente ans auparavant. Meurtre perpétré par les Services Secrets Français. Crime classé « sans suite » par la Justice Française.

Je filme pour Télébocal.

François m’approche discrètement : « Tu es sure de toi, pour ce vol ? » J’arrête la caméra. Je raconte.

Oui,sure. Absolument sure.

 

C’est alors que tu décides d’en faire un livre, François.

Le sacrifice éternel du Tiers-Monde, le pillage par toutes les voies légales possibles et imaginables… tout le monde le sait, plus ou moins. Et s’en fiche.

Mais par contre, la voie illégale… le vol de l’or pur et simple… Là, il y a un sujet !

Nous planifions ce livre : à moi le récit direct, les témoignages ; à toi le « zoom arrière » qui éclaircira la prédation supranationale.

 

 

  1. Supranationale

 

Supranationale ? Quel est ce néologisme ?

Ils” opèrent sur plusieurs continents. Ils sont au-dessus des nations, au-dessus des lois des nations - qu’ils feignent de respecter pour rassurer temporairement les populations indigènes.

De toutes façons le pire est prévu. Anticipé. Rentable.

Ils ont une loi : le Profit. Une valeur : l’argent. Ils croient en l’Or.

 

Leur monde est tout petit et... dégueulasse.

Ainsi, pour exploiter les ressources aurifères congolaises - ici encore généreusement encouragés par la Banque Mondiale - laquelle est largement contrôlée par le gouvernement américain - Anglogold s'accoquine avec Barrick Gold (où l'on retrouve Bush senior). Ils semblent directement liés à la guerre civile - où interviennent les mercenaires de Defence Systems Limited, entre autres…

Cette guerre fit près de 4 millions de morts.

Leur banque Morgan actionnaire d'Anglogold est poursuivie pour délit d'initié ; le cours de l'or serait joyeusement truqué.

Morgan est tout un groupe dont les filiales s'emboîtent les unes dans les autres jusqu'à 100% - de JP Morgan Chase à Morgan Stanley... On trouve des filiales aux Bahamas et autre coins sympathiques pour l'évasion fiscale.

Brèfle : l’or nègre est braqué par de sales types.

 

En février 2004, dans le plus grand silence médiatique les G.I.s américains se répandent au Mali et en Afrique de l’Ouest sous couvert de “lutte contre le terrorisme”. La France ne souhaitant demeurer en reste, d’en rajouter en envoyant “un Transall avec, notamment, du matériel à son bord” - d’après l’état-major français.

 

Afrique, ô Afrique éternellement pillée et ravagée ! Tu nous révèles à nous-mêmes, Blancs arrogants, “supérieurs”, stupides etcupides.

Mais l’Humanité est une !

Notre Terre est une !

Réveillons-nous. Il est temps de partager, enfin, car nous n’avons plus d’autre choix.

 

 

  1. Prévenue

 

Le prix de l’or” circule abondamment au sein du tissu associatif. La mobilisation grandit, se ramifie, s’étend comme une toile chaque fois plus dense. Des ONG canadiennes, américaines, ghanéennes nous rejoignent, chacune dans son domaine de compétence : qualité de l’eau, protection de la nature, obligations des Institutions Financières Internationales, activités minières… Les énergiesse croisent et se complètent.

À prédation supranationale, résistance altermondiale !

Une grande ONG canadienne, le Groupe de Recherches sur les ActivitésMinières en Afrique (GRAMA), rejoint notre réseau. Elle organise l’intervention de Pascale Hatcher, étudiante au GRAMA, pour le 3eForum des Peuples.

Ce Forum se tiendra en juin 2004 à Kita. Le Jubilé2000 me propose d’y présenter “le prix”. J’accepte d’enthousiasme – je n’attendais qu’une occasion pour retourner au Mali ; ce pays si dur que l’on cherche à s’en échapper au bout de quelques jours, de quelques semaines ; si envoûtant, qu’il lancine levoyageur de retour qui bientôt n’aura d’autre choix que d’y repartir dès que possible !

François, ainsi qu’une autre Grande Personne, m’informent du danger que jecours : je commence à déranger sérieusement, et… à en savoir beaucoup trop.

Je repars prévenue, donc.

 

Avant le départ je tape une lettre à tous mes contacts associatifs et journalistiques, que je dépose chez un ami proche – enveloppes timbrées. Au cas où il m’arriverait un pépin.

 

« J’aime faire rigoler le spectateur, avec des pochades comme “laMarseillaise”, “le Bas” ou autres “par le nez”… Mais parfois, je le fais pleurer et ça ne me plaît pas – du tout –mais je n’ai pas le choix.

Hier [une Grande Personne du GRAMA, de passage à Paris me retrouva sur un banc public devant la Sorbonne.]

J’attirai son attention sur les 4 cas de figures étudiés dans le rapport duGRAMA [dont] la République Démocratique du Congo : ”implosion de l’État”.

J’y ajoutai le cas du Mali, qui s’adonne à l’exploitation aurifère aux coûts les plus bas du monde. Je précisai que la radio locale deSadiola, émettant en dialecte malinké, était désormais dirigéepar un employé en uniforme de la société Anglogold - ce qui la fit frémir. Je lui demandai : « Ne pensez-vous pas que l’Afrique Occidentale ressemble de plus en plus à l’Afrique des Grands Lacs, avant la guerre civile ? »

Elle me répondit sans hésiter ce que je ne voulais surtout pas entendre :« Vous avez absolument raison. »

Quelques millions de morts. Et plus une seule trace de cyanure.

 

À la veille de mon prochain départ pour l’Afrique je me trouve dans la situation d’une Cassandre échevelée hurlant : ça va recommencer !!!! ça va recommencer si on ne fait rien tout de suite ! Il y a urgence absolue sur l’Afrique - et sur la Planète tout entière…

Car les exploitations aurifères se multiplient à un rythme soutenu sur l’Afrique Occidentale, et désertifient à grande allure des milliers d’hectares - au bord du désert du Sahara. Nos 15 000 vieux du dernier été viennent parfois nous tirer les doigts de pied pour nous rappeler que la Planète se réchauffe.

Je repars donc, présenter mon documentaire au Forum des Peuples africains à Kita (à quelques Km de Sadiola), poursuivre l’investigation (dans la gueule du loup !), et tourner la suite du film.

 

Au cas où… Il faut continuer à marteler sans cesse que « ça va recommencer » ; on sait où, on sait comment, les acteurs sont sinistrement connus, le scénario se déroule déjà. Il faut intervenir tant qu’il est encore temps.

Au nom de ces millions de vies humaines,

en union de lutte,

Camille de Vitry »

 

Et St François de suggérer gentiment :

« Parle avec les loups, Camille… »

François d’Assise est mon Saint favori. Reste à appliquer son étrange conseil. Les loups ? Réfléchissons…

À Sadiola, les loups parlent anglais.

Avec l’appui précieux d’amis anglophones, “the price of gold” est rapidement finalisé. Version anglaise du documentaire à l’attentiondu nouveau directeur de la SEMOS – car je ne veux plus qu’il se cache derrière son interprète pour justifier de son ignorance. Désormais, il saura. La situation est grave ; il faut intervenir ; il est sans aucun doute la personne la mieux placée pour le faire.

Et puis, je vais présenter le film publiquement au Mali. La moindre des courtoisies est d’en informer la SEMOS avant cette diffusion…

 

Dès la sortie de l’avion la chaleur me happe. En quelques instants je ruisselle de sueur. La soif m’étreint déjà. Quel pays !

Le lendemain matin, courageuse mais pas téméraire… C’est le Jubilé2000 qui envoie par coursier le DVD du “price” au siège d’Anglogold, à Bamako. Les dirigeants de la SEMOS y passent fréquemment.

Ce DVD est accompagné d’une lettre aimable, manuscrite en anglais : « Votre société ne mérite pas une telle réputation.Maintenant que j’ai pointé les problèmes, montrons ensemble lessolutions que vous y apportez. »

 

 

  1. Kita

 

Bientôt la foule de militants se presse au siège du Jubilé dans un joyeuxtohu-bohu. Foule magnifique et colorée, foule affluant des 3 coins de l’Afrique !

Pascale Hatcher du GRAMA nous rejoint de Montréal - je la coince aussitôt entre mur et caméra : son intervention est précieuse, car depuis le cas de Sadiola elle élargit aux mécanismes de prédation du Tiers-Monde ; elle maîtrise parfaitement son sujet.

« Depuis 20 ans les grands bailleurs de fonds multilatéraux - notamment laBanque Mondiale - nous disent : il faut emmener les investissements étrangers dans le secteur minier. Mais d’un autre côté, l’Afrique de l’Ouest est une région à risques. Comment faire pour attirer les investissements dans ces régions-là ?Tout simplement en créant des cadres réglementaires et en libéralisant de plus en plus l’économie…

C’est un total succès ! Il y a une explosion de l’activité minière en Afrique !

La question est : de quel développement s’agit-il ? L’État reçoit de moins en moins de revenus. Les compagnies minières font de plus en plus de profits – des profits records, astronomiques ! Au bout de la période éphémère de longévité de la mine, des recettes que la région ne voit pas ; que le pays ne voit pas ; mais que les compagnies minières touchent ! Les emplois créés sont brefs, très risqués…

Dans les régions minières ce n’est vraiment un développement durable quel’on constate. Il y a des transformations radicales : la pauvreté augmente, les disparités entre riches et pauvres augmentent ; les catastrophes environnementales se multiplient…

Pourquoi, autour des exploitations minières, tout d’un coup il y a des conflits qui éclatent ? On ramène toujours ça aux conflits ethniques… »

Elle partage hélas totalement ma sinistre analyse.

 

À midi nous partageons quelques provisions sur le bord de la rue rougeâtre, remplie peu à peu de cars et véhicules divers. En convoi nous quittons Bamako en début d’après-midi – direction Kita, le 3e Forum des Peuples.

La diffusion du “prix de l’or” y est annoncée sur l’internet, en présence de la réalisatrice.

Nous arrivons à la nuit. Les bus déchargent leur cargaison humaine sur une grande place ronde. Les participants se pressent autour des cars, guettant les bagages avec impatience : chacun attend de récupérer le sien avant de rejoindre un abri pour la nuit.

Mais je n’attends pas : rompue, fourbue par la route, je me désolidarise de la grappe humaine et m’éloigne, seule, sans bagages, légère sur la vaste place. J’aspire avidement l’air frais de la nuit – quand bientôt se rapproche un bruit de moteur. A l’oreille je crois reconnaître une moto de grosse cylindrée –à l’oreille seulement, car il fait nuit noire et je ne distingue rien. La moto roule tous feux éteints. Je m’arrête. Elle approche. J’ai le sentiment d’être exactement sur sa trajectoire- m’en éloigne de quelques pas - je discerne déjà la silhouette sombre dans la nuit. Elle infléchit sa trajectoire et me fonce dessus. Décidément visée, je n’hésite plus et me réfugie précipitamment dans notre petit groupe autour des bus.

La moton ous rase avant de se fondre dans la nuit, copieusement insultée par les participants du Forum. « Un chauffard raciste »,pensé-je. Il y en a, au Mali comme partout. J’évacue l’incident de mon cerveau.

Le lendemain, lundi 7 juin 2004, je présenterai “le prix de l’or”au Forum des Peuples.

 

L’organisation de cette diffusion est… aléatoire. La foule remplit un espace beaucoup plus large que le champ de vision généré par les deux postes de télévision. Pire : de nombreux passages étant sous-titrés du dialecte malinké, du français ou de l’anglais, ceux qui ne lisent pas ne comprennent pas.

Pourtant… à la fin du film les gens viennent me voir, un à un ; tristes, infiniment. Car c’est la souffrance infinie de l’Afrique qui est montrée pendant 1h1/2.

On me serre la main, tête basse ; on me félicite en murmurant.

 

 

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