"l'or nègre" chapitre 6 - Sadiola

  1. Sadiola

 

Pourquoi Sadiola ?

Sur un coup de tête.

Pas seulement.

À Paris avant de partir, je cherchai sur le web : quelles sont les ressources de la région de Kayes - pourquoi est-elle si pauvre - pourquoi ses hommes doivent-ils s’en expatrier massivement - pourquoi se jettent-ils dans l’exode douloureux des sans-papiers ? Pourquoi l’insoutenable misère du Sud ? Pourquoi, pourquoi ?

D’un moteur de recherche avec quelques mots-clef - Kayes + ressources - la gigantesque mine d’or de Sadiola explose sur l’écran.

Je suis sur le site d’Iamgold, la Canadienne actionnaire majoritaire à 38% de la Société d’Exploitation des Mines d’Or de Sadiola (SEMOS) avec Anglogold, la Sud-africaine ; l’État Malien, 18% ; et la Société Financière Internationale, du Groupe Banque Mondiale, à hauteur de 6%.

Le Mali ne touche qu’un petit minimum pour livrer l’accès à ses ressources ; et la Banque Mondiale, au lieu d’aider le Mali à se développer (ce qui pourrait être son rôle), s’empare de 6% des dividendes ?

Ce sont ces 6% qui m’ont descendue à Sadiola.

 

Et cette phrase d’Iamgold : « They believe in gold » Ils croient en l’or. « They believe in God » Ils croient en Dieu. Piètre jeu de mots. Pourtant très révélateur d’un état d’esprit… certain.

 

 

Un bébé étonné par ma peau blanche tend vers moi son petit doigt boudiné - sa mère me le passe sans plus de façons. Depuis le début du voyage il me bave dessus voluptueusement. Le camion cahote et tangue devillage en village sur la piste ocre. Des nuages de poussière rouge accompagnent notre petite cargaison humaine entassée, secouée - des ouvriers, leurs familles, et une Toubab… la Blanche. Je noue connaissance avec Touré, un travailleur de la SEMOS (Société d’Exploitation des Mines d’Or de Sadiola). Nous atteignons le dernier village avant le poste frontière. Le camion s’arrête, comme chaque fois charge et décharge. Le bébé aux bras je marche un peu ; m’éloigne sur la route.

Une Toyota climatisée s’arrête à ma hauteur. La vitre descend. « May I inform you ? » Le conducteur est blond aux yeux bleus, la quarantaine peut-être. Je réponds, ravie : « Yes if you please… » Il me questionne, précisément. J’explique avec mon plus charmant accent français, que je suis en tournage à Kayes du film Hakiré do Djiké avec mon équipe, que je profite du temps mort de la fête de Tabaski pour visiter « this huge gold mine » (cette gigantesque mine d’or), et effectuer quelques repérages… Il m’interroge avec un vif intérêt. Je réponds sereinement ; je ne mens pas - sauf pour l’équipe qui m’attend à Kayes ; mais j’ai salement besoin qu’elle existe à cet instant. Personne au monde, sauf ma logeuse à Kayes, n’est informé de ma descente à Sadiola.

La Toyota s’évanouit. Daun Haye part informer la direction de ma présence - et doit revenir avec une éventuelle autorisation. Le bébé dort. Je rejoins le camion et mes compagnons de route. Quelques minutes coulent encore dans la torpeur du début d’après-midi.

La Toyota revient, Daun Haye m’interroge à nouveau - questions serrées, rapides, similaires. L’impression de passer un interrogatoire des services secrets israéliens. Hakiré do Djiké est un projet solide ; je réponds sans hésitation. L’équipe m’attend à Kayes… Enfin, Daun Haye me remet sa carte en me proposant un hébergement à Sadiola - où il n’y a pas d’hôtel, précise-t-il. J’hésite un instant - le bébé toujours dans mes bras me décide : je suis descendue avec les mineurs, je resterai avec eux. Haye repart. Le bébé s’agrippe à mon chemisier en lin. Je retourne au camion munie de la précieuse carte. Nul n’en doute : Allah me guide et te protège – je le crois aussi.

Nous franchissons enfin le poste frontière. La carte de Haye agit commeun sésame auprès des gendarmes.

 

Le soir, je loge dans la coquette cité minière Bouygues tout confort, arrosée par un émetteur satellitaire. La télévision diffuse detorrides feuilletons californiens. Un ventilateur poussif brasse l’air moite. Touré, son camarade - dit “Petit” - et moi partageons le même baraquement meublé ; Touré et moi, la même chambre, le même matelas - mais pas les mêmes désirs…

Nous passerons deux nuits agrippées aux draps de lit.

 

 

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